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L’économie de la guerre en Irak

Dans un premier temps, l’occupation de l’Irak relevait d’une guerre de prédation classique. Mais aujourd’hui, l’impossibilité d’exploiter paisiblement les ressources pétrolières et l’entretien d’un contingent nombreux en font un gouffre financier. Pourtant, les États-Unis ont décidé de se maintenir et d’en payer le prix. C’est que, outre les objectifs stratégiques à long terme, ils trouvent un intérêt économique indirect à leur déploiement militaire. Cette démonstration de force est indispensable à la sauvegarde du statut particulier du dollar, seul capable de compenser les déséquilibres d’une économie états-unienne à bout de souffle.

| Paris (France)
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Soldat états-unien gardant le ministère du pétrole à Bagdad. C’est le premier bâtiment à avoir été sécurisé par les forces de la Coalition lors de la prise de Bagdad au printemps 2003.

Les impératifs économiques qui ont conduit les États-Unis et quelques pays vassaux à envahir l’Irak ont fait l’objet de nombreuses analyses, la plupart du temps erronées ou incomplètes. Les néo-conservateurs ont eu beau jeu de réfuter l’accusation selon laquelle la guerre n’avait d’autre but que de piller le pétrole irakien. Ils ont fait valoir qu’il est vendu sur le marché mondial au plus offrant, dans le respect des règles de la concurrence. En outre, chacun peut constater que la Coalition ne parvient pas à exploiter le pétrole irakien comme elle le souhaiterait et que, pourtant, elle s’entête et s’enlise dans une coûteuse occupation. La réalité est donc plus complexe et un examen attentif des processus macro-économiques à l’œuvre s’impose.

Par certains aspects l’invasion de l’Irak est une guerre de prédation classique. L’administration par une Autorité provisoire privée du pays conquis, sur le modèle de la compagnie des Indes, relève du colonialisme anglo-saxon traditionnel [1]. L’attribution des contrats de reconstruction du pays à des entreprises comme Halliburton, rémunérées par les profits tirés de l’exportation du pétrole irakien, permet de réintrodurie une source de valeur réelle, et non un simple profit spéculatif, dans un système économique états-unien à bout de souffle. La dette extérieure de Washington atteint des proportions abyssales : il y a vingt ans, l’endettement des ménages états-uniens était l’équivalent de la moitié de l’économie de leur pays. Aujourd’hui, elle atteint une proportion de 85 %, que le Trésor doit compenser en important chaque jour 2,6 milliards de liquidités, grâce principalement au système de recyclage des pétro-dollars [2]. On comprend dès lors mieux que des États comme l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, qui avaient envisagé de transférer leurs réserves monétaires du dollars vers l’euro aient été accusés par le président Bush de former un « Axe du Mal » [3].

Cependant, la résistance entrave cette prédation et, de toute manière, les richesses à piller ne peuvent suffire à compenser les déséquilbres de l’économie états-unienne. Aussi, l’administration Bush doit-elle maintenir un afflux de capitaux étrangers sur son sol en rendant l’investissement attractif.
Pour ce faire, elle a premièrement fait baisser le coût du travail, garantissant un fort niveau de rentabilité. Pour cela, il faut diminuer la masse salariale et les charges sociales. C’est exactement ce que reflète le bilan de l’administration Bush I : le nombre de chômeurs a augmenté conduisant l’ensemble de la population a admettre la perte d’une partie de sa couverture sociale, ce qui a engendré une nette diminution du coût du travail.
C’est pourquoi la candidature de M. Bush a été soutenue par les grands industriels. A contrario, l’annonce prématurée, le 2 novembre 2004, d’une possible victoire de M. Kerry, favorable à un relèvement de la protection sociale des électeurs les plus modestes, s’est traduite par une baisse générale à Wall Street. Le candidat démocrate était soutenu, quant à lui, par les grands spéculateurs, comme Warren Buffet ou George Soros, qui tirent leurs revenus de l’accroissement des inégalités dans le monde et se désintéressent de la santé de l’économie intérieure états-unienne.
Deuxièmement, pour préserver la confiance des investisseurs étrangers, l’administration Bush a déployé sa puissance militaire [4]. Le capital n’aime pas le risque, et il n’est pas de meilleur sanctuaire que le pays qui prétend diriger le monde par la force. La guerre permanente confère une image de toute-puissance qui agit comme un véritable aimant à capitaux. Mais contrairement à la Guerre du Golfe, dont les coûts avaient été remboursés par les contributions financières des États membres de la Coalition, le reste du monde paye de manière indirecte le prix de l’invasion de l’Irak : attirés par la puissance états-unienne, les investisseurs étrangers placent leurs excédents de dollars en bonds du Trésor US, transférant ainsi une bonne partie du coût de la guerre aux pays étrangers, y compris à ceux qui se sont opposés à la guerre !
La plupart des « libéraux » dans le monde ont soutenu cette invasion car elle était motivée par une crise du profit à l’échelle mondiale. Ils avaient réalisé quelques années plus tôt que l’économie « point com » n’engendrait que des profits artificiels, et que la baisse de la production d’énergie nette globale à l’horizon 2010 (début probable du déclin de la production pétrolière mondiale) aurait pour conséquence une contraction sans précédent de l’économie mondiale [5]. D’où ce calcul simplissime : si l’on ne peut augmenter la richesse globale, il faut diminuer le nombre de gens qui en bénéficient. C’est le même raisonnement qui conduit les penseurs de la décroissance, et avant eux les « néo-malthusiens » à proposer des solutions différentes, humanistes et forcément collectivistes. Mais une chose est certaine, c’est que l’agenda du « développement durable » a échoué, il y a bien longtemps, précisément lorsque l’augmentation de la population mondiale a dépassé celle des ressources disponibles, soit au début des années 80.

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Membres de la résistance irakienne posant sur leur trophée de chasse, un tank « indestructible » M1A1 Abrams.

Pour éviter un effondrement de leur économie, les États-Unis n’ont plus d’autre choix que de se préparer à réprimer une insurrection généralisée contre les intérêts capitalistes d’une minorité toujours plus restreinte. C’est une situation que Samuel Huntington avait anticipé, depuis 1957, dans son ouvrage Le Soldat et l’État. Déjà, il affirmait que l’armée des États-Unis avait vocation, non pas à défendre la population ou le territoire, mais à protéger les intérêts économiques des multinationales.
Comme la militarisation du régime hitlérien avait permis à l’Allemagne de se relever brutalement d’une crise économique profonde en attirant des capitaux principalement états-uniens, de même la militarisation des États-Unis garantit aux capitaux étrangers qu’ils seront en sécurité tant qu’ils resteront sur le sol américain. Parallèlement, l’armée est mise au service du capital en ouvrant les marchés auparavant nationalisés, puis, éventuellement, en entretenant le chaos et la terreur - faute de pouvoir se faire accepter.
Si nous reprenons l’exemple des années 1930, l’Allemagne hitlérienne a attiré à elle les capitaux états-uniens sur la promesse de répondre militairement au péril bolchévique. De même, en 1999, de grand groupes industriels ont investi dans la guerre du Kosovo dans l’espoir que l’Otan soumette et ouvre la dernière économie socialiste d’Europe. Et c’est encore dans la perspective de la privatisation de son vaste secteur public que le patronat anglo-saxon a investi dans l’invasion de l’Irak, en 2003 ; une privatisation qui a été conduite tambour battant par L. Paul Bremer III, assisté d’experts est-européens ayant participé à la liquidation des économies socialistes, comme l’ancien président bulgare Peter Stoyanov ou l’ancien Premier ministre russe Yegor Gaïdar [6].

La question qui taraude les occupants des war rooms de Washington est aujourd’hui de savoir par quel moyen ils peuvent contrôler le plus efficacement la population des nouvelles colonies stratégiques. Les néo-conservateurs considèrent l’invasion de l’Afghanistan comme un succès au regard de son retour sur investissement : le contrôle du pays a été obtenu à moindres frais, en sous-traitant les combats à des chefs de guerre locaux mal payés plutôt qu’en déployant des GI’s avec des soldes élevées et des primes de déplacement. Au contraire, en Irak, Saddam Hussein a préparé son pays à la guérilla, mettant en place à l’avance des structures en vue de l’insurrection, formant, selon le jargon de l’armée états-unienne elle-même, un « contre-État » (counterstate) [7].
Croyant pouvoir éviter l’erreur commise au Viêt-Nam, où seule la CIA avait mené de véritables opérations de contre-insurrection jusqu’à un stade avancé de la guerre, le Pentagone a donc décidé, face à l’ampleur de la tâche, de confier la mission de contre-insurrection à l’armée régulière [8]. Selon une logique très militaire et bureaucratique, tous les moyens doivent être mis au service d’un objectif clair. Or plusieurs échecs ont résolu le Pentagone à envisager cette solution : en premier lieu, celui des services de renseignement à neutraliser les cadres politiques. Les fichiers recensant les cadres du Ba’as, soigneusement compilés par Ahmed Chalabi, n’ont effectivement servi à rien car le parti Ba’as avait doublé sa structure en prévision de l’insurrection. D’où la chute politique de Chalabi après la perquisition de son domicile par les forces coalisées qui doutaient de sa bonne foi.
Ensuite, les stratèges ont assisté à une victoire stratégique de l’insurrection dans sa première phase [9] : l’essentiel de la structure politique et militaire de la résistance étant intacte après l’invasion, elle a pu s’activer à infiltrer les forces de sécurité irakiennes collaboratrices et rallier la population en provoquant des actions meurtrières par les forces d’occupation. Aujourd’hui, après le « Guernica » de Falloudja, il n’y a aucune probabilité pour qu’une majorité des Irakiens accepte un jour l’occupation ou un régime fantoche.

C’est donc une initiative saturée de contradictions qui a récemment été approuvée derrière les murs du Pentagone : remettre aux forces militaires conventionnelles un manuel qui est censé les aider à conduire la contre-insurrection [10]. Il reprend divers éléments théoriques accumulés au cours des conflits de ces dernières décennies et particulièrement celui du Viêt-Nam, en tentant de les adapter dans l’urgence au contexte irakien.

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Cette redéfinition du rôle de l’U.S. Army, qui doit désormais suppléer à l’absence d’une véritable force de collaboration irakienne, est en soi une contradiction car les soldats qui bombardent un pays peuvent difficilement gagner eux-mêmes la confiance de sa population. Cependant, étant donné l’ampleur et l’organisation de la résistance, il s’agit avant tout de limiter les dégâts occasionnés par le contrôle manu militari de la population, et d’expliquer aux gros bras de l’armée en quoi ce genre de mission diffère des opérations auxquelles ils sont habitués. Ce n’est pas chose simple, car la résistance irakienne est active dans tout le pays, mais dans des phases différentes selon les régions et leur population. On la voit autant mener une guerre de position (Phase III) à Falloudja ou Mossoul qu’une défense stratégique (Phase I, ce qui inclue des actions sporadiques, principalement contre les forces de collaboration) à Bagdad. La théorie originelle de Mao implique que si la guérilla n’évolue pas d’une phase à l’autre de façon précise et peut être active dans différentes phases à la fois, l’activité simultanée de la résistance dans différentes phases signale une évolution du conflit en sa faveur.

Un travail efficace de collecte de renseignement politique, appuyé par des actions ciblées des forces spéciales étant le seul moyen de mener une contre-insurrection victorieuse, force est de conclure que la guerre est perdue pour les États-Unis. On doit tirer un sombre bilan de cette situation en constatant que le Pentagone a choisi de terroriser les Irakiens par la force militaire pour maintenir coûte que coûte son contrôle sur les deuxièmes réserves de pétrole mondiales, et son économie à flot. Tous les regrets de l’électorat démocrate états-unien n’y changeront rien : nous assistons à la destruction pure et simple d’un peuple et d’un pays au nom du capital et des ressources fossiles.

[1] « Qui gouverne l’Irak ? » par Thierry Meyssan, Voltaire, 13 mai 2004.

[2] Voir « Economic "Armageddon" Predicted », par Brett Arends, From the Wilderness, 23 novembre 2004.

[3] « Le talon d’Achille des USA », par L.C. Trudeau, Voltaire, 4 avril 2003.

[4] Voir « What is new in today’s imperialism ? », par Peter Hudis, News and Letters, novembre 2003.

[5] Voir l’article « Les ombres du rapport Cheney », par Arthur Lepic, Voltaire, 30 mars 2004. Un point de vue qui est alimenté par les rapports publics de la CIA annonçant une baisse imminente de la production globale .

[6] « Buts de guerre et bilan stratégique de l’attaque de l’Irak » par Thierry Meyssan, Voltaire, 6 octobre 2003.

[7] Voir l’article « Opération Phénix », par Arthur Lepic, Voltaire, 16 novembre 2004.

[8] Voir l’article « Faute de collaborateurs, les États-Unis sacrifieront leurs fils », Voltaire, 15 novembre 2004.

[9] La théorie maoïste de l’insurrection, adoptée notamment par le Viet-cong puis par le Ba’as en Irak, distingue trois phases de développement de celle-ci : la phase I de défense stratégique, la phase II de confrontation ouverte et enfin la phase III de constitution de troupes régulières pour mener des offensives.

[10] Le manuel est disponible en téléchargement sur le site de la F.A.S. (Fédération des Scientifiques Américains)

Arthur Lepic

Arthur Lepic Journaliste et traducteur, basé en Extrême-Orient. Il s’est spécialisé dans l’étude des stratégies énergétiques et des guerres de ressources, dans le contexte de l’épuisement progressif des principaux gisements exploités d’hydrocarbures.

 
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