J’ai déjà expliqué cette décision devant le peuple libyen et devant le monde entier pourquoi j’avais abandonné le programme d’armes chimiques et nucléaires libyen : ce programme a commencé il y a longtemps et le monde aujourd’hui a changé. Aujourd’hui, de telles armes ne serviraient à rien à la Libye, nous n’avons pas les bases technologiques nécessaires, nous n’avons pas d’ennemis contre lequel les employer et enfin, notre programme nucléaire a provoqué la crainte chez nos voisins. Donc, la meilleure décision, la décision la plus courageuse, c’était de le démanteler. En échange nous n’avons rien obtenus et nous sommes donc un peu dans l’expectative. Nous espérions avoir des garanties en matière de sécurité ou des aides pour transformer notre matériel militaire en matériel civil. Et ce d’autant plus que, comme nous n’avons rien obtenu, la Corée du Nord et l’Iran ne songe pas à nous imiter et à désarmer.
Aujourd’hui, on mène une sorte de course derrière le terrorisme, et parfois une sorte de fuite en avant. Tuer quelqu’un par-ci, en arrêter un autre par-là, écouter des conversations téléphoniques, rechercher des dépôts d’armes, observer les déplacements de personnes grâce à l’électronique, ce n’est pas la meilleure façon de procéder. C’est l’idéologie du terrorisme qu’il faut combattre. L’autre cause du terrorisme, à mon sens, ce sont les politiques occidentales qui sont contre les régimes de libération dans les pays arabes et musulmans. Et cela a suscité une réaction. Par exemple, en Afghanistan, on avait un régime progressiste qui a demandé l’assistance et la protection d’une grande puissance, l’URSS, comme l’Europe avait demandé la protection des États-Unis. Résultat, on a renversé ce régime et les talibans sont arrivés. De même, en Irak, on a renversé le parti Ba’as qui était un rempart contre le terrorisme. Quand on menace la Syrie, que veut-on ? Veut-on que la Syrie devienne comme l’Irak, pour que les terroristes affluent en Syrie de toutes parts ? Le Hezbollah, par exemple, ne peut pas agir à partir de la Syrie pour libérer les hauteurs du Golan. Parce que le régime syrien ne le permet pas. Si on attaque la Syrie, le résultat sera d’étendre le front du terrorisme. Si les deux causes que je viens de mentionner subsiste Al Qaïda et les terroristes vont gagner la guerre. L’idéologie de la Libye est radicalement opposée au terrorisme.
Malgré des années de souffrance, Yasser Arafat n’a pu trancher entre les différentes solutions. Il a voulu contenter tout le monde et aujourd’hui, il est mort et on ne sait pas si quelqu’un va pouvoir reprendre la direction des Palestiniens et s’il tranchera entre les différentes solutions ou s’il s’engagera radicalement sur une voie. Je pense pour ma part qu’il s’agit d’un trop petit territoire pour deux États et les deux populations veulent les terres occupées par l’autre. Donc l’établissement d’un seul Etat est vraiment la véritable solution. Celui qui considère la Palestine comme la terre de ses ancêtres pourra y vivre, et celui qui la considère comme la terre promise aussi. Cet Etat, on l’appellera "Isratine".
Il y a cinq ans, j’ai lancé le projet de constituer des " États-Unis d’Afrique " et aujourd’hui je suis un peu déçu mais le train a commencé à rouler et rien ne pourra l’arrêter même s’il ne va pas assez vite. Il faudrait mettre en place une armée africaine unique qui remplace toutes ces armées nationales qui sont derrière les conflits, les guerres, les coups d’Etat, les putschs... Personnellement, je n’ai pas encore compris la raison de la présence militaire de la France en Afrique. Qu’est-ce qu’elle veut y faire ? Cela n’a été profitable ni au Tchad, ni en Côte d’Ivoire et cela a une influence négative sur les relations afro-françaises.
Concernant le rapprochement de la Libye avec l’Union européenne, nous n’avons pas compris si le processus de Barcelone traitait de coopération économique, de développement, d’environnement, de faire de la Méditerranée un lac de paix, ou bien s’il s’agissait d’un nouveau plan de colonisation pacifique. Les pays européens colonialistes veulent-ils récupérer leurs colonies à travers ce processus de Barcelone ? Ou bien veulent-ils rendre service aux Israéliens, les introduire dans la région sans régler le problème palestinien ? En outre, il y a une confusion entre la partie européenne, asiatique et africaine de la Méditerranée, c’est du charabia. Si l’Europe veut dialoguer avec la partie asiatique, elle peut créer un autre processus de Barcelone, mais consacré aux Asiatiques. Mais ce ne sera pas notre Barcelone à nous. Et que l’Afrique fasse de même. Qu’elle trouve une autre Barcelone pour discuter avec l’Asie. En fait, il serait préférable que l’Union européenne discute directement avec l’Union africaine plutôt qu’avec la partie méditerranéenne de l’Afrique.
Par le passé, rien n’a obscurcis les relations franco-libyenne à part le problème tchadien. Le président Jacques Chirac a pris des positions très positives, que nous saluons, sur le problème palestinien, sur la guerre contre l’Irak. Et puisque la France a une sorte d’obligation de présence en Afrique, et puisque la Libye est un pays majeur en Afrique nos deux pays peuvent conjuguer leurs efforts pour aider l’Afrique.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.

« Que fait l’armée française en Afrique ? », par Mouammar Kadhafi, Le Figaro, 23 novembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.