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Les limites du système

Le libre-échange agricole sous l’emprise de la crise financière

Tous les arguments auront été utilisés pour détruire l’agriculture européenne et imposer un partage mondial du travail. Après l’argument écologique est venu celui du libre-échange qui ne laisse aucune place à la paysannerie du Nord face à celle du Sud. Mais la crise financière qui secoue le monde capitaliste remet ce modèle en question.

| Zurich (Suisse)
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Nous assistons à une accélération effrénée du démantèlement du soutien à notre agriculture. Jusqu’ici, on justifiait ce démantèlement en disant qu’elle était anti-écologique, inefficace, trop chère et qu’elle engloutissait trop de subventions.

Mais ces dernières années, l’opinion publique a modifié considérablement son attitude. Les consommateurs ont compris :
- que dans le monde entier les agriculteurs étaient sous-payés et devaient être soutenus par l’État ;
- que les scandales alimentaires étaient la conséquence d’une industrialisation excessive, opaque et dépourvue de normes de qualité ;
- que l’approvisionnement en produits alimentaires devenait précaire à la suite de la raréfaction des matières premières ;
- que seule une agriculture proche des consommateurs garantira à l’avenir la sécurité et la qualité de l’approvisionnement.

Les arguments des opposants à l’agriculture ont nettement perdu du terrain et les postulats de la « Politique Agricole 2011 » ont perdu de leur force.

Le Conseil fédéral suisse a modifié profondément sa tactique. Alors que, la procédure de consultation sur la PA 2011 étant achevée, on ne pouvait plus ignorer l’opposition étonnamment large de la population à la poursuite d’un affaiblissement de l’agriculture, la conseillère fédérale Leuthard lançait, fin 2006, la proposition brutale d’adopter unilatéralement le principe du cassis de Dijon dans le cadre de la révision partielle de la Loi fédérale sur les obstacles techniques au commerce. Selon cette loi, la Suisse devait autoriser immédiatement et sans conditions toutes les importations de produits alimentaires autorisés dans l’UE et cela indépendamment des restrictions en vigueur à l’égard des produits suisses. Selon les autorités fédérales, c’est la Suisse qui profitait le plus de cette mesure unilatérale incompréhensible à beaucoup de per­sonnes . Là-dessus, un changement de politique est intervenu. Au centre de la réforme se trouve maintenant le libre-échange. Pourquoi ? La crise financière internationale, c’est-à-dire, en opposition à l’économie réelle, l’augmentation incontrôlée du capital spéculatif ainsi que des instruments financiers de plus en plus opaques nuisent aux économies fortes.

La crise actuelle impose de plus en plus nettement une réorganisation de l’approvisionnement en direction des dépendances par rapport au marché global. Tout d’abord l’immobilier, moteur de la croissance, s’est heurté aux USA à ses limites. La création de monnaie a considérablement augmenté grâce à des hypothèques à faible taux d’intérêt. Un coût de la construction et des équipements en hausse constante et un pouvoir d’achat qui ne suivait pas ont entraîné cette croissance manipulée dans une sorte de « crise de surproduction ».

Les dégâts ont été exportés en Europe à cause de l’interpénétration des marchés financiers et maintenant l’Europe doit mettre la main au porte-monnaie. C’est avant tout la zone qui va du sud de l’Angleterre au nord de l’Italie qui se prête à un boom de la construction entraînant une « croissance monétaire ». Cette région très bien viabilisée peut, sans grands frais et grâce à l’immigration, effectuer un considérable développement urbain et créer énormément de monnaie. La Suisse, au centre de cette zone à forte concentration urbaine, doit apporter sa contribution : on veut qu’elle ouvre ses frontières et que son agriculture fasse place aux activités économiques, plus créatrices de valeurs, au développement urbain et aux loisirs de proximité. Les consommateurs devraient économiser beaucoup d’argent en achetant des produits importés bon marché et on enregistrerait une augmentation du pouvoir d’achat des Suisses de 2 milliards de francs par année qui leur permettrait d’acheter davantage et de renforcer la croissance. Tel est le principal argument économique avancé par le Seco (secrétariat fédéral à l’Économie).

Les agriculteurs recevront une indemnité de départ tandis que l’industrie alimentaire suisse bénéficiera de meilleures chances en matière d’exportation de produits de haute qualité. Le reste de l’agriculture a ­encore quelques chances de survivre en tant que fournisseur de l’industrie de transformation (jusqu’au prochain retournement de situation en matière d’importations et d’exportations de matières premières).

Biosuisse et les associations de défense des consommateurs sont également favorables au libre-échange agricole, les uns parce qu’ils entrevoient une possibilité de livrer à l’UE des produits de haute qualité et les autres parce qu’ils veulent obtenir des marchandises encore meilleur marché mais de haute qualité.

Le libre-échange agricole est au service de la formation de métropoles

La Suisse devrait importer des produits alimentaires meilleur marché si bien que le pouvoir d’achat libéré ainsi s’investirait moins dans l’industrie suisse que dans le secteur immobilier où les possibilités d’investissement augmentent le plus rapidement. En effet, l’importation de produits alimentaires encourage considérablement la construction en Suisse. De même qu’aux États-Unis, l’économie immobilière a été la locomotive de la croissance en lieu et place de l’industrie et de la recherche, on voudrait maintenant, dans le seul but de poursuivre l’accroissement monétaire, urbaniser la Suisse et comme l’autosuffisance alimentaire n’est plus d’actualité, l’ouverture des zones agricoles et la limitation des droits de propriété et d’occupation des sols des paysans sont à l’ordre du jour de la réforme de l’aménagement du territoire. Si nous urbanisons la Suisse tout entière, nous pouvons augmenter davantage notre capital que si nous conservons nos zones agricoles et notre agriculture.

Mais si la Suisse est totalement urbanisée, elle possédera certes d’énormes capitaux mais, comme le montre l’actuelle crise bancaire, ils seront volatiles. A cela s’ajoute le fait que la population devra vivre avec ce qui restera des services des secteurs secondaire et tertiaire. Elle devra acheter son alimentation dans les pays à bas salaires et accentuera sa dépendance par rapport au commerce alimentaire international et à la fluctuation des prix due à la diminution des réserves mondiales. Mais l’agriculture indigène, qui serait alors meilleur marché, n’existera plus.

Un libre-échange qui n’est pas libre

Le libre-échange ne peut pas exister entre la métropole ici et les terres agricoles au loin, comme le croit le Seco. Le libre-échange agricole entre pays à hauts salaires et pays à bas salaires ne peut pas nous apporter d’avantage financier parce qu’en contrepartie de l’importation de produits alimentaires nous urbanisons notre sol et sacrifions ainsi notre potentiel économique à la seule croissance des capitaux. Si cet accroissement et l’urbanisation du pays se court-circuitent à la suite d’arguments libre-échangistes mal compris, nous finirons par manquer des moyens financiers permettant de remplacer la production alimentaire indigène par des importations. Cela veut dire que notre économie sera perdante alors que les gagnants seront ceux qui dominent le commerce international.

Avec le libre-échange agricole, nous sacrifions l’efficacité de notre agriculture. La Pologne fournit du lait au tiers du prix suisse bien que les salaires et les fermages ne représentent qu’un dixième. La même chose est valable pour le lait en provenance d’Allemagne ou de France, bien que les différences soient moins importantes. Ainsi, cette forme de libre-échange, avec ses bas prix, détruit l’efficacité de nos structures bien qu’on ne cesse de prétendre le contraire. Et en contrepartie, les consommateurs des pays à bas salaires souffrent de hausses de prix. Quand le problème du transport pour l’exportation des produits bio suisses vers les pays de l’UE n’existera plus, il disparaîtra également en ce qui concerne leur importation. Cela dit, les pressions en faveur de l’importation de produits bio ainsi que l’urbanisation croissante de notre pays vont anéantir la production agricole bio indigène.

L’économie financière est un facteur de risque

L’obligation d’augmenter les capitaux détruit la capacité de rendement économique et la remplace par des importations bon marché et la création de capital grâce à la croissance immobilière. Nous finirons par subir une crise semblable à la crise immobilière américaine. « Si aujourd’hui, après que les organisations de Bretton Woods ont perdu depuis longtemps leur fonction originelle, une création monétaire incontrôlée fait croire que l’on peut acheter le monde entier, il deviendra peu à peu évident que des monnaies de référence créées artificiellement échappent à tout contrôle. Et comme ce danger nous menace réellement et que des risques climatiques et les épidémies d’ampleur mondiale se profilent à l’horizon et que les ressources vont donc tomber de plus en plus sous le contrôle des armées, l’autosuffisance alimentaire revêt une importance capitale. » (Congrès 2005 de la SIVIL) Davantage de libre-échange dans le domaine alimentaire relève d’une mauvaise politique.

Version française : Horizons et débats

Hans Bieri

Association suisse Industrie et Agriculture (SVIL)

 
Horizons et débats

Horizons et débats est l’édition française de Zeit Fragen un hebdomadaire basé à Zurich.

417. La situation des agriculteurs
La situation des agriculteurs
« Horizons et débats », n°3, 6 février 2017
 
413. Sécurité alimentaire
Sécurité alimentaire
« Horizons et débats », n°28, 12 décembre 2016
 
Et vole l'économie de la mort
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« L’art de la guerre »
 

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