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Tribunes et décryptages - 17 février 2005
« Il n’y a pas de preuves mais… »
Décryptage
En janvier 2004, nous affirmions dans nos colonnes que les États-Unis projetaient d’attaquer la Syrie en juin 2004. L’actualité internationale à cette époque là les empêcha d’agir, avant que la campagne électorale états-unienne ne repousse toute possibilité d’action. Aujourd’hui que l’administration Bush II est mise en place, elle peut à nouveau envisager ce projet. Dans son discours, ce 17 février 2005, le président George W. Bush s’est montré très menaçant contre Damas et a exigé que la Syrie retire ses troupes du Liban.
Bien que cette demande ne soit pas officiellement liée à l’événement, cette déclaration intervient après l’assassinat de Rafic Hariri et ses obsèques très médiatisées au cours desquelles une grande manifestation contre la présence syrienne a eu lieu. Les manifestants accusaient Damas d’être responsable de la mort de l’ancien Premier ministre libanais et la presse conformiste a vu dans la masse des manifestants le signe que la population libanaise souhaitait massivement un départ des troupes syriennes. Cependant, cette analyse perd de vue les réalités libanaises. Le Liban est un pays où coexistent dix-sept communautés différentes. La mobilisation des groupes chrétiens et des partisans de Rafic Hariri encadrés par les phalangistes lors des funérailles ne signifie donc pas que les autres communautés sont opposés à la présence syrienne. Jacques Chirac s’est bien rendu au Liban le jour des obsèques mais rappelons qu’il n’a pas participé aux funérailles et que cette visite doit moins être interprétée comme un soutien aux activistes anti-syriens qu’une visite à la famille d’un homme qui l’a beaucoup aidé lors de la campagne présidentielle de 1995 et qui était présenté au Liban, à tort ou à raison, comme le gardien du « trésor de guerre » du président français.
Malgré tout, la presse conformiste présente aujourd’hui une France associée aux États-Unis contre la Syrie, une population libanaise massivement mobilisée contre Damas et une Syrie présumée coupable de l’attentat contre Hariri.
Quand nous avons conçu la rubrique « Tribunes libres internationales », nous avons fait le choix de nous intéresser avant tout aux opinions exprimées par les dirigeants politiques ou les responsables d’organisations. Il est rare que nous traitions des textes d’éditorialistes si ces derniers ne cumulent pas leurs fonctions avec d’autres, ou s’ils n’incarnent pas la voix d’un courant de pensée spécifique (Robert Kagan, Daniel Pipes, Franck Gaffney…). Dans le cas des commentaires autour de l’assassinat de Rafic Hariri, il nous a pourtant semblé important de mettre en avant le travail des éditorialistes récurrents des quotidiens à grand tirage. En effet, on assiste dans leurs écrits de ces derniers jours à une préparation de l’opinion publique internationale à l’acceptation de la culpabilité syrienne. Des preuves de la culpabilité syrienne ? Il n’y en a pas et les éditorialistes n’en donnent pas. Une enquête a-t-elle commencé permettant d’affirmer la culpabilité syrienne ? Non, pas plus, mais cela n’empêche pas la Syrie d’être désignée comme coupable. C’est la répétition qui fait office de preuves. Ce travail de préparation servira très probablement de base aux futures déclarations de responsables politiques autour de ce crime. Il ne sera en conséquence pas nécessaire de produire de preuves puisqu’il y aura consensus sur la culpabilité syrienne.
L’éditorialiste de The Age, Tony Parkison n’accuse pas formellement la Syrie et admet qu’il n’existe aucune preuve de l’implication syrienne dans ce crime. Cependant, il ne voit aucun autre suspect et met en avant la présence de groupes terroristes en Syrie. Il estime que la Syrie va désormais être totalement isolée de la communauté internationale.
L’éditorialiste du New York Times et ancien conseiller de Madeleine Albright, Thomas L. Friedman, ne doute pas de la culpabilité syrienne même s’il concède qu’elle sera dure à prouver. Se présentant comme le porte-parole du défunt Rafic Hariri, dont il prétend avoir été l’ami, il affirme que la Syrie, acculée, est en train de se comporter comme elle l’avait fait à Hafa sous le règne d’Hafez Al Assad, niant au passage que le régime ait pu évoluer avec l’arrivée au pouvoir de Bachar Al Assad. Il appelle les Libanais à se mobiliser contre les Syriens, comme sont censés, selon lui, l’avoir fait les Irakiens lors des dernières élections.
L’éditorialiste du cabinet de relations publiques Benador Associates, du New York Post et de Gulf News, Amir Taheri voit pour sa part quatre suspects possibles : le Hezbollah, la mafia, l’Iran ou la Syrie, avec une très nette préférence pour cette dernière. Il estime que les accusations contre les États-Unis, Israël ou la France sont ridicules (sans se donner la peine d’expliquer pourquoi) et que la Syrie a forcément eu connaissance de l’opération compte tenue de la présence de ses services de renseignement au Liban. Notons que cet argument, souvent entendu ces derniers jours, ne vaut que pour la Syrie mais pas pour l’Espagne lors des attentats du 11 mars 2004 ou les États-Unis pour les attentats du 11 septembre 2001. Il faut croire que la Syrie est réputée avoir les services secrets les plus efficaces du monde.
Dans son éditorial du Figaro, Alexandre Adler ne s’interroge même pas sur l’identité de l’assassin : les Syriens sont coupables, cela ne fait aucun doute. Et pour mieux évacuer la question de la culpabilité, il place le débat sur un autre niveau : la vraie question n’est pas « qui ? » mais « pourquoi ? ». Étrange raisonnement qui désigne l’assassin avant de rechercher le mobile. L’auteur estime que ce crime est imputable à l’aile dure du régime de Bachar Al Assad, avec pour objectif de provoquer une crise pour se renforcer aux détriments des réformateurs et en se rapprochant des radicaux sunnites. Alexandre Adler accuse par ailleurs ce courant de soutenir Zarkaoui en Irak et Al Qaïda. Il pronostique que cette action de l’aile dure va entraîner un clash entre la Syrie et l’Iran ; l’aile dure syrienne ne pouvant que s’inquiéter, vues ses alliances islamistes sunnites, d’un Irak chiite que l’Iran soutient. Cette tribune a été publiée le jour même où le président Khatami apportait son soutien à la Syrie.
Dans son éditorial du Daily Star de Beyrouth, Rami G. Khouri va pour sa part beaucoup moins loin que ses confrères et ne se prononce pas sur la responsabilité des uns et des autres. Il remarque simplement que les réactions placent la relation entre la Syrie et le Liban au centre de la polémique et que quelle que soit la vérité (il ne semble pas croire que toute la lumière sera un jour faite sur cette affaire) les efforts de l’opposition libanaise pour que la Syrie quitte le pays vont s’intensifier. Le reste de sa rédaction avait cependant une approche beaucoup plus dure et affirmait : « Hier Beyrouth ressemblait à Kiev et la tombe de Hariri, au cœur de Beyrouth, aux tentes de la liberté qui ont fait tomber le régime ukrainien inféodé à la Russie par le biais d’élections générales ». Étrange analogie ou aveux concernant les organisateurs de la manifestation ?
Le coupable est désigné, l’enquête est donc inutile.
Rappelons que, en vertu du Syria Acountability Act adopté par le Congrès en 2003, la Syrie peut être attaquée par les États-Unis à tout moment sans que le président Bush ait à solliciter l’autorisation des parlementaires. Damas s’est déjà préparé à une telle éventualité en achetant du matériel militaire russe ; la Fédération de Russie étant devenu le recours militaire de toutes les cibles potentielle de l’expantionnisme états-unien au Proche-Orient.
Cette situation donne une place particulière à Moscou et renforce ceux qui à Washington veulent en découdre.
Ainsi, dans le Washington Post, Richard Holbrooke dénonce l’ambition impériale russe sur les anciennes républiques soviétiques et demande l’annulation de toutes les discussions entre l’OTAN et la Russie… tout en affirmant vouloir intégrer la Russie et non l’isoler. De son côté, dans une interview au journal autrichien Die Presse, George Soros profite d’une présentation générale de son action philanthropique pour fustiger l’inaction des Européens contre la Russie et exiger que cette dernière ne participe plus aux réunions du G8.
Dans l’International Herald Tribune, le porte-parole d’Aslan Maskhadov, Ahmed Zakaev relance auprès de l’opinion occidentale l’offre de cessez-le-feu du dirigeant séparatiste tchétchène et menace à mots couverts de nouvelles actions des « extrémistes » si la Russie n’obtempère pas.
On trouve un tout autre discours chez l’ancien conseiller de Michel Debré, Constantin Melnik, dans Trud. L’auteur est un ancien membre du réseau Stay Behind mais fait partie de ceux qui dans les années 90, après la chute de l’URSS, se sont détournés des États-Unis par nationalisme. Soucieux d’associer la France et la Russie contre l’entreprise « néo-bonapartiste » états-unienne, il compare la politique de Poutine à celle de De Gaulle et vante implicitement les relations entre Moscou et Paris.
Réseau Voltaire
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17 février 2005
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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Le meurtre qui pourrait mettre la Syrie sur la sellette »
Auteur
Tony Parkinson

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Journaliste australien, Tony Parkinson est analyste de The Age sur les questions internationales.
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Source
The Age (Australie)
Référence « The murder that could put Syria on notice », par Tony Parkinson, The Age, 16 février 2005.
Résumé Après quinze ans de direction de son petit voisin par le biais d’intermédiaires, la Syrie n’est plus la bienvenue au Liban et un consensus contre elle se dégage dans toutes les factions politiques. Il y a peu de chances cependant que la Syrie rentre chez elle calmement et l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri met en lumière la lutte désespérée qui a lieu pour l’avenir du Liban.
Hariri n’était que la dernière et la plus célèbre des voix s’élevant désormais contre la présence des troupes syriennes. Sa mort juste après cette prise de position n’est semble-t-il pas une coïncidence. Il n’y a pas encore de preuves nettes sur l’identité et les motivations des assassins d’Hariri. Cependant, le fait que les partisans de l’ancien Premier ministre aient attaqué le bureau du Ba’as à Beyrouth avec des slogans anti-syriens après l’annonce de sa mort est emblématique. Compte tenu de la présence de camps terroristes en Syrie, il n’est pas étonnant que les nationalistes libanais pointent l’influence des services de renseignements militaires syriens dans ce meurtre.
La Syrie a profité de la guerre au Liban pour s’y installer avec la complicité de la communauté internationale et cette occupation a donné une position stratégique à Damas contre Israël. Toutefois, depuis le retrait du Sud Liban par Israël sous Ehud Barak, la présence syrienne ne s’impose plus et l’image de cette occupation a changé. Au Liban, la coalition contre la présence syrienne n’a cessé de s’élargir.
La Syrie a même réussi à unir la France et les États-Unis contre elle à l’ONU. L’assassinat d’Hariri ne va faire que renforcer le consensus contre elle. On peut s’attendre à ce que la France et les États-Unis fassent davantage pression pour un départ des troupes syriennes. La Syrie devrait calculer attentivement le prix de son politique.

« Les règles de Hama »
Auteur
Thomas L. Friedman
Source
New York Times (États-Unis)
Référence « ’Hama Rules’ », par Thomas L. Friedman, New York Times, 17 février 2005.
Résumé Il y a deux semaines, un ami de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri, que je connais depuis les années 70, est venu me voir de sa part pour me passer un message : l’opposition libanaise s’était unie, inspirée qu’elle était par l’exemple du vote irakien et les excès de l’occupation syrienne. M. Hariri et ses amis pariaient sur une victoire aux législatives pour envoyer un message clair aux Syriens. Il n’y a plus d’excuses pour justifier l’occupation syrienne hormis l’impérialisme de Damas et une volonté de siphonner les ressources libanaises. L’envoyé de M. Hariri me disait que si les États-Unis et les médias voulaient vraiment défendre la démocratie, il faudrait qu’ils défendent la plus vieille démocratie arabe de l’emprise syrienne.
Je regrette que tu ne puisses pas lire cette tribune, Rafic.
Il sera difficile de prouver qui a tué M. Hariri mais le gang qui dirige la Syrie a les moyens et le mobile pour assassiner l’homme d’État qui avait soutenu la résolution 1559 avant de démissionner. Comme toujours quand elle est dos au mur, la Syrie s’inspire de ce qu’elle a fait dans la ville de Hama en 1982. C’est un message de la Syrie aux États-Unis, à la France et à l’opposition libanaise : « Si vous voulez jouer ici, vous devrez être prêts à jouer avec les règles de Hama : il n’y a pas de règles dans ce jeu, nous sommes capables de tout, nous avons même rasé une de nos villes ».
En réponse, les Libanais doivent unir toutes leurs communautés et, comme en Irak, exprimer leur volonté démocratique. Comme Hariri, les Libanais doivent avoir le courage de regarder les fascistes en face. Comme à Bagdad, les Libanais doivent montrer aux Syriens un doigt violet.

« Un meurtre bien peu mystérieux »
Auteur
Amir Taheri
Sources
Gulf News (Émirats arabes unis), New York Post (États-Unis)
Référence « A Murder of Little Mystery », par Amir Taheri, New York Post, 16 février 2005.
« Suspects are many, but who is the real culprit ? », Gulf News, 17 février 2005.
Résumé Qui a tué Rafic Hariri et pourquoi ? Cette question va hanter la politique libanais et moyen-orientale pour la période à venir tant Hariri était une figure de la vie politique régionale. Les hypothèses de théoriciens de la conspiration voyant la main de Tel-Aviv, Washington et Paris sont vite apparues comme ridicules, tout comme la revendication d’un groupe inconnu. Alors voyons à qui profite le crime.
Au Liban, il y a le Hezbollah car Hariri s’opposait aux attaques contre Israël. Il y a également la mafia syriano-libanaise qui ne souhaite pas une stabilisation du pays. Hors du Liban, il y a l’Iran qui craignait qu’Hariri ne s’attaque au Hezbollah et ne fasse une paix séparée avec Israël. La Syrie, de son côté, n’a jamais aimé Hariri, considéré comme proche des Saoudiens, des États-Unis et des Français et qui avait des projets ambitieux pour un Liban souverain. Ce que Damas n’a jamais accepté, qui continue de traiter le Liban comme un protectorat où les élites syriennes font des affaires. Hariri voulait changer tout cela et en août dernier, il était allé à Damas pour demander aux Syriens de retirer leurs troupes. Pour que ce retrait ait lieu, il était prêt à promettre à la Syrie une position privilégiée au Liban et la conservation de leurs douteuses possessions économiques. Mais Damas ne veut pas d’alliés ou d’amis au Liban, elle veut des laquais. C’est pourquoi le régime d’Hafez al Assad a fait prolonger le mandat d’Émile Lahoud et a poussé Hariri à la démission. Celui-ci a tout de même continué le combat et il a encouragé la résolution 1559. Ce qui fut considéré comme une déclaration de guerre par Damas. La Syrie a alors fait organiser une réforme électorale pour s’assurer une majorité au parlement.
Hariri était l’ennemi de la Syrie et personne n’a les moyens d’apporter autant d’explosifs à Beyrouth sans que les services de renseignements syriens ne l’apprennent. Aujourd’hui, certains Syriens estiment que les responsables sont des éléments incontrôlés des services de renseignements syriens et que Bachar Al Assad n’était pas au courant. Toutefois, s’il n’est pas capable de contrôler ses services, il a encore moins de justification pour occuper le Liban.

« Pourquoi a-t-on tué Rafic Hariri ? »
Auteur
Alexandre Adler

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Ancien collaborateur du Monde, de Libération, du Point et de L’Express et ancien directeur éditorial de Courrier international, Alexandre Adler est chroniqueur au Figaro et à Proche-Orient.Info. Connu pour ses positions atlantistes et pro-israéliennes, il avait qualifié de « traîtres juifs », des personnalités juives s’opposant à la politique d’Ariel Sharon. Il est l’auteur de J’ai vu finir le monde ancien.
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Source
Le Figaro (France)
Référence « Pourquoi a-t-on tué Rafic Hariri ? », par Alexandre Adler, Le Figaro, 16 février 2005.
Résumé Dans l’URSS stalinienne, le meilleur moyen de comprendre les politiques mises en place était d’observer les grands procès et les accusations. Chez les Syriens, adeptes nostalgiques mais plus frustes encore des méthodes staliniennes, le procès aura été remplacé par le meurtre pur et simple. Les assassinats de Kamal Joumblatt, Bachir Gemayel et Dany Chamoun avaient tous une signification politique. Que signifie celui de Rafic Hariri ?
La Syrie est en crise. Ce pays est l’expression parfaite d’une construction artificielle où 12% de la population, la secte syncrétiste des alaouites - mélange de chiisme hétérodoxe, de crypto-christianisme johannique et de rémanences zoroastriennes - contrôle à elle seule cent pour cent du pouvoir militaire et exerce un ascendant indiscuté sur le pouvoir politique. Ce système est devenu intenable après la chute de Saddam Hussein en Irak. Toutefois, Hafez Al Assad avait eu l’intelligence d’être moins brutal que son adversaire ; la Syrie pourra donc être préservée d’une explosion si les alaouites commencent à accorder de plus en plus de place à la communauté majoritaire du pays, les sunnites. Tous les détenteurs du pouvoir syrien sont d’accord sur cet objectif, mais ils se divisent radicalement sur la suite.
Les uns sont tentés par une fuite en avant militaire et terroriste, où la population sunnite, attirée par l’islamisme radical, se retrouvera dans un front uni nationaliste et anti-américain avec le pouvoir. C’est ce groupe qui a jeté toute son énergie dans le soutien à l’insurrection irakienne, fournissant notamment à Zarkaoui et à une branche très pro-saoudienne d’Al Qaïda, le gîte et le couvert. L’autre tendance, représentée par une génération plus jeune, souhaitait au contraire prendre acte du changement intervenu, retrouver une forme de dialogue avec les Etats-Unis et même coopérer ponctuellement avec ceux-ci dans la traque d’Oussama ben Laden. C’est la tendance soutenue par Bachar Al Assad. Ces deux tendances se retrouvent par contre sur une grande question : le refus de l’indépendance libanaise.
Or, l’opposition à l’occupation syrienne s’enhardit au Liban. Les élections législatives libanaises prévues pour le printemps prochain signifieront, après les élections palestiniennes et irakiennes, l’expression d’un pouvoir populaire très largement acquis au retour à l’indépendance et reposant, au plus haut niveau, sur la réconciliation des deux grands adversaires de la guerre civile : les chrétiens groupés autour du cardinal Sfeir, et les Druzes de Walid Joumblatt. Le ralliement à ce groupe de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri achevait le processus d’encerclement de Damas. Mais pourquoi ce crime qui n’impressionnera pas l’opposition libanaise ? En précipitant la crise, l’aile dure du régime a choisi la voie de l’affrontement et de l’alignement sur le radicalisme sunnite. Nous en arrivons ainsi à la conclusion provisoire que le terrible meurtre de Rafic Hariri vise prioritairement Bachar Al Assad et le réduit modéré occidentaliste à Damas. Il annonce la grande rupture stratégique de vieux alliés de 20 ans, la Syrie et l’Iran, dont l’un ne peut se résigner au basculement chiite de l’Etat irakien, et l’autre ne peut faire autrement que de le soutenir.

« Les ramifications de l’assassinat d’Hariri »
Auteur
Rami G. Khouri

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Journaliste états-unien d’origines jordano-palestiniennes, Rami G. Khouri est éditorialiste et écrit une tribune hebdomadaire pour le Daily Star.
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Source
Daily Star (Liban)
Référence « The ramifications of Hariri’s assassination », par Rami G. Khouri, Daily Star, 16 février 2005.
Résumé L’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri à Beyrouth va avoir un grand impact dans trois domaines : la politique intérieure libanaise, la relation syriano-libanaise et la relation entre la Syrie et les puissances extérieures. La rapidité avec laquelle l’opposition a accusé la Syrie et le gouvernement de cet assassinat montre que la relation entre la Syrie et le Liban sera l’axe autour duquel toute cette affaire doit être analysée. C’est ce que montrent également les réactions des gouvernements syriens, de l’opposition libanaise et du gouvernement états-unien.
Les événements de lundi ont libéré des forces politiques qui pourraient transformer le Liban et la Syrie. Le choc de l’assassinat pourrait mener à une accélération du retrait syrien du Liban et accélérer le mouvement de réformes à Damas et à Beyrouth. Le fait qu’en quelques heures cinq groupes différents aient été désignés comme de possibles coupables (Israël, la Syrie, les partisans du régime libanais, les gangs mafieux, les islamistes anti-états-uniens et anti-saoudiens) démontre que la violence est un moyen couramment employé dans la vie politique de la région.
Les forces d’opposition au Liban ont rapidement désigné la Syrie et le gouvernement libanais car ce meurtre intervient à un moment où l’opposition se rassemble contre la présence syrienne de façon bien plus forte qu’auparavant. Après ce crime, l’opposition libanaise va mener bataille contre les gouvernements libanais et syriens à un nouveau niveau aux conséquences imprévisibles. La Syrie a rapidement rejeté ces accusations et a dénoncé une action israélienne tandis que le département d’État pointait un lien entre l’assassinat d’Hariri et la présence syrienne au Liban.
L’enquête permettra de déterminer, ou non, qui a tué Hariri. Ce qui est sûr en revanche, c’est que quel que soit la vérité, cet attentat a accéléré les efforts des forces politiques libanaise qui demandent le départ des troupes syriennes.

« La fin d’une romance »
Auteur
Richard C. Holbrooke
Source
Washington Post (États-Unis)
Référence « The End of the Romance », par Richard Holbrooke, Washington Post, 16 février 2005.
Résumé Valdas Adamkus a un problème. Le vieux président lituanien est invité à assister le 9 mai à Moscou à la célébration du 60ième anniversaire de la victoire de l’URSS sur Hitler. Seront présents George W. Bush, Tony Blair, Gerhard Schröder, Jacques Chirac, Silvio Berlusconi et les présidents des autres anciennes Républiques soviétiques, mais pour Adamkus, le 9 mai 1945 marque le jour où la Lituanie a troqué Hitler contre Staline et il ne veut pas célébrer cette journée. Toutefois, Vladimir Poutine étant bien décidé à recevoir l’hommage de toutes les anciennes composantes de l’URSS, il a menacé la Lituanie de sanctions économiques concernant son alimentation en gaz et en pétrole si le président ne venait pas.
Le problème des États-Unis dans cette affaire est que cet affrontement est l’expression d’un comportement de la Russie dans l’ex-zone soviétique. Je ne suis pas un nostalgique de la Guerre froide et je pense qu’il faut davantage intégrer la Russie que l’endiguer mais son comportement est inquiétant et l’Occident ne peut plus l’ignorer. La Russie veut conserver son emprise sur les ex-pays soviétique et garder ses troupes dans ces pays malgré ses anciennes promesses de retraits. Elle encourage également les mouvements séparatistes. Dans le même temps, Poutine développe une politique autoritaire en Russie et a fait de la Tchétchénie un refuge pour terroriste avec la guerre.
Le problème est que les États-Unis et l’Union européenne ont donné l’impression que Poutine pouvait faire tout ce qu’il voulait. De plus, Poutine s’est opposé à nous sur l’Irak en coopération avec la France et l’Allemagne ; il se rapproche de la Turquie pour étendre son influence, s’associe à la Chine contre la présence des bases états-uniennes en Asie centrale et veut affaiblir l’OSCE. On ne peut pas rester sans réagir, surtout si Bush était sérieux dans son discours d’investiture. Poutine souhaite que le lendemain du 9 mai ait lieu un sommet Russie-OTAN mais dans ces conditions c’est inconcevable.

« La Russie hors du G-8 »
Auteur
George Soros
Source
Die Presse (Autriche)
Référence « Russland raus aus G-8 », par Georges Soros, Die Presse, 12 Février 2005. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Les Roms, ces neuf millions de personnes qui vivent dans des conditions abominables, sont la minorité la plus délaissée en Europe. Ils sont devenus une force négative dans la société et mes fondations en Europe de l’Est essayent d’attirer l’attention sur eux. En Hongrie par exemple, nous les aidons dans les domaines de la formation et de la culture. Je suis d’abord un homme avant d’être un homme d’affaires. Le problème des Roms existe aussi en Europe de l’Ouest : l’Espagne s’est montrée intéressée par nos programmes, l’Autriche également qui devrait s’occuper plus des Roms, toujours plus nombreux à arriver. Les restrictions britanniques à leur entrée ont été déclarées illégales et il faut donc s’attendre à une nouvelle vague.
Les relations problématiques entre la Serbie et le Monténégro, le problème du Kosovo et les difficultés en Bosnie-Herzégovine appellent aussi une initiative européenne. Le pouvoir a changé en Serbie, en Géorgie et en Ukraine grâce à ma Fondation. Cependant ces révolutions sont le fruit du travail des populations de ces pays. Désormais on a peur de moi car j’ai été chassé par Karimov en Ouzbékistan et par Loukachenko en Biélorussie. Ces régimes sont répressifs et ont peur de la révolution.
La Russie ne fonctionne plus comme une démocratie, il n’y a plus de mass-média indépendant, il n’y a pas d’opposition politique et la justice est aux ordres du pouvoir. Pour être membre du G8, il faut être une démocratie. La Russie n’est donc plus qualifiée pour y entrer. L’Europe est dépendante de la Russie pour ses livraisons d’énergie, ce qui explique qu’elle ne souhaite pas voir en face la réalité des changements politiques négatifs dans ce pays.

« Arrêtez d’être conciliant avec Poutine en Tchétchénie »
Auteur
Ahmed Zakaev

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Ancien vice-Premier ministre du gouvernement Tchétchène élu en 1997, Ahmed Zakaev est aujourd’hui le représentant d’Aslan Maskhadov. Le Royaume-Uni lui a garanti l’asile politique, en 2003, après qu’il eut été expulsé du Danemark.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Stop appeasing Putin in Chechnya », par Ahmed Zakaev, International Herald Tribune, 16 février 2005.
Résumé Quand George W. Bush et Vladimir Poutine vont se rencontrer ce mois ci à Bratislava, la guerre en Tchétchénie sera certainement abordée alors que le temps est compté au Caucase.
Il y a trois ans, le président Bush a donné à Poutine le feu vert pour sa politique de pacification en Tchétchénie qui consistait à prendre des mesures draconiennes contre la population civile, à instaurer un gouvernement fantoche et à mener une campagne de propagande en Occident pour présenter les résistants tchétchènes comme des terroristes. Cette stratégie n’a pas fonctionné : la résistance n’a pas été vaincue, le nouveau gouvernement n’est pas reconnu par la population et les dirigeants tchétchènes accusés de terrorisme ont été lavé des accusations par des cours britanniques et états-uniennes. Le seul résultat de cette politique a été un renforcement des éléments radicaux qui ont mené à Beslan. Aujourd’hui, l’opposition des Russes à la guerre ne fait que croître.
L’association des mères de soldats a rejeté la politique de Poutine et la Russie a fait pression pour que cette association ne puisse pas rencontrer les résistants tchétchènes au Parlement européen. La Belgique a choisi le camp russe en refusant les visas aux pacifistes russes. Les Tchétchènes ont alors eu l’impression d’être abandonnés et se sont une nouvelle fois tournés vers les militants radicaux qui développent maintenant leurs réseaux dans toute la région. Le seul moyen d’inverser cette tendance est de négocier mais l’appel d’Aslan Maskhadov en ce sens a été rejeté.
Même Chamil Bassaïev a choisi de suivre le cessez-le feu car il sait que les Tchétchènes veulent donner une chance à la paix.

« Là où va la Russie »
Auteur
Constantin Melnik

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Formé à la Rand Corporation, Constantin Melnik fut l’ancien conseiller de Michel Debré à Matignon (1959-1962). Lors de la Guerre d’Algérie, il organisa des meurtres politiques en masse. Par la suite, il devint directeur de collection chez Fayard.
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Source
Trud (Fédération de Russie)
Référence « КУДА ИДЕТ РОССИЯ », par Constantin Melnik, Trud, 17 Février 2005. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Les changements sont considérables en Russie, Moscou est dynamique et riche ; cette énergie me rappelle la France des années 50-60. La France était exsangue à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, son économie en ruines. La situation de la Russie était la même au crépuscule du siècle dernier, après la période de stagnation bréjniévienne et la « perestroïka » de Gorbatchev, et après que ses fondations eurent été ébranlées par la « thérapie de choc » des années Eltsine. Je pense qu’il est intéressant pour les politiciens russes d’examiner la façon dont la France a assuré sa reconstruction.
Le général De Gaulle a commencé par faire ce que fait Vladimir Poutine actuellement, c’est-à-dire reconstituer la verticale du pouvoir. Il a nommé dans tous les départements des représentants du gouvernement, les préfets, appelés alors commissaires de la république. Il y avait parmi eux beaucoup d’anciens de la résistance, dont mon grand ami Michel Debré, qui fut chargé d’organiser l’Ecole Nationale d’Administration (ENA). On peut dire que ce sont les cadres fonctionnaires sortis de cette école, compétents et d’une probité absolue, qui ont construit la Ve république. Il a aussi constitué une industrie performante à la fois en privatisant et en organisant la coopération avec les patrons français. Beaucoup ne s’étaient pas comportés de la meilleure façon pendant l’occupation et ils durent « racheter leur faute » à la nation. De Gaulle s’est inspiré de l’expérience soviétique pour créer le commissariat au plan.
C’est ainsi que s’est construit dans le pays le capitalisme d’État. C’est l’État qui fut l’initiateur du programme nucléaire et de la création de l’aérospatiale. Le modèle n’était pas dirigiste à la soviétique, ni ultra-libéral à l’américaine mais mixte. Il est vrai que nous travaillions avec l’aide des Américains, notamment le plan Marshall qu’il ne faut pas l’oublier. Mais l’Amérique d’alors était différente, pas encore aussi focalisée sur sa propre expansion comme c’est le cas actuellement. De Gaulle a été critiqué par tout le monde, à droite parce qu’il utilisait des méthodes communistes, à gauche parce qu’on le traitait de dictateur. Je pense que les critiques sont saines, il ne faut pas les nier, mais pas non plus les prendre trop à cœur.
Il n’y avait pas d’idée nationale en France mais plutôt comme le répétait De Gaulle « une certaine idée de la France ». La Russie est un pays fort, tout comme son peuple. Elle a vaincu les nazis, sauvé l’Europe et même survécu au communisme. Il ne faut pas vivre dans le passé mais il ne faut pas le noircir non plus : il est indispensable d’en tirer les leçons. Actuellement nous assistons à une expansion américaine sous les traits du « néo-bonapartisme ». La démocratie occidentale actuelle est construite sur des bases économiques solides, mais il ne faut pas oublier que pour arriver à ce type de démocratie, la France a dû se retrousser les manches pendant des dizaines d’années.

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