Réseau Voltaire
La population se radicalise dans l’opposition au coup d’État pro-US

Plus que la démocratie, les Honduriens veulent une nouvelle république

Plus de trois mois après le coup d’État militaire, le président du Honduras, manuel Zelaya, n’a toujours pas été rétabli dans ses fonctions. Ayant organisé le putsch en sous-main, l’administration Obama poursuit en façade un discours lénifiant. Surtout, elle s’applique à ne pas qualifier le coup de « militaire » pour ne pas avoir à rompre avec le régime ainsi que l’exigerait alors la loi états-unienne. Washington tente d’organiser de nouvelles élections pour donner une apparence démocratique au nouveau régime, mais la population et les principaux leaders politiques rejettent un scrutin factice encadré par les putschistes. Rapidement, les Honduriens se radicalisent. Ils ne souhaitent plus simplement le rétablissement de l’ordre constitutionnel. Contre l’oligarchie locale, ils réclament une nouvelle république affranchie de la tutelle de Washington.

| Montréal (Canada)
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Réunions et manifestations interdites se succèdent pour réclamer le rétablissement du président « Mel » Zelaya.
© AFP.

D’un côté, on retrouve l’alliance à peine voilée entre Washington et le président de facto Roberto Micheletti, et de l’autre, celle qui unit le gouvernement constitutionnel de Manuel Zelaya, le « Front national contre le coup d’État » et le principal ex-candidat présidentiel. Rattaché au Front, celui-ci a décidé de boycotter les élections du 29 novembre. Il a officialisé sa décision lorsque tout a indiqué que Micheletti n’allait pas rétablir Zelaya dans ses fonctions de président et ce, en dépit des accords conclus à cet effet.

L’on peut envisager la position de l’alliance oligarchique entre les États-Unis et le Honduras en se rappelant la réaction initiale de Washington face au coup d’État du 28 juin 2009 et en l’examinant à la lumière du contexte de novembre. Cela nous en dit long sur le point de vue adopté dès cette journée, tout aussi marquante que regrettable. Ce point de vue est constant dans son essence et les réactions initiales sont toujours très révélatrices. Elles déterminent ce qui se produira par la suite et fournissent l’essentiel d’une position impossible à masquer plus tard par de simples changements superficiels dans les termes utilisés ou les mesures choisies.

Le 28 juin, le président états-unien Barack Obama s’est dit préoccupé par la « détention et l’expulsion du président Mel Zelaya ». Il a ensuite fait appel à « tous les acteurs de la scène politique et sociale au Honduras, afin qu’ils respectent les normes démocratiques et la primauté du droit ». Il a conclu en lançant un appel au « dialogue » [1].

La même journée, Hillary Clinton affirmait essentiellement la même chose. Dans cette position adoptée par Washington, certains points ressortent que l’on peut continuer d’observer :
- 1. Le fait de mettre sur un pied d’égalité le régime de facto et le président Zelaya constitutionnel expulsé de force ;
- 2. Le fait d’affirmer, de temps en temps, et seulement pour la forme, que Zelaya est président ;
- 3. Le fait de privilégier le dialogue comme solution. Il s’agit là d’une tactique de temporisation, permettant aux instigateurs du coup d’État de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des élections afin de légitimer le putsch ;
- 4. Le refus de qualifier de « coup d’État » les événements du 28 juin.

Certains pourraient avancer qu’à l’occasion, Barack Obama, Hillary Clinton et le département d’État ont effectivement décrit les événements du 28 juin comme un coup d’État. Peut-être, mais cela s’est fait selon les circonstances. La citation rapportée plus haut démontre l’habileté avec laquelle Obama a évité de parler de coup d’État lors du 28 juin. Le lendemain, il donnait une conférence de presse conjointe avec le président colombien Álvaro Uribe. Bien qu’Uribe soit très favorable aux politiques états-uniennes, son gouvernement s’est rallié aux autres pays sud-américains lors du coup d’État afin de le dénoncer et d’exiger le rétablissement du président Zelaya. La Colombie est membre du Groupe de Rio ainsi que de l’UNASUR, qui regroupent tous deux la grande majorité des pays sud-américains. Ces entités régionales se sont prononcées vigoureusement contre le coup d’État militaire et en faveur de la réinstallation inconditionnelle de Zelaya. Elles n’ont pas changé d’avis depuis. Dans cette conférence de presse conjointe du 29 juin, Obama a effectivement parlé de « coup d’État », et admis que Zelaya était le « président élu démocratiquement », mais ce fut la seule fois et dans le contexte il pouvait difficilement s’exprimer autrement [2].

Le 7 juillet, à Moscou —la Russie étant l’un des pays qui démantèlent le monde unipolaire tout en faisant partie de la nouvelle multipolarité— Obama a jugé bon de demander la réinstallation de Zelaya, mais cette fois, il n’a pas évoqué de « coup d’État » [3].

À une autre occasion, lors d’une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre conservateur canadien Stephen Harper —lequel se montre plus ouvertement favorable qu’Obama au régime de Micheletti— la déclaration conjointe indique qu’Obama et Harper « ont réitéré l’appui canadien et états-unien en faveur de la restauration pacifique de l’ordre démocratique et constitutionnel au Honduras et demandé à toutes les parties d’accepter l’Accord de San José » [4]. Là non plus, on ne fait pas mention du coup d’État ; on ne cite même pas le nom de Zelaya. Ce n’est qu’un autre exemple qui démontre que la politique à « deux voies » (la « ligne dure » de la Voie I, telle que représentée par Harper et anciennement par la rhétorique de Bush, et la deuxième Voie II, adoptée par Obama), consiste en une seule et même politique. C’est d’ailleurs le même objectif qui les anime. Il s’agit simplement de déterminer laquelle est la plus efficace pour arriver au but, c’est-à-dire de dominer l’Amérique du Sud [5]

Le 10 août, à Guadalajara, au Mexique, la déclaration conjointe par les leaders nord-américains (Obama, Harper et Calderón) a produit un autre éventail d’affirmations. À cette occasion, la déclaration conjointe fait mention du coup, (après tout, ils s’étaient réunis au sud de Rio Grande), mais même dans ce contexte, le nom de Zelaya n’apparaît nulle part. En fait, plutôt que de s’arranger pour l’omettre, on sert le discours vague et habituel sur les accords, la restauration de l’ordre démocratique et la primauté du droit [6].

Souvent, à Washington, on évite le terme « coup d’État », mais à d’autres occasions, on mentionne explicitement que le 28 juin, un coup d’État s’est bel et bien produit. Oui, en effet, mais on ne parle jamais d’un coup d’État « militaire ». Il ne s’agit pas là d’une question secondaire. J’ai déjà analysé en détail la façon dont le département d’État, du 29 juin jusqu’au début d’août, a esquivé la question à savoir si les États-Unis jugeaient qu’il s’agissait d’un coup d’État militaire sur le plan légal, au sens de la section 7008 de la loi de 2009 sur le crédit, approuvée par le Congrès des États-Unis [7].

À partir du mois d’août jusqu’à la mi-octobre, lorsqu’on en était venu à considérer la question comme négligeable, Washington continuait de l’esquiver. La section 7008, carrément intitulée « Coups d’État militaires », se lit comme suit :

« Aucun des fonds affectés ou débloqués de quelque autre manière […] ne devraient être engagés ou dépensés pour financer directement le gouvernement d’un pays où le chef dûment élu a été renversé par un coup d’État militaire ou un décret. Toutefois, l’on peut recommencer à fournir de l’aide à ce gouvernement, à condition que le président [des États-Unis] détermine et certifie au comité de crédit que, suite à la suspension de l’aide, un gouvernement élu démocratiquement a été mis en place. »

Il y a plusieurs points ici.
En premier lieu, si le coup d’État a été classé comme militaire, selon la législation états-unienne, toute ambiguïté quant à des fonds fournis aux putschistes devrait être, du moins en principe, éliminée.
Deuxièmement, une fois qu’« un gouvernement démocratiquement élu a pris le pouvoir » —un scénario que les États-Unis favorisent par les élections du 29 novembre— il restera à Barack Obama à expliquer au Congrès que le soutien au régime de facto devra se poursuivre après les élections universellement condamnées et non reconnues du 29 novembre.
Troisièmement, en évitant de qualifier ce coup d’État de « militaire », Washington laisse une marge de manœuvre au gouvernement de facto pour continuer à affirmer qu’il existe un problème constitutionnel dont Zelaya est responsable ; ce faisant, les États-Unis crédibilisent la justification rhétorique de ce régime.
Quatrièmement, en qualifiant le coup d’État de « militaire » au sens de la section 7008, Washington aurait exercé une pression considérable sur les putschistes, qui auraient probablement été contraints de se retirer. Or, comme nous l’avons observé tout au long de l’évolution de la situation, Washington n’a pas exigé le départ de Micheletti et ne le souhaite pas. Les esquives du porte-parole du département d’État lors des points de presse ont constitué un message de soutien suffisamment fort et clair pour les putschistes.

Il est vrai que Washington s’attendait à ce que Roberto Micheletti dialogue avec Manuel Zelaya et parvienne à l’intégrer dans son gouvernement sous la houlette de leur parti. Une combine que Zelaya a refusé et que les démocrates ont dénoncé. En définitive, l’objectif de Washington se résume à maintenir sa base militaire de Palmerola (Soto Cano) ; celle-là même que Zelaya entendait fermer et qui a été utilisée pour l’expulser au Costa Rica [8].

Le mot « M »

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Le régime militaire, dont Roberto Micheletti est la façade civile, ne se maintient que par l’aide US.

Les États-Unis et leurs alliés au sein de l’oligarchie et des militaires honduriens ont sous-estimé la détermination de la population, sa rapide prise de conscience politique, son organisation et sa confiance en lui. Les États-Unis n’ont pas pu briser l’unité entre les différentes forces composant le paysage politique du Honduras de l’après coup d’État.

Le magazine Time a fait mouche avec son article intitulé : « Pourquoi Obama n’emploie pas le mot "M" pour le coup d’État au Honduras ».
Une explication est ici nécessaire. Les règles puritaines qui régissent la vie publique aux États-Unis interdisent de prononcer des mots jugés obscènes. Pour rester « politiquement correct », on ne peut citer que la première lettre du mot prohibé. En l’occurrence, politiciens et journalistes ne doivent pas qualifier le coup d’État de « militaire », mais pour évoquer sa nature il reste aux Tartuffe à parler de « M ».
Dans l’article du 5 septembre, Time écrit : « […] L’administration a également envoyé des signaux significatifs hybrides, en n’employant pas le mot M : militaire. Ses avocats ont déterminé que, même si le renversement de Zelaya était un coup d’État, techniquement parlant il ne s’agissait pas d’un coup d’État militaire […] En évitant de nommer l’expulsion de Zelaya « coup militaire », on donne aux putschistes l’impression que ce qu’ils ont fait était simplement un coup d’État négocié de deuxième ou de troisième degré, au lieu d’un de premier degré de type militaire. Lorsque les militaires emmènent au loin un président démocratiquement élu, il s’agit d’un coup d’État militaire, point, peu importe qui exerce le pouvoir par la suite. C’est une règle qui doit s’appliquer, non seulement au Honduras, mais chaque fois où les États-Unis doivent traiter avec des putschistes. » [9]

Le 30 octobre, enfin parvenue à un accord entre Zelaya et Micheletti, Hillary Clinton s’enthousiasmait pour l’apparent succès de la politique de « négociations et le dialogue » conduite par Washington. Elle s’était réjouie un peu vite en déclarant prématurément : « nous attendons donc avec impatience les élections qui se tiendront le 29 novembre… » [10]

Cependant, le 5 novembre, en raison de la complète réticence de Micheletti à appliquer un accord déjà affaibli, celui-ci tombe à l’eau. Le 6 novembre, suivant le même ordre d’idées proposées dès le 28 juin, le porte-parole du département d’État, Ian Kelly,indique que les deux parties devraient retourner à la table des négociations pour conclure une entente, en jetant le blâme sur Zelaya et Micheletti pour leur échec.

Étant donné que Washington ne considère pas le coup d’État comme militaire, la Maison-Blanche peut maintenir la porte ouverte pour la tenue d’élections, même si Zelaya n’est pas rétabli au pouvoir. Tout d’abord, en évitant le mot « M », Washington s’accorde le luxe de cultiver le doute planant au-dessus de la tête de Zelaya, quant à ses activités au plan juridique et constitutionnel qui auraient conduit au coup d’État. Cela est naturellement facilité par les médias de l’establishment états-unien qui prétendent mensongèrement que Zelaya souhaitait établir une Assemblée constituante qui l’autoriserait à se représenter à la présidence. Devons-nous répéter encore une fois que la « quatrième urne » correspondait à un référendum, tout à fait légitime, sur l’opportunité ou nom d’élire une Assemblée constituante afin de doter le Honduras de nouvelles règles, de renforcer le pouvoir du peuple et d’émanciper le pays de la tutelle US.

Les putschistes convoquent des « élections », le 29 novembre

Cette dernière étape dans la position des États-Unis et de Micheletti, en ce qui concerne les élections, est exposée le 6 novembre par le porte-parole Ian Kelly, lors du point de presse du département d’État. Ce dialogue a eu lieu après que le membre républicain du Congrès, Jim DeMint, ait déclaré que Hillary Clinton et le secrétaire adjoint pour l’Amérique latine, Thomas Shannon, l’ont assuré que les États-Unis reconnaîtront la validité des élections, que Zelaya ait été rétabli dans ses fonctions ou non.

« Question : Avez-vous quelque chose à ajouter sur ce que le membre du Congrès Jim DeMint dit au sujet de la reconnaissance des résultats électoraux au Honduras, [que] vous allez reconnaître les résultats électoraux avec ou sans M. Zelaya ?
Ian Kelly : Bien, je crois que nous avons accepté de soutenir le processus électoral. Présentement, nous fournissons l’assistance technique aux opérations électorales au Honduras. Et […] nous avons pris cet engagement afin de soutenir ce processus en raison de l’Accord entre les deux parties […]
Question : Le sénateur DeMint affirme que […] le Département lui a particulièrement assuré que […] l’administration reconnaîtra l’élection comme étant légitime, même si Zelaya n’a pas été rétabli. Est-ce vrai ? Puis-je avoir une réponse affirmative ou négative à ce sujet ?
Ian Kelly : Je crois que nous avons repris ce que le secrétaire a dit, et ce que je dois dire…
Question : Puis-je avoir seulement [une réponse…]
Ian Kelly : […] c’est que nous soutenons cet Accord qui prévoit, tout d’abord, une Commission de vérification, puis – et cela est déjà fait. La formation d’un gouvernement d’unité et de réconciliation est la prochaine étape, ensuite un vote du Congrès sur la restauration et enfin les élections. Une seule étape a été accomplie jusqu’à présent […] » [11]

Le 9 novembre, alors que l’on savait déjà que les négociations étaient closes et que les forces démocratiques se concertaient sur leur participation ou leur boycott d’élections tenues sous l’égide des putshcistes, Kelly a fait abstraction de la situation au Honduras. Il a complètement ignoré le fait que le 8 novembre (avant son exposé cité plus haut), le candidat présidentiel de l’opposition la plus importante, Reyes, (et Zelaya lui-même) avaient appelé au boycott du scrutin. Il ne s’agissait pas de « business-as-usual » (il n’y a rien à signaler) telles que Kelly cherchait à le faire croire. Il a répondu à une question sur le Honduras en déclarant que « [les négociateurs] parlent toujours en vue de, tout d’abord, former ce gouvernement national d’unité et de réconciliation, tel que réclamé dans l’accord. »

Plus la situation évolue vers la non-reconnaissance des élections pratiquement dans toute l’Amérique de Sud, les Caraïbes, l’Amérique centrale et au sein du Honduras, et plus les États-Unis intensifient leurs pressions pour que la solution adoptée soit la tenue d’élections sous contrôle des militaires. Cette attitude de plus en plus arrogante et hautaine a été exprimée le 10 novembre par Philip J. Crowley, secrétaire d’État adjoint.

« Philip J. Crowley : Le secrétaire d’État adjoint Craig Kelly est arrivé à Tegucigalpa aujourd’hui pour continuer à travailler avec les parties et la commission de vérification. Il y sera aujourd’hui et demain et concentrera ses efforts pour que le processus conduisant à des élections libres et justes et à l’instauration d’un nouveau gouvernement au Honduras à la fin du mois [...] — Question : À la réunion d’aujourd’hui de l’Organisation des États américains, la plupart des États ont dit qu’ils ne reconnaitraient pas les résultats électoraux, y compris ceux du Groupe de Rio. Quelle solution envisagez-vous pour Zelaya ? — Philip J. Crowley : Eh bien, je ne crois pas qu’il y ait de solution pour Zelaya en soi […] Nous avons, au cours des derniers mois, espéré voir le retour à l’ordre constitutionnel. Il ne s’agit pas de la situation d’une personne. Il s’agit d’un retour à des processus démocratiques et à un gouvernement démocratique au Honduras[…] » [12]

Le 12 novembre, alors que les élections se rapprochaient, la position n’avait pas changé. Au point de presse de ce jour-là, un reporter a interrogé Kelly sur les informations qui arrivaient concernant les arrestations de masse, le couvre-feu, le harcèlement des représentants des médias et les restrictions. Il lui a demandé : « Est-ce que cela invalide le processus électoral ? ». Évitant de répondre à la question, Kelly a répliqué : « […] nous appuyons le processus électoral […] » et a répété que l’accord devrait être appliqué par « les deux parties ». [13]

Le journal hondurien Tiempo a cité les déclarations faites le 11 novembre par le président Zelaya suite à la visite que lui a rendu le secrétaire d’État adjoint, Craig Kelly. « Les États-Unis n’ont pas changé de position, ils continuent de dénoncer le coup d’État, ils ne reconnaissent pas les autorités actuelles et luttent pour ma restitution » a dit Zelaya, citant ce que Kelly lui avait déclaré. [14]

Or les États-Unis ne se limitent pas à appuyer la tenue de telles élections, ils participent directement à leur organisation en collaboration avec les putschistes, ce qui contredit les affirmations de Kelly selon lesquelles les États-Unis ne reconnaissent pas ces derniers. Le scrutin se prépare contre la volonté de Zelaya, et la population exige la non-reconnaissance de telles élections puisque le but de celles-ci est, entre autres, de maintenir le rejet de la restitution de Zelaya !

Pour Washington, la restitution de Zelaya en tant que président n’a jamais été une condition sine qua non pour la restauration du processus démocratique. On se souviendra que, depuis le 28 juin, Obama et les représentants du département d’État mentionnent certaines fois Zelaya et évitent d’autres fois d’en parler. Tout dépend de la situation, du pays, des personnes qui s’y trouvent. C’est une politique dont l’aspect principal, commun et constant dans toutes les déclarations (à part le verbiage) consiste à donner des réponses dilatoires, à gagner du temps, jusqu’aux élections du 29 novembre afin de maintenir le statu quo. On peut se passer de Zelaya, mais le scrutin constitue un principe qu’il ne faut abandonner sous aucune circonstance.

Du 28 juin à novembre, l’alliance États-Unis-Micheletti suit la même ligne constante, qui consiste à insister sur la nécessité de négociation et de dialogue et à placer les deux parties sur le même pied d’égalité ; à rejeter les demandes internationales et locales pour le rétablissement immédiat de Zelaya aux moments cruciaux comme celui-ci ; et, bien sûr, à user de moyens dilatoires pour que les élections aient lieu d’une façon ou d’une autre afin de légitimer le remplacement du gouvernement Zelaya pour maintenir le statu quo et pour mettre fin à ses politiques progressistes locales et internationales. Il est devenu évident que la pierre angulaire de cette politique a été d’éviter l’utilisation le mot « M », donnant à Obama et au département d’État pleine liberté d’action pour qu’ils puissent fournir de l’oxygène à la dictature militaire et maintenir celle-ci artificiellement en vie jusqu’au 29 novembre.

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Le syndicaliste Carlos Reyes, candidat à la présidence de la République, a rejoint l’opposition au coup et appelle au boycot d’élections encadrées par les putschistes.
© AFP

L’Assemblée constitutante

L’alliance États-Unis-Micheletti est basée sur une position constante et homogène. Elle est, cependant, en train de produire l’effet contraire. Elle n’apporte pas de victoire aux États-Unis. Les forces opposées au coup d’État ont également une position constante. Dès le tout début, premièrement le Front national contre le coup d’État (qui s’est constitué en fait le lendemain, le 29 juin), deuxièmement le gouvernement Zelaya, et troisièmement les forces politiques opposées au coup d’État et regroupées au sein du Front ont formulé les exigences dont les plus importantes sont :

1) Le retour immédiat du président Zelaya au pouvoir ;
2) Le retour à la primauté du droit et à l’ordre démocratique qui existait avant le 28 juin, et, par conséquent, la cessation immédiate de la répression et l’expulsion des militaires et de la police des instances du pouvoir ;
3) La non-reconnaissance des élections du 29 novembre, qui auraient lieu dans des conditions qui ne permettent pas la liberté d’expression et d’association, libertés incompatibles avec l’existence d’un régime de facto, militaire et brutal ;
4) Le besoin d’élire une Assemblée constituante ayant pour mandat l’élaboration d’une nouvelle Constitution pouvant refonder la nation hondurienne basée sur l’égalité, la justice, la pleine participation démocratique et sur l’opposition à la domination exercée par les États-Unis sur le Honduras.

Certaines des tactiques pratiquées par l’ensemble des composantes de cette alliance opposée au coup d’État ont varié d’une période à l’autre et d’un protagoniste à l’autre. Mais il s’est avéré que les différences ne sont que tactiques et qu’elles ne sont pas dues à des divergences concernant les principes stratégiques sur les moyens de défaire la clique de Micheletti et de s’appuyer sur les pressions internationales, que celles-ci soient apparentes ou réelles. Ainsi, en fait, tous les protagonistes sont complémentaires les uns des autres, et font échouer toutes les tentatives de diviser l’alliance qui représente une variété de forces politiques et sociales de différents secteurs de la société.

Zelaya a lancé un appel au boycottage des élections, le Front national aussi, et le 8 novembre, Carlos Reyes, le plus important des candidats présidentiels opposés au coup d’État, populaire dirigeant syndical lié au Front national, a annoncé officiellement sa décision finale de boycotter les élections. Et bien qu’ayant de 14 à 16 % des intensions de vote d’après les sondages « officiels » de la fin octobre, le 8 novembre, pour des raisons de principe et parce qu’on ne peut tenir des élections libres et justes sous une dictature militaire favorable aux États-Unis, Reyes a lancé lui aussi un véhément appel en faveur du boycottage aux militants opposés au coup d’État. Grâce à une vidéo diffusée par le site Internet du syndicat international Rel-UITA, nous pouvons voir le mouvement se développer sous nos yeux. Reyes a annoncé qu’il avait pris cette décision après avoir consulté 11 000 personnes de différentes régions, dont 96 % disent NON aux élections. Reyes a poursuivi en disant que par cette décision nous n’avons rien perdu. Ce sont les putschistes qui ont perdu parce que pour maintenir leur pouvoir ils doivent se servir de baïonnettes. Au sujet de l’expérience de sa candidature indépendante, Reyes a déclaré que dans les différentes localités les gens, enseignants, ouvriers, paysans, femmes, jeunes, choisissent et mettent en action leurs propres candidats. Les candidats sont nommés directement par le peuple. Rien de positif ne peut découler des élections sans l’appui du peuple, a déclaré Reyes. Nous devons tirer avantage de leur faiblesse, nous assurer qu’ils seront défaits et que nous sommes bien engagés dans la voie vers l’Assemblée constituante. Dans la salle bondée, Reyes a présenté une analyse du contexte historique et géopolitique du Honduras de l’après coup d’État et a affirmé que le peuple du Honduras était en train de suivre les pas de Bolívar, de Martí et du Che.

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Bertha Cáceres
© Photo Giorgio Trucchi

Le 12 novembre, dans une entrevue, Bertha Cáceres, dirigeante du Conseil civique d’organisations populaires et indigènes du Honduras (Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras - COPINH), et faisant partie de l’équipe de Reyes et de sa Candidature indépendante populaire, a déclaré :

« […] il faut comprendre que ces élections ont lieu dans le contexte d’un coup d’État, et que les putschistes disposent d’un pouvoir réel auprès de toutes les instances de l’État hondurien. Même si le président Zelaya est restitué, il y aura des situations très difficiles à changer à quelques jours [des élections]. Par exemple le Tribunal électoral organise une délégation d’observateurs internationaux constituée de personnes qui appuient le coup d’État […]. En vertu des accords de San José l’armée exercera son autorité sur le Tribunal électoral. Le peuple est indigné de voir les militaires, qui ont assassiné et torturé des citoyens, sont chargés de « surveiller » la démocratie et les élections de ce pays. Il y a des raisons pour ne pas participer à cette farce : par respect envers le peuple hondurien, nous n’allons pas valider le coup d’État. Le processus électoral désignerait un gouvernement putschiste. Ce serait la continuation du régime « de facto » sous un autre visage. Ceux qui assumeraient le pouvoir le 27 janvier 2010 seraient des partisans du projet néolibéral. Nous n’avons pas abandonné l’objectif que nous avons décidé de suivre en politique, en honorant celui-ci, comme nous l’a enseigné Monseigneur Romero, jusqu’à réussir à mettre sur pied l’Assemblée nationale constituante et à rétablir l’ordre constitutionnel […] » [15]

Plus tard, le même jour, environ 110 candidats à la mairie et 55 comme députés au Congrès ont annoncé leur refus de participer aux élections du 29 novembre prochain au Honduras en guise de protestation contre le coup d’État militaire [16].

Le 13 et 14 novembre d’autres rapports indiquent une vague de prise de position par des organisations de masse sociales en faveur de boycotter les élections.

Il semble assez évident qu’au Honduras le peuple ne s’oppose pas simplement au coup d’État, il remet en question les règles qui précédaient le coup et qui l’ont rendues possible.Il est maintenant engagé dans de sérieuses discussions sur la façon de s’opposer concrètement aux élections frauduleuses et se dirige vers une nouvelle étape, la tenue d’une Assemblée constituante. Par exemple Ricardo Arturo Salgado, sociologue et écrivain hondurien, œuvrant auprès des travailleurs ruraux et des pêcheurs, membre actif du Front national, rappelle que le peuple hondurien espérait, à l’origine, que les élections du 29 novembre ouvriraient la porte à une Assemblée constituante. Il insiste sur la nécessité d’être parfaitement organisés pour faire échec au scrutin frauduleux, et propose le recours à une grève générale qui s’étendrait jusqu’à la date des élections et même après le 29 novembre [17].

D’une part il y a la position nette et inflexible que constitue l’alliance Washington/Micheletti, opposée à l’octroi de quelque concession que ce soit, qui est de plus en plus isolée au Honduras et au niveau international, particulièrement en Amérique du Sud, les Caraïbes et Amérique centrale. D’autre part il y a la position de toutes les forces opposées au coup d’État qui adoptent des tactiques flexibles et suivent fermement des principes stratégiques et collaborent mutuellement sur la base de la compréhension et le respect mutuel. Ils ont ainsi évité toute division qui aurait conduit à un désastre et aurait empêché toute victoire à l’avenir.

Version française : Marie France Bancel, Normand Raymond, Antonio Artuso.

[1] « Statement from President on the situation in Honduras », par Barack Obama, 28 juin 28 2009.

[2] « Remarks by president Obama and president Uribe of Colombia in joint press availability », par Barack Obama et Alvaro Uribe, 29 juin 2009.

[3] « Discours de Barack Obama à la New Economic School de Moscou », par Barack Obama, Réseau Voltaire, 7 juillet 2009.

[4] « Joint Statement by President Obama and Prime Minister Harper », par Barack Obama et Stephen Harper, 16 septembre 2009.

[5] « Honduras : la politique à "deux voies" des États-Unis et du Canada », par Arnold August, Réseau Voltaire, 13 juillet 2009.

[6] « Joint Statement by North American Leaders », par Barack Obama, Felipe Calderón et Stephen Harper, 10 août 2009.

[7] « Washington face au Honduras : un numéro d’équilibriste », par Arnold August, Réseau Voltaire, 16 août 2009.

[8] « Le SouthCom prend le pouvoir dans un État membre de l’ALBA », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 29 juin 2009.

[9] « Why Obama Won’t Use the M-Word for Honduras’ Coup », par Tim Padgett, Time, 5 septembre 2009.

[10] « Breakthrough in Honduras », Remarques d’Hillary Clinton, département d’État, 30 Octobre 2009.

[11] « Daily Press Briefing », par Ian Kelly, département d’État, 6 novembre 2009.

[12] « Daily Press Briefing », par Philip J. Crowley, département d’État, 10 novembre 2009

[13] « Daily Press Briefing », par Ian Kelly, département d’État, 12 novembre 2009

[14] « Manuel Zelaya : Le dije a Kelly que ya no hablo con golpistas », Tiempo, 11 novembre 2009.

[15] « Bertha Cáceres : ’’El pueblo busca estrategias para el desconocimiento de las elecciones en Honduras », entrevue, Telesur, 12 novembre 2009.

[16] « Anuncian en Honduras masivo retiro de candidatos electorales », Telesur, 12 novembre 2009

[17] « Honduras : La Dialéctica de la Lucha », par Ricardo Arturo Salgado, Cubadebate, 9 novembre, 2009.

Arnold August

Arnold August Auteur, journaliste et conférencier spécialiste de Cuba. Livre Democracy in Cuba and the 1997-98 Elections. Chapitre « Socialism and Elections » du livre Cuban Socialism in a New Century : Adversity, Survival, and Renewal, (University Press of Florida, 2004) édité par les professeurs Max Azicri et Elsie Deal. Prochain volume Cuba : démocratie participative et élections au XXIème siècle (automne 2010 en français, anglais, et espagnol). Membre de la Latin American Studies Association (LASA).

 
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