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Le piège : Afghanistan 1979-2009

Le président Obama vient de choisir l’escalade militaire en Afghanistan où l’OTAN affronte l’insurrection pashtoune, assimilée par la propagande à l’obscurantisme religieux. Ce faisant Washington s’engage dans un nouveau bourbier. L’analyste italien Tiberio Graziani observe ici que le piège afghan, qui avait été créé par les États-Unis en 1979 pour nuire aux Soviétiques, se referme aujourd’hui sur eux.

| Rome (Italie)
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Insurgés afghans paradant sur la carcasse d’un hélicoptère soviétique. À l’époque, les moujahidin étaient considérés par Washington comme des « combattants de la liberté », aujourd’hui, ils abattent des hélicoptères de l’OTAN et sont qualifiés de « terroristes taliban ».

1979, l’année de la déstabilisation

Parmi les divers évènements de la politique internationale de l’année 1979, il y en a deux qui sont particulièrement importants à souligner, pour avoir contribué au bouleversement de la géopolitique mondiale basée à l’époque sur la confrontation entre les USA et l’URSS.
Il s’agit de la révolution islamique d’Iran et de l’aventure soviétique en Afghanistan.

Comme on le sait, la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny élimina un des piliers fondamentaux sur lesquels reposait l’architecture géopolitique occidentale, édifiée par les États-Unis à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L’Iran de Reza Pahlavi représentait, dans les relations de pouvoir entre les États-Unis et l’URSS, en particulier au niveau géostratégique, un pion très important dont la disparition poussa le Pentagone et Washington à une révision profonde de leur politique régionale.
En fait, un Iran autonome et hors de contrôle introduisait, sur l’échiquier géopolitique régional, une variable qui compromettait potentiellement toute la cohérence du système bipolaire.
En outre, le nouvel Iran, comme puissance régionale anti-étatsunienne et anti-israélienne, possédait également toutes les caractéristiques (en particulier, l’étendue et la centralité géographiques, ainsi que l’homogénéité politico-religieuse) pour prétendre à l’hégémonie sur une partie au moins du Proche-Orient, en opposition ouverte avec les aspirations analogues et les intérêts d’Ankara, de Tel-Aviv —les deux solides piliers de la stratégie régionale de Washington— et d’Islamabad.

Pour ces raisons, les stratèges de Washington, conformément à leur « géopolitique du chaos » bicentenaire, poussèrent immédiatement l’Irak de Saddam Hussein à déclencher une guerre contre l’Iran.

La déstabilisation de toute la région permettait à Washington et à l’Occident de se donner du temps pour mettre au point une stratégie à long terme, et de « harceler sur ses flancs », en toute tranquillité, l’ours soviétique.

Comme l’a révélé, il y a onze ans, Zbigniew Brzezinski [1], conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, lors d’une interview donnée à l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur [2], la CIA avait pénétré en Afghanistan, en vue de déstabiliser le gouvernement de Kaboul, en juillet 1979 déjà, soit cinq mois avant l’intervention de l’armée soviétique.
La première directive par laquelle Carter autorisait l’action clandestine pour aider secrètement les adversaires du gouvernement pro-soviétique date, en fait, du 3 juillet 1979.

Le même jour, le stratège étatsunien d’origine polonaise écrivit une note au président Carter, dans laquelle il expliquait que sa directive conduirait Moscou à intervenir militairement.
Cela se réalisa parfaitement à la fin de décembre de la même année.

Toujours dans la même interview, Brzezinski rappelle que, lorsque les Soviétiques entrèrent en Afghanistan, il écrivit une autre note à Carter, exprimant l’opinion que les USA avaient finalement l’occasion de donner à l’Union soviétique « sa guerre du Vietnam ».
Le conflit, insoutenable pour Moscou, devait conduire, selon Brzezinski, à l’effondrement de l’empire soviétique.

Le long engagement militaire des Soviétiques en faveur du gouvernement communiste de Kaboul contribua, en effet, à affaiblir encore davantage l’Union soviétique, déjà en proie à une importante crise interne, aussi bien sur le plan politique que socio-économique.

Comme nous le savons aujourd’hui, le retrait des troupes de Moscou du théâtre afghan laissa toute la région dans une situation d’extrême fragilité politique, économique, et surtout géostratégique. En effet, dix ans seulement après la révolution iranienne, la région tout entière avait été complètement déstabilisée au profit exclusif du système occidental. Le déclin, contemporain et inéluctable, de l’Union soviétique, accéléré par son aventure en Afghanistan et, ultérieurement, le démembrement de la Fédération yougoslave (une sorte d’État tampon entre les blocs occidental et soviétique) dans les années 90, ouvrirent la voie à l’expansion des États-Unis —de l’hyper-puissance, selon l’expression du ministre français Hubert Védrine— dans l’espace eurasien.

Succédant au système bipolaire, une nouvelle saison géopolitique allait s’ouvrir : celle du « moment unipolaire ».
Le nouveau système unipolaire aura, toutefois, une vie très courte, qui se terminera —à l’aube du XXIe siècle— avec la réaffirmation de la Russie en tant qu’acteur mondial et l’émergence concomitante, économique et géopolitique, de la Chine et de l’Inde, les deux États-continents de l’Asie.

Les cycles géopolitique de l’Afghanistan

L’Afghanistan, en raison de ses spécificités, relatives, en premier lieu à sa position par rapport à l’espace soviétique (frontières avec les Républiques —à l’époque soviétiques— du Turkménistan, d’Ouzbékistan et du Tadjikistan), à ses caractéristiques géographiques, et aussi à son hétérogénéité ethnique, culturelle et confessionnelle, représentait, aux yeux de Washington, une grande partie de l’ « arc de crise », c’est à dire de cette portion de territoire qui s’étend des frontières sud de l’URSS à l’océan Indien. Le choix, comme piège pour l’Union soviétique, était donc tombé sur l’Afghanistan pour d’évidentes raisons géopolitiques et géostratégiques.

Du point de vue de l’analyse géopolitique, l’Afghanistan représente en fait un excellent exemple d’une zone de crise, où les tensions entre les grandes puissances se manifestent depuis des temps immémoriaux.

Le territoire actuellement dénommé République islamique d’Afghanistan, où le pouvoir politique a toujours été structuré autour de la domination des tribus pachtounes sur les autres groupes ethniques (Tadjiks, Hazaras Ouzbeks, Turkmènes, Baloutches), s’est constitué à la frontière de trois grands dispositifs géopolitiques : l’Empire mongol, le khanat ouzbek et l’Empire perse. Et ce sont les différends entre ces trois entités géopolitiques limitrophes qui détermineront son histoire.

Pendant les XVIIIe et XIXe siècles, lorsque l’État se consolidera en tant que royaume d’Afghanistan, la région deviendra l’objet de différends entre deux autres entités géopolitiques majeures : l’Empire de Russie et la Grande-Bretagne. Dans le cadre du « grand jeu », la Russie, puissance continentale, dans sa poussée vers les mers chaudes (océan Indien), l’Inde et la Chine, se heurte à la puissance maritime britannique, qui tente, à son tour, d’encercler et de pénétrer la masse de l’Eurasie, vers l’est en direction de la Birmanie, de la Chine, du Tibet et du bassin du Yangtze, en s’appuyant sur l’Inde, et vers l’ouest en direction de l’actuel Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran jusqu’au Caucase, à la mer Noire, à la Mésopotamie et au Golfe Persique.

Dans le système bipolaire, à la fin du XXe siècle, comme on l’a vu plus haut, l’Afghanistan est une fois de plus le théâtre de la compétition entre une puissance maritime, les USA, et une puissance continentale, l’URSS.

Aujourd’hui, après l’invasion étatsunienne de 2001, ce que Brzezinski avait, de façon présomptueuse, appelé le piège afghan des Soviétiques, est devenu le cauchemar et le bourbier des États-Unis.

[1] « La stratégie anti-russe de Zbigniew Brzezinski », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 22 octobre 2004.

[2] Brzezinski : « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes … », Le Nouvel Observateur, 15-21 janvier 1998, p. 76.

Tiberio Graziani

Tiberio Graziani Directeur d’Eurasia –Rivista di studi geopolitici– et de la collection Quaderni di geopolitica aux Edizioni all’insegna del Veltro (Parme, Italie). Co-fondateur de l’Istituto Enrico Mattei di Alti Studi per il Vicino e Medio Oriente. Professeur à l’Istituto per il Commercio Estero (placé sous l’autorité du ministère italien des Affaires étrangères).

 
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