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L’ancien numéro 2 du KGB parle

Leonide Chebarchine : « La prochaine cible des États-Unis sera l’Iran »

Depuis trois ans et demi, la Russie reprend à son compte la rhétorique états-unienne de la « guerre au terrorisme international » et s’abstient de tout commentaire sur les attentats du 11 septembre 2001. Rompant avec cette posture, l’ancien n°2 du KGB, Leonide Chebarchine, affirme que le « terrorisme international » n’a aucune réalité et qu’Oussama Ben Laden est encore aujourd’hui un agent de la CIA. Dans un entretien exclusif à RIA Novosti, diffusé hors de Russie par le Réseau Voltaire, il analyse les mobiles pétroliers du bellicisme de Washington et montre que la stratégie du Pentagone conduit inexorablement à faire la guerre en Afghanistan hier, en Irak aujourd’hui et en Iran demain.

| Moscou (Russie)
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Leonide Chebarchine

Il y a deux ans, quand le monde entier se demandait encore s’il y aurait ou non la guerre en Irak, l’ancien chef du Premier département principal du Comité d’État à la sécurité (KGB) de l’URSS, Leonide Chebarchine, avait dit en privé : « La guerre est inévitable, mais celle d’Irak ne sera pas la dernière. La suivante, ce sera contre l’Iran ». Or, ses estimations et pronostics s’étaient à maintes reprises dans le passé avérés d’une extrême exactitude. Ce n’est pas dans les bureaux capitonnés de Moscou que ce général avait étudié le Proche-Orient. De nombreuses années durant, il s’était formé sur le terrain en qualité de résident dans plusieurs pays, notamment en Iran, au début de la révolution islamique, une des périodes les plus complexes de l’histoire de ce pays.

Bakhtiar Akhmedkhanov, journaliste de RIA Novosti, a posé quelques questions à Leonide Cherbachine.

Question : Estimez-vous toujours que l’Iran sera la prochaine cible des États-Unis ?

Leonide Chebarchine : En janvier, le chef du Commandement central des États-Unis, John Abizaid, a dit que l’Iran ne pourrait pas mettre à profit les difficultés auxquelles les troupes américaines se heurtent en Irak. Il doit être clair aux yeux de tous que sur Terre il n’y a pas de force militaire plus puissante que celle des États-Unis et que pour cette raison, malgré leur engagement en Irak, les troupes états-uniennes pourraient très bien frapper en même temps un autre pays, par exemple l’Iran, a déclaré le général avec une rectitude toute militaire. Je pense que ces propos sont une réponse à votre question et en même temps une confirmation de mon point de vue.
Usant d’une terminologie spéciale, qui dans le cas présent me semble la mieux appropriée, je dis que les États-uniens se livrent actuellement à un formidable travail de sape contre Téhéran. Ce sont en premier lieu leurs tentatives en vue de forger une réelle opposition intérieure au régime anti-américain actuel, de rassembler et d’utiliser à leurs fins l’immigration iranienne éparpillée dans différents pays, ainsi que les contradictions internes du pays, interethniques notamment.
C’est là un trait caractéristique de la tactique états-unienne. L’action décisive (le début d’un coup d’État militaire ou bien d’une invasion dans un pays quelconque) est précédée d’une campagne de propagande massive, de diabolisation du sujet accusé de tous les maux. Souvenez-vous : c’est le même scénario qui avait été utilisé pour les talibans et pour l’Irak. Certes, les accusations portées sont souvent gratuites, mais est-ce que cela préoccupe quelqu’un ?
On n’a pas trouvé Ben Laden en Afghanistan, par contre le gouvernement y a été remplacé et le pays a été généreusement saupoudré de missiles. L’Irak avait été accusé de fabriquer des armes de destruction massive et d’entretenir des liens avec le terrorisme international. On n’a découvert ni armes, ni liens. Mais ici aussi, le gouvernement a été remplacé et on est parvenu à ce que l’Irak cesse d’exister en tant qu’État et se transforme en champ de bataille de tous contre tous.

Le programme nucléaire iranien ne pourrait-il pas déboucher sur la création d’armes de destruction massive ?

Leonide Chebarchine : Il m’est difficile de contester l’avis de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui dans une résolution concernant les programmes électronucléaires iraniens constate qu’elle n’y voit pas de danger. Certes, on ne saurait exclure que les dirigeants iraniens, depuis le shah et, je pense, jusqu’aux gouvernants actuels, ambitionnent toujours de posséder l’arme nucléaire. Ne serait-ce que pour se sentir plus en sécurité face à ces mêmes États-Unis ; pas avec une volonté d’agression que je ne vois pas en l’Iran. L’idée d’exporter la révolution islamique fut éphémère tant il était évident qu’elle n’apporterait rien de bon ni à l’Iran, ni aux autres pays musulmans. L’Iran est géré aujourd’hui par des gens très rationnels et pragmatiques, qui veulent être indépendants et non pas se mettre au service d’intérêts étrangers.
À la fin de l’année passée, pour tenter de détendre l’atmosphère qui entourait le pays, le secrétaire du Conseil de sécurité de l’Iran avait déclaré que Téhéran était disposé à arrêter momentanément ses programmes nucléaires pour que des experts européens puissent établir un rapport à leur sujet. Le président états-unien, qui à l’époque se trouvait au Canada, avait immédiatement réagi : pas question d’arrêt momentané, c’est leur cessation sans condition qui est nécessaire. Cela ne vous rappelle-t-il pas la situation qui avait précédé la guerre en Irak, quand Washington ne cachait pas qu’il cherchait n’importe quel prétexte pour l’agression ?

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Donald Rumsfeld (à gauche) avec le chef du Commandement central de l’armée états-unienne, John Abizaid

Quelle incidence aurait sur la Russie une opération militaire contre l’Iran ?

Leonide Chebarchine : Constater qu’elle serait néfaste, c’est ne rien dire du tout. Les retombées seraient bien plus sérieuses que celles de la guerre en Irak. Elles seraient catastrophiques... L’Iran est un pays limitrophe de la Russie, dont la frontière est délimitée aussi par la Caspienne, une mer dont le statut n’a toujours pas été défini. La Caspienne, ce n’est pas seulement du pétrole et du gaz, c’est aussi un couloir de transport stratégique pour l’Iran et la Russie, reliant les pays d’Europe du Nord et de l’Est au Proche-Orient et à l’Inde. Ce n’est pas un hasard si le président Vladimir Poutine a mis l’accent à plusieurs reprises sur la nécessité d’utiliser le plus pleinement possible le couloir Nord-Sud. Ce point de vue est également partagé par les dirigeants iraniens.
Selon la presse, l’acheminement des frets par cet itinéraire reviendra environ 20 % meilleur marché et réclamera près de deux semaines de moins que leur transport via le canal de Suez et la Mer rouge. En 2003, le ministère russe des Transports avait annoncé la création d’un consortium russo-germano-iranien pour l’exploitation du couloir Nord-Sud. La Russie dispose d’une chance unique de s’assurer une part très importante du trafic de marchandises mondial, mais en cas de guerre elle devrait abandonner cette perspective provisoirement, voire définitivement.
Un autre aspect négatif : les stupéfiants. En Afghanistan, la production de drogues avait brusquement diminué sous le régime des talibans. Par contre, maintenant la « mort blanche » déferle en Russie par le Piandj en provenance du pays occupé par les États-uniens. Seulement l’Afghanistan, c’est relativement loin. L’Iran, lui, est tout près. Et la production des stupéfiants y est assez prospère. Présentement, les autorités iraniennes luttent contre ce fléau, mais qu’en sera-t-il dans le chaos de la guerre ?
Prenons maintenant le facteur ethnique. Approximativement le tiers de la population iranienne est composé d’Azerbaïdjanais. Vous imaginez ce qui se passerait si ce flot de réfugiés franchissait la frontière, pénétrait en Azerbaïdjan et ensuite en Russie, au Caucase du Nord où la situation est déjà instable ?
Je ne parle pour l’instant pas des aspects écologiques d’une opération militaire. L’Iran est un très grand pays, bien plus vaste que l’Irak, et des opérations de guerre sur son territoire aggraveraient inévitablement la situation dans le Sud de la Russie.

Y-a-t-il un lien entre la situation autour de l’Iran et la guerre menée contre le terrorisme international ?

Leonide Chebarchine : Il n’y en a aucun. Le terme même de « terrorisme international » n’est rien d’autre qu’une subtile invention de la propagande états-unienne. Et je dois dire qu’il serait difficile de faire mieux en la matière. Le « terrorisme international » nous a déclaré la guerre, disent les États-uniens, et puisqu’il en est ainsi nous pouvons le frapper partout où se trouvent ses adeptes. Désormais, sous la bannière de la guerre mondiale contre Ben Laden, on peut agresser des États souverains, déboulonner des gouvernements indésirables et les remplacer par des fantoches. Très commode.

En d’autres termes, le dénommé Ben Laden peut très bien être confortablement installé dans une villa et observer comment on le pourchasse dans le monde entier. Mais est-ce vraiment un personnage réel ?

Leonide Chebarchine : Pour ce qui est de la villa je ne puis rien affirmer, bien que la chose soit parfaitement possible. Oui, Ben Laden existe, à une certaine époque il a été activement utilisé par la CIA, ce fait a été abondamment relaté dans les grands moyens d’information, y compris états-uniens. Il est peut-être toujours utilisé, d’ailleurs. La société états-unienne peut être comparée à un gigantesque auditoire télévisuel. Pour que la perception soit totale, il lui faut le mal personnifié, l’image du Bad Boy.

Mais qu’est-ce qu’il y a derrière cette guerre imaginée contre le Bad Boy ? Le pétrole ?

Leonide Chebarchine : Oui. La guerre pour les ressources énergétiques a déjà commencé. Les gisements sur la planète se tarissent, la croissance des réserves prospectées est inférieure de dix fois environ à celle de l’extraction et depuis 1990 elle ne compense plus ce qui est consommé. L’épuisement est rapide. Selon certains chercheurs, une crise énergétique éclatera en 2033, mais le pic historique de l’extraction de pétrole est déjà dépassé ; maintenant la régression ne peut que se poursuivre. La même chose se produira un peu plus tard avec le gaz. Les sociétés pétrolières états-uniennes, habituées à la réflexion stratégique, sont déjà passées à l’offensive. Dès le lendemain de l’invasion de l’Irak, un « faucon », en l’occurrence le sous-secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, avait dit que l’entreprise avait pour origine première les intérêts pétroliers. D’aucuns pérorent sur la démocratie, sur le danger planant sur la civilisation et sur le facteur islamique. Wolfowitz, lui, ne mâche pas ses mots.
Le facteur pétrolier occupe une place sans cesse plus grande dans la politique états-unienne mondiale. L’Irak est un exemple parmi tant d’autres. Si les États-uniens réussissent à faire revenir l’Iran à l’état de sous-partenaire dépendant, cela voudra dire qu’ils auront mis la main sur les plus grands gisements de pétrole au monde. Et qu’ils feront la loi en matière de politique pétrolière et de prix pétroliers.

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Les GIs à Bagdad

Il n’y a pourtant pas de pétrole en Afghanistan ?

Leonide Chebarchine : Un autre rôle a été conféré à ce pays. Celui de tête de pont stratégique depuis laquelle dans un avenir rapproché les États-Unis pourront faire pression sur la région caspienne - un autre entrepôt d’hydrocarbures - au moyen de leviers économiques, politiques et aussi militaires. Aujourd’hui, c’est en quelque sorte une réserve stratégique, l’extraction y est encore modeste. Seulement dans dix à quinze ans les gisements du Kazakhstan et du Turkménistan seront mis en valeur de manière intensive et il faudra aussi contrôler l’acheminement des produits énergétiques. La campagne afghane a permis aux États-uniens d’implanter des bases militaires en Ouzbékistan et en Kirghizie et maintenant la « mise en valeur militaro-politique » de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan bat son plein. La région caspienne est sous surveillance. C’est un nouveau point chaud sur la planète. Est-il nécessaire de dire quel danger cela représente pour la Russie ?
Ce qui se passe dans la région n’est rien d’autre que la création de conditions appropriées pour une offensive des États-Unis dans la région caspienne, une nouvelle étape de confrontation avec la Chine et de préparation des États-unis à un affrontement inévitable avec ce pays. Pékin dépend entièrement des importations de produits énergétiques. Bien sûr, les Chinois prospectent et mettent en valeur leurs propres gisements, mais c’est nettement insuffisant. Cela étant, la Chine affiche un fort taux de développement économique, financier et militaire. Elle tend à devenir le principal concurrent des États-Unis. Tôt ou tard, les États-Unis resteront en tête-à-tête avec la Chine. Dites-moi, pourquoi les États-uniens ont-ils besoin d’une base militaire en Kirghizie ? Pour les vols en Afghanistan ? Aucunement. Qui plus est, les effectifs qui y sont déployés dépassent nettement ceux du personnel chargé d’assurer le contrôle des vols et ils continuent de croître. Les États-Unis commencent à entourer la Chine de bases militaires et ce n’est pas sans raison qu’ils négocient avec le Viêt-Nam un retour de leurs militaires dans la base de Cam Ranh.

La région caspienne peut donc être considérée comme un gigantesque entrepôt de pétrole en réserve. Par conséquent, tôt ou tard le conflit tchétchène deviendra inutile. Cessera-t-il alors ?

Leonide Chebarchine : Il est très probable que les choses se passeront ainsi. Ce qui se produit aujourd’hui en Asie centrale et au Caucase du Nord n’est pas dû seulement à des facteurs intérieurs. Ce qui est insufflé de l’extérieur a une importance notable, sinon déterminante. On nous empêchera de normaliser la situation au Caucase du Nord tant que nos partenaires internationaux n’auront pas besoin de cette stabilisation. Ils sont nombreux, ceux qui ne veulent pas voir une Russie forte.
Aujourd’hui les États-Unis et la Russie sont partenaires, mais nous ne sommes toujours pas acceptés en tant qu’allié. Seulement qui peut dire ce qui pourrait se produire dans cinq ans ? Dans quinze ? En politique, il n’y a pas d’amis et d’ennemis permanents, il y a des intérêts. Nous disons que présentement nous n’avons pas d’ennemis manifestes. Or, l’histoire est fertile en retournements inattendus. Prenons par exemple l’Iran et les États-Unis, qui des décennies durant avaient été d’étroits partenaires. On recensait en Iran quelque 300 000 conseillers et spécialistes états-uniens de toutes sortes, rien ne semblait menacer cette idylle. Et puis brusquement il y a eu la révolution islamique... Les États-uniens sont expulsés d’Iran ; Téhéran et Washington deviennent ennemis. Et nous avec la Chine ? La grande amitié, « les Russes et les Chinois frères pour l’éternité » et finalement la presqu’île de Daman. Dieu soit loué, c’est déjà du passé.

Revenons au Caucase du Nord. Si j’ai bien compris, ce qui s’y passe serait dans une grande mesure dû à des facteurs intérieurs ? Et la « main d’Al Qaida » alors ?

Leonide Chebarchine : Cette mystérieuse organisation Al-Qaida... C’est un fait qu’au Caucase, c’est nous qui sommes les principaux responsables de nos malheurs. Qui a amené Doudaïev en Tchétchénie, qui l’a armé, qui lui a dit à lui et à tous les autres : « Prenez autant de souveraineté que vous pouvez en avaler » ? Tout ce à quoi nous nous heurtons au Caucase du Nord a pour toile de fond le niveau de vie le plus bas en Russie, une corruption effrénée et l’arbitraire bureaucratique. Plus vite nous cesserons de nous bourrer le crâne avec le « terrorisme international » pour nous soucier des gens et éliminer les phénomènes qui engendrent le terrorisme, et mieux ce sera.

Qu’est-ce qui attend la Russie eu égard au début de la guerre pour les ressources ?

Leonide Chebarchine : Pour le moment on peut évoquer seulement un renforcement de la rivalité entre ceux qui contrôlent ces ressources. Sous quelle forme ? Sous une forme pacifique et économique, ce serait bien. Cependant, les événements autour de l’Irak montrent qu’au nom de ses intérêts - présents et futurs - le pays le plus puissant n’hésite pas à recourir aux méthodes musclées même à l’égard de ses alliés les plus proches.
Dans l’état où elle se trouve actuellement, la Russie est particulièrement vulnérable à un danger extérieur inopiné, né d’un changement de la conjoncture mondiale. Aujourd’hui notre bouclier nucléaire est le seul garant de notre indépendance. Il faut le préserver, le choyer. Tant qu’il existera, personne ne se risquera à s’attaquer sérieusement à la Russie. Il est hors de doute que nos partenaires s’emploieront à l’affaiblir au maximum. C’est là un objectif stratégique qu’ils n’abandonneront pas. Pour nous, il est primordial de prendre des mesures énergiques et réfléchies en vue de créer une économie qui n’existe toujours pas. Tant que le pays ne disposera pas d’une économie opérante, tant qu’il restera dépendant de la conjoncture sur le marché mondial du pétrole, tout ce que nous pourrons dire restera lettre morte.

Version française : Trannoy/TJ, RIA Novosti, pour Réseau Voltaire

Bakhtiar Akhmedkhanov

Journaliste à RIA Novosti

 
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