« J'ai peur pour l'Europe », par Vaclav Klaus
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« J’ai peur pour l’Europe »

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Je critique depuis longtemps le développement de l’Europe. Je n’ai rien de nouveau à dire au sujet de la constitution, c’est juste la partie émergée de l’iceberg. Je ne suis pas seulement pour la libre circulation des biens et services, mais aussi des hommes, des idées, des idéologies, par contre je suis contre la deuxième phase du processus d’intégration européenne. Je fais une distinction entre intégration et unification. Pour moi le passage de l’intégration à l’unification est lié à Jacques Delors et au traité de Maastricht, la constitution marque le début d’une nouvelle étape.
Le danger pour l’Europe, c’est de se détacher de la démocratie et de la liberté. La démocratie a besoin d’une base étatique, sinon nous sommes dans une post-démocratie et l’Union européenne est une institution post-démocratique. On parle d’étendre les compétences du Parlement européen pour combler ce déficit démocratique, mais pour le parlementarisme, il faut une unité populaire et je ne pense pas que ce soit pour bientôt. Le modèle états-unien ne convient pas non plus, les différences entre le Massachusetts et le Texas sont moins importantes qu’entre la Finlande et le Portugal, cela s’observe aussi au Parlement européen. La vieille idée socialiste, que nous connaissons bien ici, dit que plus la régulation par le haut est nécessaire, plus le système est compliqué. C’est par expérience que nous sommes contre le pilotage de l’économie par le haut. La constitution et ses instruments sont une mauvaise réponse aux problèmes liés à l’élargissement.
J’ai vraiment peur pour l’Europe, j’ai peur et c’est pour cela que je suis contre la ratification de la Constitution. Je pense que la plupart des Européens partagent mes peurs, malheureusement le débat est entre les mains d’européistes dont le destin est lié à celui de leur cause. Pour ces gens qui prennent le petit-déjeuner à Venise, le déjeuner à Dublin et le dîner à Stokholm, « l’insupportable légèreté de l’être » de Kundera prévaut : c’est un paradis qu’ils se doivent de protéger. Les gens normaux doivent être contre. Je souhaite que les Tchèques se prononcent par référendum car la constitution tchèque est sérieusement modifiée, de plus il y a un gouffre entre le peuple et la classe politique. En Allemagne, il n’y aura pas de référendum sur la constitution comme il n’y en avait pas eu pour l’euro car le résultat aurait été négatif. Quand on parle de déficit démocratique…sans commentaire.
Cette constitution est si vide et si mauvaise que ses défenseurs auront plus de mal à la défendre que ses adversaires à la critiquer. La comparaison des européistes comme Prodi avec le cycliste qui doit continuer à pédaler pour ne pas tomber est ridicule et inacceptable. Nous avons des centaines d’alternatives, il serait réaliste de geler la position actuelle. L’utopie est de revenir au stade de l’avant Maastricht, continuer par contre est impossible. La question de l’élargissement ne va pas sans celle de l’approfondissement. Je suis contre tout approfondissement et pour tous les élargissements : Turquie, Maroc, Ukraine, Kazakhstan, le plus sera le mieux.

Source
Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne)
Le Frankfurter Allgemeine Zeitung est le grand quotidien libéral conservateur allemand. Il tire à 380 000 exemplaires. Il sert de journal de référence dans les milieux d’affaire allemand.

« Ich habe Angst um Europa », par Vaclav Klaus, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 15 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Vaclav Klaus

Vaclav Klaus Vaclav Klaus est président de la République tchèque.

 
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