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Tribunes et décryptages - 22 mars 2005
Ne craignez rien de Paul Wolfowitz

Décryptage

Les nominations de l’unilatéraliste John Bolton comme ambassadeur des États-Unis à l’ONU, et du sous-secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, à la tête de la Banque mondiale ont suscité les réactions les plus contradictoires selon que l’on partage ou non la volonté de George W. Bush de remodeler les organisations intergouvernementales.
Le financier australien Ross Buckley s’alarme dans The Age. L’ex-sous-secrétaire à la Défense ne manquera pas d’être aussi brutal là qu’ailleurs. Il provoquera de nouvelles injustices sociales qui produiront de nouveaux terroristes. Les gouvernements Blair et Howard, qui prétendaient réduire les causes du terrorisme, devraient s’inquiéter.
Au contraire, pour l’éditorialiste républicain Jacob Heilbrun, dans le Los Angeles Times, le moment est venu de remettre le système à plat et M. Wolfowitz est l’homme de la situation. Il devrait commencer par faire annuler les dettes des pays du tiers-monde. Cependant, pour bien comprendre cette annonce spectaculaire, il faut se souvenir que M. Wolfowitz souhaite lier cette annulation à la « démocratisation » en cours. En d’autres termes, il entend utiliser la dette pour changer des régimes au profit de gouvernements dociles aux exigences états-uniennes. L’ancien sous-secrétaire à la Défense ne changera pas d’objectifs, uniquement de moyens : après l’arme militaire, il maniera l’arme économique pour étendre l’Empire.
Précisément, l’ancien sous-secrétaire d’État démocrate James P. Rubin soutient ce choix dans le New York Times. Les deux grands partis états-uniens sont en plein accord quant à l’usage de l’arme économique pour étendre l’Empire. C’était la principale orientation politique de Bill Clinton, c’est aussi une idée de George W. Bush. La seule différence entre les deux présidents est que le second recourt facilement en plus à l’action militaire.

Alors que l’adoption du Traité constitutionnel européen paraît de plus en plus compromise, à la fois en France et au Royaume-Uni, le Conseil européen examine le suivi de la « stratégie pour l’emploi », formulée il y a cinq ans à Lisbonne. Au vu du bilan décevant de ce programme, la Commission propose non pas de le réviser, mais de le re-dynamiser, selon le vieil adage bureaucratique : si les résultats ne sont pas au rendez-vous, ce n’est pas que l’Europe ne fonctionne pas, mais qu’il n’y a pas assez d’Europe.
Trois personnalités sociales démocrates, le Suédois Göran Persson, le Danois Poul Nyrup Rasmussen et le Portugais José Socrates, proposent dans Le Monde de renforcer le dialogue tripartite (gouvernements, syndicats, patronats) pour mettre en œuvre la stratégie de Lisbonne. Pas un mot sur la « directive Bolkestein » qui devait développer la stratégie de Lisbonne en appliquant à l’Union les principes de nivellement social par le bas de l’AGCS.

Quant au Traité européen, l’idée que l’on s’en fait dépend de celle que l’on a de l’Union future.
Le libéral français Syvain Charat explique aux lecteurs du Washington Times qu’ils n’ont rien à craindre de la future Europe. La clause de sécession inscrite dans le Traité constitutionnel rend impossible la transformation de l’Union en un Empire, c’est-à-dire en un rival des États-Unis.
Le ministre néerlandais Bernard Bot souligne avec franchise dans Le Monde que l’avenir économique des uns et des autres passe par la capacité de chacun à s’approvisionner en énergie. Or, pour se placer sur le marché international, il faut être en mesure de rivaliser avec les deux gros acheteurs que seront les États-Unis et l’Asie. C’est pourquoi la survie des économies européennes dépend de la capacité de l’Union à s’élargir encore jusqu’à atteindre une taille suffisante pour peser sur le marché. Il faudrait pour cela, non seulement intégrer la Turquie, mais arriver à environ 35 membres d’ici 20 à 30 ans.
À l’inverse l’écrivain Henri de Grossouvre souligne dans Le Figaro la complémentarité de la Russie et du pôle franco-allemand, aussi bien aux plans économique et technologique que militaire. À y regarder de plus près, le système franco-allemand est plus aisément compatible avec celui de la Russie qu’avec celui des Anglo-Saxons. L’Union européenne, comme projet politique, est morte lors de la crise irakienne, il est possible de repenser cette idée avec d’autres partenaires.
De son côté, le président roumain, Traian Basescu, que l’on présentait jusqu’ici comme un Européen convaincu, annonce dans un entretien au Tageszeitung que son pays s’apprête à entrer dans l’Union, mais ne veut pas d’une politique étrangère et de défense commune. Depuis son arrivée au pouvoir, il y a trois mois, il a combattu la corruption et assaini les pratiques commerciales de manière à se conformer aux règles d’une zone de libre-échange. Mais, il n’a pas pour autant retiré ses troupes d’Irak et maintient une alliance privilégiée avec Londres et Washington. La Roumanie a tout intérêt à jouer sur les deux tableaux.

Enfin, Salim Sadak, l’inspirateur du nouveau parti kurde de Turquie, le Mouvement pour une société démocratique, affiche ses objectifs dans un entretien à Die Welt. Il s’agit d’utiliser toutes les possibilités démocratiques pour permettre une expression kurde quid débouche sur la création d’un État kurde. Ce Mouvement se situe dans le prolongement du PKK, dont il partage les buts. Mais la méthode change : le terrorisme a été abandonné depuis longtemps, désormais il convient d’utiliser la voie légale.

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22 mars 2005

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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Diriger la Banque mondiale »

Auteur Ross Buckley

Ancien avocat d’affaire aux États-Unis et ancien conseiller au ministère des Finances indonésien, Ross Buckley est directeur du Tim Fischer Centre for Global Trade & Finance de la Bond University, en Australie.

Source The Age (Australie)
Référence

« Leading the World Bank », par Ross Buckley, The Age, 21 mars 2005

Résumé

George W. Bush a nominé Paul Wolfowitz pour être le prochain président de la Banque mondiale. Ce dernier a été l’un des architectes de la guerre en Irak et de la politique de l’administration Bush dans le monde musulman. C’est un homme qui croit à la promotion de la liberté par la guerre.
Par tradition, les Américains dirigent la Banque mondiale tandis que les Européens dirigent le FMI. Cette tradition est indéfendable. La Banque et le Fonds doivent être dirigés par les personnes les plus capables, pas par les enfants chéris de quelques nations. Le président actuel de la Banque est James Wolfensohn, un Australien qui a pris la nationalité états-unienne pour pouvoir prétendre à ce poste. Il a été un président actif, participant à la déconcentration de l’organisation. Le meilleur candidat pour lui succéder serait l’ancien président mexicain, Ernesto Zedillo.
Cette nomination est une question cruciale pour les 1,2 milliards d’individus qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Pour eux, l’efficacité ou non de cette Banque peut être, littéralement, une question de vie ou de mort. En tant que conservateur dur, Wolfowitz va sans doute renouer avec la politique des ajustements structurels qui a fait tant de morts par le passé. Cela devrait également préoccuper John Howard et Tony Blair ainsi que tous ceux qui reconnaissent que la pauvreté et l’injustice sociale alimentent les haines et le terrorisme. George W. Bush veut faire des organisations multinationales des outils de sa politique, mais ce n’est pas ce que nous devons souhaiter. Wolfowitz n’est pas le bon candidat.


« Exactement ce dont la Banque mondiale a besoin »

Auteur Jacob Heilbrunn

Jacob Heilbrunn est journaliste et éditorialiste pour le Los Angeles Times et New Republic.

Source Los Angeles Times (États-Unis)
Référence

« Exactly What the World Bank Needs », par Jacob Heilbrunn, Los Angeles Times, 17 mars 2005.

Résumé

La nomination par George W. Bush de Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale rend furieux les opposants à la guerre d’Irak comme on pouvait s’y attendre. Déjà, New Republic compare le secrétaire adjoint à la Défense à Robert McNamara, architecte de la guerre du Vietnam qui géra la Banque mondiale de façon catastrophique et entraîna le Tiers-monde dans une spirale de dette. C’est une mauvaise appréciation de la situation. Wolfowitz devrait en effet renverser l’héritage de McNamara.
La Banque mondiale a été créée après la Seconde Guerre mondiale pour développer le capitalisme d’État. Toutefois elle a évolué et est devenue très différente. Dans les années 50, les experts estimèrent que le modèle socialiste était le plus pertinent pour développer les pays du Tiers-monde. Par la suite, la Banque, sous l’impulsion de McNamara, fut prise d’une frénésie de prêts, accordés sans distinction entre démocraties et dictatures, et sans suivi.
La gauche a multiplié les attaques contre cet organisme en le dépeignant comme un instrument du capitalisme. Les néo-conservateurs l’ont eux critiqué en expliquant qu’il ne l’était pas suffisamment. P. T Bauer, qui influença beaucoup le Cato Institute, affirma que le marché, la propriété privé et l’État de droit étaient les vrais facteurs de développement. Il prouva que les pays qui ne recevaient pas d’aides se portaient mieux que ceux qui en avaient reçu. Récemment, Nicholas Eberstadt de l’American Entreprise Institute a été plus loin en demandant que cette banque soit privatisée.
Wolfowitz va rompre avec l’orthodoxie de cet organisme moribond et lui donner une nouvelle vie. Il est clair, après la nomination de John Bolton à l’ONU, que nous entrons dans une phase de renouvellement des institutions internationales. Wolfowitz devrait commencer par convaincre l’abandon des dettes. Toutefois, sa première épreuve sera d’être acceptée par le vieux monde.


« Accorder le bon prêt »

Auteur James P. Rubin

James P. Rubin était sous-secrétaire d’Etat, auprès de Madeleine Albright, dans l’administration Clinton. Il a été conseiller de John Kerry pendant la campagne présidentielle états-unienne de 2004.

Sources International Herald Tribune (France), New York Times (États-Unis)
Référence

« Lending the Good Loan », par James P. Rubin, New York Times, 22 mars 2005.
« Wolfowitz’s idealism may serve us well », International Herald Tribune, 23 mars 2005.

Résumé

Depuis que George W. Bush a annoncé la candidature de Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale, certains démocrates et Européens ont fait part de leur inquiétude. Cette nomination, intervenant après celle de John Bolton à l’ONU, fait craindre que M. Bush ne souhaite remplir les organisations internationales d’idéologues s’opposant à l’idée même de coopération internationale. Toutefois, il y a une grande différence entre John Bolton et Paul Wolfowitz : le premier s’oppose à l’ONU, le second soutient l’idée selon laquelle les pays avancés doivent utiliser leurs ressources pour promouvoir la démocratie et la prospérité. Le cœur de la mission des néo-conservateurs est l’emploi des ressources états-uniennes en faveur de la démocratie. Il est donc la personne adéquate pour le poste.
Son efficacité se mesurera à la volonté des États-Unis et des autres États à donner des ressources pour des programmes non-militaires. C’est une bonne nouvelle qu’un homme à ce poste ait l’oreille du président Bush. Ses opposants rappellent qu’il est responsables de nombreux échecs en Irak et c’est vrai qu’il a été négligent sur les conséquences de la guerre et qu’il a sous-estimé l’opposition des Irakiens, mais il s’agit d’un problème dans les moyens mis en œuvre pas d’objectifs, ceux ci sont louables. À la tête de la Banque mondiale, il mènera une politique que Bill Clinton ou John F. Kennedy auraient approuvée. En outre, quand il, était diplomate en Indonésie, il s’est montré talentueux pour parvenir à des consensus.
M. Wolfowitz n’est peut-être pas multilatéraliste sur le plan militaire, mais il l’est sur les programmes de reconstruction et d’aide au développement. Les démocrates doivent donc le soutenir et garder en mémoire que la promotion de la démocratie est une mission bipartisane.


« Cinq pistes pour une prospérité européenne durable »

Auteurs Göran Persson, Poul Nyrup Rasmussen, José Socratès

Göran Persson est le Premier ministre social-démocrate de Suède.


Ancien Premier ministre du Danemark, Poul Nyrup Rasmussen est président du Parti socialiste européen et du Forum progressiste mondial.


José Socratès est Premier ministre socialiste portugais.

Source Le Monde (France)
Référence

« Cinq pistes pour une prospérité européenne durable », par Göran Persson, Poul Nyrup Rasmussen et José Socratès, Le Monde, 22 mars 2005.

Résumé

L’Europe se trouve de nouveau à un croisement. Après avoir réussi l’intégration politique de dix nouveaux États, nous devons faire de cette Europe élargie un succès. La ratification du Traité constitutionnel sera, en soi, un véritable tour de force. Mais peut-être que notre premier défi concret sera, ce printemps, la révision de notre stratégie pour faire de l’Europe un continent avec plus d’emplois et de meilleure qualité, un espace de bien-être social et de durabilité environnementale.
Le modèle social européen est admiré dans le monde, mais nous sommes convaincus qu’une bonne part de son potentiel reste inexploité. En effet, la croissance stagne et la part des personnes actives dans la population en âge de travailler reste bien en deçà de nos objectifs. Le chômage est trop élevé et nous sommes confrontés à un problème démographique qui risque de mettre en péril nos systèmes de sécurité sociale. L’agenda de Lisbonne jette les bases d’une stratégie pour un développement de l’Europe. Établi en 2000, il visait à dénoncer le sophisme selon lequel la compétitivité économique était incompatible avec de hauts niveaux de protection sociale et de durabilité environnementale. Les modèles adoptés par les pays scandinaves le montrent. Des progrès ont été faits dans la poursuite des objectifs de la stratégie de Lisbonne. Mais il reste encore un long chemin à parcourir.
Au Conseil européen du 23 mars 2005, nous nous apprêtons à entreprendre une révision à mi-parcours de la stratégie de Lisbonne. Il nous faut reconnaître qu’une stratégie globale de développement peut être également ciblée. L’achèvement du marché intérieur et l’amélioration des mécanismes européens de compétitivité commerciale s’inscrivent dans un cadre plus large. Il est essentiel que la stratégie de Lisbonne se transforme en un pacte avec les travailleurs, les citoyens et les entreprises d’Europe et nous proposons que la stratégie de Lisbonne soit transformée en un plan quinquennal d’action. Il s’agit :
- De maintenir l’approche tridimensionnelle associant progrès économiques, sociaux et environnementaux.
- De se donner l’objectif de réduire de moitié le chômage d’ici à 2010.
- De garantir les ressources financières nécessaires afin de mettre en œuvre l’agenda de Lisbonne, tant au niveau du budget communautaire que des budgets nationaux.
- D’axer Lisbonne sur un nombre réduit d’objectifs clés pour chacune des trois dimensions.
- De renforcer la transparence et la responsabilité politique afin de réussir la mise en œuvre dans tous les pays de l’Union européenne, avec les plans d’actions nationaux élaborés en coopération avec les Parlements nationaux, d’un développement social et économique fort et durable.


« Renforcer l’Union européenne »

Auteur Sylvain Charat

Sylvain Charat est directeur des études politiques du think tank Eurolibnetwork et directeur de cabinet d’Alain Madelin.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence

« Strengthening the EU », par Sylvain Charat, Washington Times, 21 mars 2005.

Résumé

Dans son article I-60, le traité constitutionnel fait du droit au retrait de l’Union européenne un droit constitutionnel pour tous les États membres. Ce départ doit être négocié avec l’Union qui devra fixer les modalités de la nouvelle relation entre l’Union européenne et l’État sécessionniste. L’UE garantit également le droit constitutionnel à revenir dans l’Union. Cela passerait par les mêmes procédures que pour tout autre État candidat. À cause de leur passé, les Américains devraient être plus sensibles que les autres peuples à ce droit et à ces conséquences.
Le geste est unique dans l’Histoire et rend la constitution européenne incroyablement flexible. C’est une procédure de divorce pour État. Paradoxalement, le droit de sécession pourrait renforcer l’Union. La construction européenne s’est faite dans le souci de fournir un cadre flexible préservant la paix. Il est sage de rendre possible pour un pays de quitter l’Union sans passer par une crise mortelle ou une guerre civile.
Ce droit à la sécession est également une limitation des pouvoirs. Il empêche la création d’un super-État européen, le cauchemar des eurosceptiques et la crainte constante des partisans du libre-échange. Bruxelles ne pourra pas imposer ses décisions aux États membres. En outre, cela permettra un vrai équilibre des pouvoirs protégeant les minorités des abus de la majorité.


« La politique énergétique, clé de la construction européenne »

Auteur Bernard Bot

Bernard Bot est ministre néerlandais des Affaires étrangères.

Source Le Monde (France)
Référence

« La politique énergétique, clé de la construction européenne », par Bernard Bot, Le Monde, 22 mars 2005.

Résumé

La mondialisation, la victoire de l’information, de la communication et de la technologie sur les frontières, le temps et la distance, génèrent des opportunités et des risques. L’Europe saura-t-elle en profiter et s’adapter ?
Dans le scénario optimiste, l’Union européenne devient un géant économique qui fait profiter les autres de ses ressources et utilise ses moyens économiques, diplomatiques et militaires dans le respect de l’ordre juridique international. Dans le scénario pessimiste, l’Europe sombre dans la suffisance et laisse s’échapper les opportunités. La marge de manœuvre de l’Union sera alors réduite à une peau de chagrin. La part de l’Asie ne cesse d’augmenter dans le PIB mondial et, exprimée en dollars, l’économie chinoise aura bientôt dépassé les trois économies les plus puissantes d’Europe. Si elle ne veut pas être totalement dépassée, l’Europe doit se réveiller car, sans cela, combiné à la passivité européenne, le caractère industrieux des Asiatiques privera pour toujours l’Union de ses emplois et de son expertise.
Si la richesse croissante de l’Asie profite à l’Europe et au reste du monde, l’augmentation effrénée de la demande mondiale d’énergie (qui devrait avoisiner les 60 % en 2030) ne cesse d’inquiéter. Il importe d’éviter un conflit pour la maîtrise des ressources naturelles. L’Europe serait donc bien avisée de s’en tenir à l’approche fair-play, à condition de s’appuyer sur sa puissance économique, le consensus politique et la crédibilité militaire. L’Union européenne doit intrinsèquement avoir un poids démographique, économique, politique et militaire suffisant pour compter sur la scène internationale. C’est la raison pour laquelle j’espère qu’elle englobera quelque 35 États d’ici 20 à 30 ans et que la Turquie en fera partie. L’Europe doit rester une puissance économique en étendant et en perfectionnant le marché intérieur, en réformant la Politique agricole commune et en gérant efficacement le problème du vieillissement de sa population. Si elle veut figurer au rang des have et non des have not, nous devons aussi investir généreusement dans la connaissance et la haute technologie. Nous devons profiter de l’examen à mi-parcours de la stratégie de Lisbonne, les 22 et 23 mars 2005, pour réitérer notre volonté de rendre l’Europe plus compétitive.
L’Union doit élaborer de toute urgence une stratégie énergétique cohérente. Face à une Asie toujours plus avide de pétrole et de gaz naturel, alors que diminuent les sources d’approvisionnement et les réserves européennes, l’UE voit sa dépendance énergétique grandir. À cela s’ajoutent les problèmes environnementaux. Cela signifie développer l’énergie solaire et éolienne tout en préservant la possibilité de recourir à une énergie propre : l’énergie nucléaire.
La vertigineuse montée en puissance de l’Asie doit sonner le réveil de l’Europe.


« Madrid-Paris-Berlin-Moscou : l’Europe de la paix »

Auteur Henri de Grossouvre

Fils de François de Grossouvre, Henri de Grossouvre est écrivain et président de l’association Paris-Berlin-Moscou.

Source Le Figaro (France)
Référence

« Madrid-Paris-Berlin-Moscou : l’Europe de la paix », par Henri de Grossouvre, Le Figaro, 21 mars 2005.

Résumé

Les 18 et 19 mars Jacques Chirac a reçu à Paris Gerhard Schröder, Vladimir Poutine et José Luis R. Zapatero. Cette rencontre organisée par l’Élysée élargit à l’Espagne les rencontres des chefs d’État de la France, de l’Allemagne et de la Russie ayant lieu depuis les positions communes prises lors de la crise irakienne. L’Europe vit actuellement une époque cruciale : soit elle existe politiquement et arrive à assurer son indépendance stratégique, soit son poids politique naissant sera dilué au sein d’une Union à 25, elle se réduirait alors à une vaste zone de libre-échange. Or, je pense que l’Europe stratégique ne peut naître sans y associer la Russie.
Pour construire l’Europe de la sécurité, pour contrôler notre approvisionnement énergétique, pour notre autonomie aéronautique et spatiale, pour développer nos infrastructures de transport continentales, l’Union a besoin de la Russie, comme la Russie a besoin de nous. Avec les Russes, nous pouvons construire les meilleurs avions de cinquième génération du monde et assurer notre autonomie en matière de satellites d’observation et de navigation. L’Espagne, la France, et l’Allemagne sont à même d’influencer de manière décisive la politique russe de l’Union alors que le dialogue stratégique entre l’Union européenne et la Russie n’a de stratégique que le nom. Le projet de Traité constitutionnel, s’il est adopté, n’est pas à même d’assurer l’indépendance stratégique européenne car il impose une compatibilité de la politique de défense de l’Europe avec celle arrêtée dans le cadre de l’OTAN. L’Espagne, la France, l’Allemagne, et la Russie disposent de la masse critique nécessaire pour jouer ce rôle et pour jeter les bases d’une « Europe-puissance » à même de participer sur la scène internationale à l’équilibre de la paix. Au XXIe siècle la contribution de la Russie sera décisive en raison de sa position géostratégique entre le Proche-Orient, l’Asie et le Pacifique.
Poutine est prêt à faire de la coopération stratégique européenne sa priorité, il n’a pas hésité à se joindre aux positions communes franco-allemandes durant la crise irakienne. Encore faut-il que des pays de l’Union prennent position sur les questions stratégiques. Les journaux français occultent totalement le potentiel d’une coopération de l’Europe et de la Russie. Certes, il faut dénoncer les atteintes aux Droits de l’homme en Russie, mais il ne faut pas cacher ce qu’on peut retirer du partenariat. L’Europe continentale a une tradition de protection sociale et un rapport à l’économie différent de celui des pays anglo-saxons. Nous pouvons, forts de cet héritage, favoriser l’émergence d’une globalisation à visage humain, éviter l’écueil du heurt des civilisations.
La ville de Baden-Baden accueille déjà un Forum germano-russe où le président de la Région Alsace, Adrien Zeller est intervenu pour la première fois le 10 mars, de concert avec les organisateurs allemands et russes. Ce forum devrait être l’année prochaine pleinement tripartite.


« Nous ne sommes pas encore prêts pour l’Union européenne »

Auteur Traian Basescu

Ancien député roumain, ministre des Transports (1996-2000) et maire de Bucarest, Traian Basescu est président de la Roumanie. Élu en décembre 2004, il a mené campagne à la tête d’un parti de centre droit en utilisant le même orange que Viktor Yushchenko en Ukraine

Source Die Tageszeitung (Allemagne)
Référence

« Wir sind auf die EU noch nicht vorbereitet », par Traian Basescu, Die Tageszeitung, 22 Mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Je suis convaincu que la Roumanie va intégrer l’Union européenne avec succès le 1er janvier 2007, nous avons quelques obstacles à franchir, mais nous y arriverons. Nous devons signer le traité d’entrée le 25 avril 2005, à ce moment là, la Roumanie ne satisfera pas encore aux critères de l’Union. En effet, notre pays n’est pas encore une économie de marché fonctionnelle, les citoyens et les entrepreneurs doivent pouvoir réellement faire confiance à l’État. Il ne faut pas juger la Roumanie sur ce qui s’est passé ces dernières années. Depuis notre victoire, il y a trois mois, 40 généraux de la police ont été suspendus et les comptes de 42 000 sociétés ont été bloqués parce qu’elles ne payaient pas leurs impôts. Dans les cas de crimes économiques, comme lors de la privatisation de la raffinerie Rafo, les responsables ont été arrêtés.
Le report de l’entrée de la Croatie dans l’UE dont il est question actuellement ne nous alarme pas, les raisons en sont politiques et nos standards en la matière sont conformes. J’ai été capitaine sur des pétroliers et j’ai toujours su garder le bon cap. Contrairement à Emil Constantinescu, notre ancien président pendant huit ans, qui a échoué dans son combat contre la corruption, je vaincrai. Ce combat contre la corruption est aussi un combat contre les anciennes structures, le gouvernement a la volonté de le mener. Depuis début mars, les archives de la Securitate, l’ancienne police secrète, ont été confiées au CNSAS (Conseil national d’étude des archives de la Securitate), la volonté politique peut venir à bout des structures corrompues qui résistent depuis 15 ans. Cela est valable aussi pour George Copos (vice Premier ministre, Parti humaniste, PUR), zéro tolérance pour la corruption. Si ce que racontent les organisations de la société civile sur lui est vrai, sa place est en prison.
Je parle souvent en politique étrangère de l’axe Washington-Londres-Bucarest, et cela irrite à Paris et Berlin, et je ne suis pas venu à Berlin pour changer mes orientations. Nous avons un réel partenariat stratégique avec ces deux pays et c’est un élément clé de la politique de défense roumaine. Nous ne retirerons nos troupes d’Irak qu’avec l’accord des États-uniens. La Roumanie a besoin d’être liée à l’Europe, mais aussi à l’autre côté de l’Atlantique. Nous avons déjà eu des troupes communes avec l’Union européenne au Kosovo, l’exclusivité en politique étrangère n’est bonne pour personne.


« Nous apportons la démocratie en Turquie »

Auteur Selim Sadak

Selim Sadak est ancien député turc du parti de la Démocratie (DEP, dissous en 1994). En 1994, il a été condamné avec trois autres députés à 15 ans de prison pour avoir affiché leur identité politique kurde et pour appartenance présumée à une organisation armée illégale, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ils ont été libérés le 9 juin 2004 par la Cour d’appel.

Source Die Welt (Allemagne)
Référence

« Wir bringen der Türkei Demokratie », par Selim Sadak, Die Welt, 22 Mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Cela fait longtemps que les réformes existent sur le papier, il n’y a jamais eu de volonté de les appliquer réellement concernant les Kurdes. L’entrée dans l’Union européenne pourrait être un tremplin. Nous pensons que les conditions préalables à une résolution pacifique, démocratique et juste du problème kurde sont réunies. Avec Leyla Zana, nous voulons former un nouveau parti, que nous ne pourrons pas diriger à cause de notre passé carcéral, le « Mouvement pour une société démocratique ». Certains disent que c’est une idée d’Abdullah Öcalan [1], mais ce n’est pas important. Ce qui importe, c’est que cela soit un parti de masse, dans lequel toutes les composantes de la société se retrouvent. Nous espérons y parvenir pour mai ou juin. Notre groupe cible est le même que celui du PKK, mais les objectifs et la formulation sont différents.
Nous avons eu des contacts avec l’Union européenne, mais elle n’est pas honnête sur la question kurde. Elle adopte une position qui empêche toute résolution, ce n’est pas de l’amitié. Pendant les 16 années où le PKK a mené un combat armé, il n’était pas considéré comme terroriste par les pays de l’Union, c’est quand le PKK a déposé les armes et s’est transformé en interlocuteur politique que les Européens ont décidé de l’inclure sur la liste des organisations terroristes. L’Europe doit comprendre que le PKK a beaucoup changé, il soutient aujourd’hui un projet de vie commune, dans une république démocratique sans modification des frontières. C’est un projet qui peut permettre à la Turquie de satisfaire aux exigences démocratiques de l’UE.
Nous voudrions que la Turquie reconnaisse qu’il y a un problème kurde. Pour leur poids démographique et géographique, pour leur contribution à l’édification de la Turquie moderne, les Kurdes doivent être reconnus comme composante de la République. Il est nécessaire de modifier la constitution avant de négocier avec l’UE. Les opérations militaires doivent cesser et les gens expulsés doivent être dédommagés. Les différences culturelles, religieuses et ethniques dans le pays doivent être reconnues et respectées. Tous les prisonniers politiques doivent être amnistiés et les politiciens en exil doivent pouvoir rentrer au pays.
Le leader kurde irakien Massoud Barzani pense qu’un jour il y aura un État kurde. Je pense que la Turquie doit se défaire de cette peur du séparatisme. Nos frères en Irak seront des alliés fidèles de la Turquie et de ses nations, que ce soit en tant qu’État indépendant ou non.


 



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