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Tribunes et décryptages - 24 mars 2005
La révolution des tulipes en question

Décryptage

Dans une longue interview au quotidien japonais Asahi Shimbun, le président français, Jacques Chirac, passe en revue les grandes questions de politiques internationales actuelles. Il profite de cet entretien pour rappeler son attachement au Japon où il se rendra le 26 mars pour la quarante-cinquième fois. Il exprime son souhait de voir le traité constitutionnel ratifié pour donner plus de poids à l’Europe et demande le soutien du Japon pour ramener les États-Unis sur la voie du multilatéralisme. Il rappelle d’ailleurs son opposition à l’implication de troupes françaises en Irak et s’associe à la demande de Gerhard Schröder de réformer l’OTAN. Toutefois, une bonne part de l’entretien porte sur des questions ayant un intérêt plus direct pour les Japonais. Ainsi, le président français soutient l’effort de négociation multipartite avec la Corée du Nord et affirme que la France milite en faveur de l’entrée du Japon au Conseil de sécurité de l’ONU. Mais, la grande question qui intéressait les Japonais était la levée de l’embargo sur les armes en direction de la Chine décidée par l’Union européenne. Pour Jacques Chirac, il s’agit d’une levée symbolique de sanctions qui n’ont plus lieu d’être. Cela ne signifie pas que l’UE équipera Pékin en matériel militaire dont la Chine n’est pas demandeuse. Cette levée de l’embargo permettra d’ouvrir un meilleur dialogue et donc de mieux intégrer la Chine dans la scène internationale, pré-condition de sa libéralisation. Il invite le Japon à se rapprocher de la Chine en s’inspirant du modèle franco-allemand afin de constituer un pôle du monde multipolaire qu’il appelle de ses vœux. La Chine ne sera plus un risque pour le Japon si leur partenariat s’instaure.
Cette vision géopolitique n’est évidemment pas partagé par les analystes atlantistes qui poursuivent la dénonciation du mercantilisme européen et plus spécifiquement français. Dans le Taipei Times, l’ancien vice-Premier ministre suédois Per Ahlmark accuse ainsi Paris et Pékin de corruption des gouvernements européens. Ces deux pays se seraient entendus pour faire pression sur les groupes industriels européens pour qu’ils poussent les gouvernement à lever l’embargo. A cause de leur action, les armes européennes seront bientôt utilisées contre les États-Unis. Comme la Suède a accepté la levée de l’embargo, l’auteur appelle les citoyens suédois à faire battre aux élections, les dirigeants s’étant associées à cette décision. Il se montre toutefois confiant sur le report de cette levée de l’embargo. Même son de cloche chez l’analyste Timothy Garton-Ash. Dans le Guardian et le Los Angeles Times, il préconise que l’UE cesse d’écouter le mercantilisme français et s’entende avec les États-Unis sur la conduite à adopter, c’est à dire, qu’elle suive l’avis de Washington.
Ces deux auteurs répètent les mêmes arguments et insistent sur le fait que si l’Europe vend des armes à la Chine, c’est pour qu’elles soient utilisées contre les troupes états-uniennes. Il s’agit là d’une façon de reconnaître que, dans leur analyse, le conflit entre Washington et Pékin est inévitable.

Dans ce possible conflit à venir, le Kirghizistan est une place stratégique de choix compte tenu de sa position géographique. Cet État accueille, en outre, des bases militaires russes et états-uniennes.
Or dans ce pays vient de commencer ce que certains qualifient de « révolution des tulipes », en référence aux autres « révolutions colorées » organisées par la NED/CIA dans les anciennes Républiques soviétiques. Beaucoup d’observateurs ont été surpris du caractère soudain d’un coup de force que beaucoup pensaient ne devoir advenir qu’avec les élections présidentielles du 25 octobre. Toutefois, cette « révolution » ressemble bien plus à un putsch classique qu’à la forme employée en Géorgie et en Ukraine et s’appuie sur des divisions ethniques fortes. Quoi qu’il en soit, ces événements sont interprétés par la presse russe comme un nouveau coup de force de l’Occident contre la sphère d’influence russe, alors même qu’il n’y a aucune manifestation anti-russe.
Pour l’analyste Alexeï Makarkine dans le journal anti-Poutine EJ, personne ne contrôle actuellement ce qui se passe au Kirghizistan. L’opposition du Sud, a voulu utiliser des techniques inspirés des « révolutions colorées », mais elle a mêlé à cette apparence de putsch post-moderne des techniques plus proches de celles des révolutionnaires soviétiques de 1917. Aujourd’hui, rien ne dit que les initiateurs de la rébellion contrôlent encore la rue. Ces propos sont démentis par les dirigeants de l’opposition kirghize. Ainsi, dans une interview aux Izvestia accordée avant la prise du palais présidentiel par l’opposition, l’ancienne ambassadrice kirghize à Londres et leader de l’opposition, Rosa Otunbaeva, affirme que l’opposition dirige bien les manifestants et que l’objectif est de renverser le pouvoir central. Elle demande à l’OSCE de servir d’intermédiaire avec le pouvoir, même si elle refuse toute négociation directe de l’opposition avec Askar Akaïev. Elle reconnaît également avoir pris contact avec l’ambassadeur des États-Unis dans le pays. Cette après midi, les manifestants ont libéré l’ex-général Félix Koulov, dont la libération était exigée par le Congrès états-unien et la Freedom House de James Woolsey.
L’ancien Premier ministre Kirghize et aujourd’hui membre de l’opposition, Kurmanbek Bakiev, déclare pour sa part dans une interview à Trud que l’opposition n’avait pas l’intention de lancer une « révolution colorée », mais que le pouvoir l’y a poussé. Il affirme que si le pouvoir ne bouge pas, le Sud du pays pourrait faire sécession. Or, le Sud est une région où les Ouzbeks sont majoritaires et qui a été parcourue par des tensions séparatistes dans les années 80 et 90, il ne s’agit donc pas d’une menace à prendre à la légère, tout comme il n’est pas certain que l’opposition n’a pas lancé une mécanique qui va entraîner une guerre civile. Toutefois, depuis la publication de ce texte, l’auteur a été désigné président et Premier ministre par intérim jusqu’à l’organisation d’élections, mais le flou demeure sur la démission réelle ou non d’Askar Akaïev, président élu et légitime du Kirghizistan.
Toute cela peut encore dégénérer en guerre civile. C’est ce que redoute l’ancien député vert autrichien et ancien observateur de l’OSCE, Karl Öllinger. Pour lui, la crise est multidimensionnelle et cache aussi bien des revendications sociales qu’ethniques. Dans Der Standard, il affirme que le principal problème des élections a été le passage d’un scrutin proportionnel à un scrutin majoritaire qui a fait disparaître certaines populations de la représentation nationale, pas l’absence de transparence du vote. Il craint que cette crise n’entraîne le pays dans un chaos qu’il sera bien difficile d’arrêter.
Aucun commentateur n’envisage que Moscou ait pu délibéremment précipiter les événements, pour court-circuiter l’opération programmée par la NED/CIA à l’occasion de l’élection présidentielle d’octobre, pour se débarasser d’Askar Akaïev et placer au pouvoir les leaders pro-russes qui étaient passés dans l’opposition.

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24 mars 2005

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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Favoriser l’engagement et la responsabilisation de la Chine sur la scène internationale »

Auteur Jacques Chirac

Jacques Chirac est président de la République française.

Source Asahi Shimbun (Japon)
Référence

« Interview accordée par M.Jacques CHIRAC au quotidien japonais Asahi Shimbun », par Jacques Chirac, Asahi Shimbun, 21 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview. La référence fournie ici est la transcription en Français de l’interview fournie par les services de presse de l’Élysée.

Résumé

Je vais bientôt aller au Japon pour la quarante-quatrième ou la quarante-cinquième fois, et cela pour trois raisons. D’abord, je vais apporter le soutien de la France à la candidature d’Aichi pour l’Exposition universelle. Ensuite, les relations politiques, économiques et culturelles entre nos deux pays sont excellentes et il était normal que j’aille faire le point avec M. Junichiro Koizumi. Enfin, cela faisait longtemps que je n’étais pas allé au Japon, près de cinq ans, et cela était devenu insupportable pour moi. Cette visite me donnera l’occasion d’assister à une journée du tournoi de sumo et de dîner avec les lutteurs.
On dit que les relations entre la Chine et le Japon ne sont pas bonnes, mais je n’irai pas jusque là. Je fais confiance à la sagesse des dirigeants des deux pays pour régler ce problème dans la tolérance et dans la paix. La politique étrangère de la France a pour objectif prioritaire, comme celle du Japon, la paix et la sécurité internationales. C’est donc d’abord au regard de cet objectif qu’est examinée la question de la levée de l’embargo sur les armes à destination de la Chine, en ayant bien entendu à l’esprit les préoccupations de nos partenaires et alliés. Je tiens à rassurer les Japonais, cette levée de l’embargo ne signifie pas que nous allons vendre des armes à la Chine, qui d’ailleurs ne le demande pas. Il s’agit d’un moyen de normaliser nos relations avec la Chine. Cette mesure ne correspond plus à la réalité des faits après 15 ans. La Chine n’est plus un pays marginalisé comme le prouve le choix de Pékin pour les Jeux olympiques de 2008 et de Shanghaï pour l’Exposition universelle de 2010. Le Japon, l’Australie, le Canada et bien d’autres l’ont compris depuis longtemps. En outre, la levée de l’embargo ne veut pas dire non plus levée des contrôles sur les exportations d’armement. Nous mettrons en place des systèmes de contrôle rigoureux dont nous discuterons avec M Koizumi. Plus généralement, ma conviction est que le dialogue que l’Europe développe avec la Chine contribue au progrès de nos valeurs, au respect des règles internationales et à la stabilité du monde. Je note qu’Européens et Japonais se rejoignent pleinement sur la nécessité de favoriser l’engagement et la responsabilisation de la Chine sur la scène internationale.
Contrairement à ce qu’on entend, je ne pense pas que le Japon recule face à l’économie chinoise. Le Japon reste une économie plus importante que celle de la Chine, dont il est l’un des principaux partenaires économiques. Il a su tirer profit de la croissance chinoise. Il ne m’appartient pas de me prononcer sur ce que devraient être les relations entre le Japon et la Chine, mais j’observe que l’Asie et le monde ont tout à gagner de relations politiques et économiques aussi structurées et denses que possible entre ces deux grandes puissances. Comme la France et l’Allemagne l’ont compris, de bonnes relations entre voisins viennent aussi de l’acceptation commune de leur passé.
La France a toujours soutenu l’entrée du Japon et de l’Allemagne au Conseil de sécurité de l’ONU. Le Japon a une place éminente sur la scène internationale. Nous apprécions son soutien au multilatéralisme et son sens des responsabilités ; en témoignent le niveau élevé de son aide publique au développement ou sa participation à des missions de paix. Nous sommes unis par les mêmes valeurs démocratiques et nous pouvons favoriser l’affirmation d’un ordre international plus juste et plus sûr, fondé sur les principes de la Charte des Nations Unies. Sur les grandes questions internationales, j’observe que la France et le Japon ont des positions proches. Nous l’avons observé lors du sommet de Kyoto sur le réchauffement de la planète et lors du sommet du G8 d’Okinawa où nous avons défendu côte à côte la création du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme.
La France partage la préoccupation du Japon sur la question nucléaire nord-coréenne. Il est hors de question qu’un pays puisse rompre ses engagements internationaux. Par contre, il est normal que les pays qui respectent leurs obligations en matière de non-prolifération et qui apportent la preuve de la nature pacifique de leurs ambitions puissent bénéficier des technologies nucléaires. C’est le sens des négociations du Royaume-Uni, de l’Allemagne et de la France avec l’Iran. Tel est aussi le but des négociations qui se déroulent dans le cadre à six avec la Corée du Nord et qui sont fermement soutenues par la France et toute l’Union Européenne. L’Europe est prête, si les parties le souhaitent, à s’impliquer plus directement dans la recherche d’un règlement de la crise nord coréenne. Elle conçoit son rôle en appui des pays de la région avec lesquels nous sommes en contact étroits.
Lors de la visite du président George W. Bush à Bruxelles, nous avons noté avec satisfaction son attachement à l’OTAN et à la construction européenne. La rencontre avec les membres du Conseil européen a souligné la nécessité pour les États-Unis et l’Europe, confrontés aux mêmes défis, de travailler ensemble. Le monde dans lequel nous vivons est un. Personne ne peut en résoudre seul les problèmes. Nous sommes tous conscients que notre action n’est jamais aussi efficace que lorsque l’Europe et les États-Unis, mais aussi d’autres puissances comme le Japon, unissent leurs forces. Les États-Unis et la France ont une histoire commune aussi vieille que l’indépendance. Notre relation est riche et elle s’est approfondie ces dernières années, malgré nos divergences sur l’Irak. Nous coopérons d’ailleurs dans de nombreux domaines avec ce pays. Nous souhaitons toutefois, comme de nombreux pays de la communauté internationale, que Washington se réengage dans la voie du multilatéralisme. C’est vrai par exemple du Protocole de Kyoto, de la Cour Pénale Internationale, du développement. Le déplacement du Président Bush a confirmé la nécessité pour les Américains et les Européens de travailler ensemble. La France y est évidemment prête. Cela passera peut-être par une refonte de l’OTAN, comme l’a suggéré Gerhard Schröder.
Pour l’Irak, la France pense qu’il faut au plus vite au peuple irakien la pleine maîtrise de son destin. Nous participons donc à la formation de la police irakienne et nous avons fait un effort de plusieurs milliards de dollars pour supprimer 80 % de la dette irakienne. Nous poursuivrons les coopérations engagées avec le Japon et l’Allemagne en Irak dans les domaines de la formation des cadres, des responsables régionaux d’irrigation et archéologues. Cependant toutes les composantes de la société irakienne ne se reconnaissent pas encore dans le processus politique. Il faut donc le poursuivre en créant les conditions d’un vaste dialogue national.
Au Proche-Orient, la France constate avec satisfaction que l’élection de M. Mahmoud Abbas et le souhait du gouvernement israélien de se désengager de la bande de Gaza, offrent une occasion de relance du processus de paix que la communauté internationale s’attache à saisir. La France soutient ces mouvements et souhaite la mise en œuvre de la " feuille de route ". Nous plaidons pour l’organisation d’une conférence internationale dans la période qui suivra le désengagement de Gaza.
En Europe, le traité instituant une constitution pour l’Europe est à la fois le couronnement de l’œuvre européenne engagée avec le Traité de Rome et le point de départ d’une nouvelle ambition pour notre continent. Il était naturel, dans la pratique française de la démocratie, qu’un texte d’une telle envergure, qui engage l’avenir, soit directement présenté à l’approbation des citoyens. Nous avons devant nous quelques semaines pour informer les Français sur la nature de ce texte. Je souhaite souligner son importance pour la France car l’Europe est aujourd’hui le cadre naturel de notre action, le lieu où s’enracine un modèle de développement économique et social qui nous est propre, mais aussi qui nous est cher. L’enjeu du traité constitutionnel, c’est bien de confirmer solennellement cette volonté, de consolider une communauté de valeurs, autour d’objectifs partagés. Nous le faisons en améliorant encore un ensemble institutionnel qui est plus qu’une organisation internationale classique, mais qui n’est pas un État. Nous devons, en nous appuyant sur nos diversités, construire une Europe forte. Car dans le monde, l’Europe a aussi un rôle à jouer. Elle doit faire entendre sa voix dans ce monde multipolaire : elle a un message à porter, des valeurs à défendre, une certaine conception des relations internationales.


« Lever l’interdiction des ventes d’armes à la Chine pourrait relancer la course aux armements en Chine »

Auteur Per Ahlmark

Per Ahlmark, auteur et journaliste, est ancien vice-premier ministre de Suède. Il est connu pour ses prises de positions pro-américaines et violemment anticommunistes. Il a été le supérieur d’Hans Blix lorsque l’auteur était responsable de l’organisation des jeunesses libérales de Suède en 1960. Il est l’un des dirigeants de l’ICCA, une très discrète structure de relations publiques mise en place par le vice-ministre israélien des Affaires étrangères, Michael Melchior, après la conférence de Durban. Cet organisme s’emploie depuis trois ans à répandre dans les médias internationaux l’idée selon laquelle la Belgique et la France seraient des États antisémites.

Sources Jerusalem Post (Israël), Taipei Times (Taïwan)
Référence

« Lifting weapons ban on China could spark Asian arms race », par Per Ahlmark, Taipei Times, 24 mars 2005.
« Guns and poses », Jerusalem Post, 30 mars2005.

Résumé

Quand l’unification européenne a été amorcée, cela devait permettre de construire une union protégeant les Européens du chantage politique. Aujourd’hui, nous voyons que cela ne protège pas l’Union européenne de la corruption quand la Chine et la France travaillent de concert. Notons toutefois que la levée de l’embargo sera sans doute repoussée grâce aux pressions états-uniennes et à l’agressivité chinoise.
La stratégie chinoise est simple et brutale : la plus grande dictature du monde veut détruire et occuper la première démocratie chinoise de l’Histoire : Taïwan. Pour cela, il lui faut des armes sophistiquées. Les États-Unis n’exporteront pas ces armes, mais si l’Europe les lui offre, alors l’armée de libération populaire pourra vaincre Taïwan. La Russie fournit déjà des armes à la Chine mais évite de vendre du matériel sensible, car le Kremlin considère toujours Pékin comme une menace. Toutefois, si l’Union européenne entre dans ce marché, les Russes seront tentés de vendre également leurs meilleures armes. Ce nouvel armement chinois et la crise nord-coréenne pourrait pousser une douzaine de pays à renouveler leurs forces armées. La levée de l’embargo va aboutir à une course aux armements en Asie.
Comment la Chine et la France ont-ils manipulé l’Union européenne pour qu’elle s’associe à cela ? La France considère les armes comme un moyen de faire des affaires et comme le Premier ministre Jacques Chirac avait vendu un réacteur nucléaire à Saddam Hussein, le président Jacques Chirac s’apprête à vendre des armes à une autre dictature. Ensuite, la Chine a menacé les autres pays européens de mesures de rétorsion économique en cas de non-levée de l’embargo. Les Européens ont totalement oublié Taïwan et se contentent d’évoquer un « code de bonne conduite ». Bientôt, pourtant, peut-être que la Chine utilisera des armes européennes contre les troupes états-uniennes venant défendre une démocratie de 23 millions d’habitants, 60 ans après avoir délivré l’Europe. Je suis choqué par l’accord de la Suède pour cette levée de l’embargo. Il n’a eu lieu que grâce à la collusion du Premier ministre Göran Persson et du dirigeant conservateur Fredrik Reinfeldt, afin que cette vente ait lieu au profit des grands groupes suédois. J’espère qu’ils devront en assumer les conséquences électorales.


« Chasser le dragon »

Auteur Timothy Garton Ash

Historien de la chute du communisme, Timothy Garton Ash est chercheur au St Antony’s College d’Oxford et à la Hoover Institution de la Stanford University. Il est gouverneur de la Westminster Foundation for Democracy et l’auteur de History of the Present. Il est signataire de l’appel des 115 atlantistes contre Vladimir Poutine.

Sources The Guardian (Royaume-Uni), Los Angeles Times (États-Unis)
Référence

« Chasing the dragon », par Timothy Garton Ash, The Guardian, 24 mars 2005.
« Selling Out for a China Deal ? », Los Angeles Times, 24 mars 2005.

Résumé

Bonne nouvelle, il semble que l’Union européenne s’apprête à repousser la levée de l’embargo sur les armes en direction de la Chine au moins jusqu’à l’année prochaine. Mauvaise nouvelle, il a fallu une intervention états-unienne pour cela.
Les Européens affirment avoir une valeur morale supérieure à George W. Bush en se basant sur une tendance à chercher des résolutions pacifiques aux conflits. Pourtant, au début du mois, la Chine a adopté une loi qui autorise l’emploi de « moyens non-pacifiques » pour empêcher l’indépendance de Taïwan, terme orwellien pour désigner la guerre. Dans le domaine des Droits de l’homme, Amnesty International estime que des dizaines de milliers de personnes continuent d’être emprisonnées en violation de leurs droit de libre expression, d’association et ont de grands risques d’être torturés. En dépit de la libération de quelques prisonniers politiques célèbres, la situation ne s’est pas améliorée depuis le massacre de Tiananmen en 1989 qui avait provoqué le début de l’embargo.
Certains à Bruxelles, Paris et Berlin affirment que la Chine est en train d’émerger de la dictature communiste et que ce pays est sur la voie de la modernisation. C’est la voie européenne qui est donc proposée en levant l’embargo : le changement par la détente. En outre, l’Union européenne affirme qu’il ne s’agit que d’une levée symbolique de l’embargo. En fait, à l’automne 2003, le ministre des Affaires étrangères chinois avait posé la levée de l’embargo comme condition à une relance des relations bilatérales avec l’Union européenne. Jacques Chirac a sauté sur l’occasion et s’est montré docile avec Pékin en échange de contrats et de l’appui de la Chine à son modèle de « monde multipolaire ». Il s’agit d’une approche purement mercantile. L’objectif est de développer les contrats civils, mais aussi militaires. La ministre de la Défense française a même recommandé à la Chine d’acheter des technologies européennes plutôt que de développer les siennes.
Les parlementaires états-uniens, s’imaginant que bientôt des missiles européens pourraient frapper des bateaux états-uniens, ont menacé les entreprises européennes de sanctions économiques et cela va repousser la levée de l’embargo. toutefois, les États-Unis aussi exportent des armes en Chine. Aujourd’hui, Pékin utilise l’Union européenne contre les États-Unis comme Henry Kissinger l’avait utilisée contre l’URSS. Il faut donc une entente transatlantique sur l’attitude à adopter.


« Notre prochain objectif : la capitale et l’administration présidentielle »

Auteur Rosa Otunbaieva

Ancienne ambassadrice d’URSS en Malaisie (1991-1992), ancienne ministre des Affaires étrangères kirghize et ancienne ambassadrice à Londres (1996-2004), Rosa Otunbaieva est co-dirigeante du parti d’opposition Ata-Jurt (Patrie). Elle a été nommée ministre des Affaires étrangères par le gouvernement issu de la « révolution » des tulipes.

Source Izvestia (Fédération de Russie)
Référence

« НАША СЛЕДУЮЩАЯ ЦЕЛЬ - СТОЛИЦА. ПРЕЗИДЕНТСКАЯ АДМИНИСТРАЦИЯ », par Rosa Otunbaeva, Izvestia, 22 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Je continue d’affirmer qu’aucune négociation n’est possible avec le pouvoir ; si Bektour Assanov [1] a proposé de négocier, c’était par pure stratégie. Hier la situation était critique à Jalal Abad. Dans la journée, il y avait environ 20 000 personnes dans la rue et le soir 50 à 60 000. La milice ne voulait pas déposer les armes, c’est là que les leaders de l’opposition ont commencé à téléphoner au gouvernement pour lui demander d’arrêter ces fous. Leur appel était uniquement destiné à assurer la sécurité des gens dans la rue.
De nombreux membres des forces de l’ordre sont passés de notre côté, des miliciens sont rentrés se changer à la maison et sont ressortis dans la rue avec les manifestants, certains ont juré fidélité au peuple et seront désormais à nos côtés. Les coordinateurs du mouvement d’opposition « Unité Populaire » ont mené des discussions avec les représentants de l’OSCE hier et aussi avec l’ambassadeur américain. L’OSCE nous a proposé de servir de médiateur, nous sommes d’accords sur le principe d’une participation de leur part, mais pas financière car nous avons de l’argent.
Certains politologues russes disent que le pouvoir est solide en Kirghizie et qu’il sera donc plus difficile qu’en Ukraine ou en Géorgie de le renverser. Ils sont très forts, assis chez eux à réfléchir, mais ils ne sentent pas l’atmosphère qui règne ici, nous menons la révolution à notre manière et j’espère que nous atteindrons notre but. Ne tuez pas nos espérances. Nous contrôlons déjà six des sept provinces de la région d’Osh, cinq sur huit dans la région de Djalal Abad et bien d’autres encore, cela représente environ la moitié de la Kirghizie. Notre prochain objectif est, bien sûr, la capitale et l’administration présidentielle.


« Kirghizie : la révolution ou les tulipes ? »

Auteur Kurmanbek Bakiev

Ancien Premier ministre du Kirghizistan (2000-2002), Kurmanbek Bakiev a été désigné le 25 mars 2005, président et Premier ministre du Kirghizistan par intérim par l’opposition après la « révolution » des tulipes. Il est député et dirigeant du bloc d’opposition For People’s Power.

Source Trud (Fédération de Russie)
Référence

« КИРГИЗИЯ : УЖ НЕ "РЕВОЛЮЦИЯ ЛИ ТЮЛЬПАНОВ" ? », par Kurmanbek Bakiev, Trud, 22 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Environ 30 000 personnes venues de toute la Kirghizie sont arrivées à Djalal Abad et dans d’autres centres régionaux en dénonçant la falsification des résultats des dernières élections. Les leaders de l’opposition ont demandé au pouvoir et à la cour de justice d’examiner les nombreux cas d’infractions pendant ces élections mais aucun n’a été entendu. Le président n’a pas réagi non-plus, c’est pour cela qu’à ces exigences d’annulation des élections faites par l’opposition est venue s’ajouter celle du départ pur et simple du président.
Il ne s’agit pas d’une façon de résoudre un problème politique par la méthode des manifestations de masse. Si nous avions planifié à l’avance une « révolution colorée », nous n’aurions pas participé aux élections. Nous voulions respecter les règles, mais comme le pouvoir lui-même les enfreint, qu’il s’adonne au trucage des élections, alors nous changeons de méthode. À Djalal Abad et dans le Sud, le pouvoir est entre les mains de l’opposition et la milice aussi est de son côté. Nous allons réunir un Kurultay [2] où seront présents les représentants de toutes les villes et régions de Kirghizie. Ce ne sera pas facile à organiser ; le pouvoir bloque la capitale, il installe partout des postes de contrôle. Si la position du gouvernement ne change pas, je n’exclue pas que les évènements prennent une tournure vraiment radicale. Le sud du pays pourrait déclarer son autonomie et former un état indépendant.


« Ni une victoire démocratique, ni une descente dans l’anarchie »

Auteur Shlomo Avineri

Shlomo Avineri est professeur de sciences politiques à l’université hébraïque de Jérusalem. Il est ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères israélien. Membre d’un institut satellite de la CIA chargé de l’assistance aux partis de gauche, il a été impliqué dans les processus de démocratisation de nombreux pays de l’Est européen

Source Daily Star (Liban)
Référence

« Neither a democratic victory nor a descent into anarchy », par Shlomo Avineri, Daily Star, 23 mars 2005.

Résumé

Les élections du 30 janvier en Irak ont montré la complexité des conséquences du renversement de Saddam Hussein. Il faudra du temps pour juger les conséquences de l’invasion états-unienne. Toutefois, ceux qui annonçaient l’apocalypse se sont trompés : les élections n’ont pas été la débâcle annoncée, la participation été élevée et malgré la prolifération des listes, on voit une majorité se dégager à l’assemblée irakienne. Toutefois, le boycott sunnite a pour conséquence une assemblée irakienne ne reflétant pas de façon adéquate la mise en place d’un gouvernement stable et cohérent. Cependant, malgré ses imperfections, cette élection marque un tournant dans l’histoire irakienne : la fin de la domination sunnite.
Si les électeurs kurdes et chiites ont suivi leurs dirigeants communautaires et ont voté, ce n’est pas par attachement à la démocratie mais parce qu’ils ne veulent plus être sans pouvoir. C’est également la raison du boycott sunnite. Ces derniers n’acceptent pas leur perte de pouvoir. Toutefois, le jury n’a pas encore rendu son verdict concernant la transformation de l’Irak. Rien ne dit que les élus, peu habitués à cet exercice, parviendront à former une coalition. Il n’y a pas non plus de garantie que l’on n’aboutira pas à une théocratie à l’iranienne, même si les propos des chiites sont plutôt rassurants. Difficile également de savoir comment évoluera la question kurde.
On s’oriente sans doute vers une situation marquant peu de différences par rapport à ce qui se passait avant les élections. Nous n’assistons ni à une victoire de la démocratie, ni à une descente dans l’anarchie. Toutefois, la fin de l’hégémonie sunnite est un fait. L’émergence d’un pays arabe dominé par les chiites aura de grandes conséquences pour la cohésion du nationalisme arabe.


« La révolution va-t-elle avoir lieu en Kirghizie ? »

Auteur Karl Öllinger

Ancien député vert autrichien de Vienne, Karl Öllinger a été observateur de l’OSCE pendant les élections kirghizes.

Source Der Standard (Autriche)
Référence

« Steht in Kirgisien eine Revolution bevor ? », par Karl Öllinger, Der Standard, 22 Mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

D’après moi, la proposition de réexaminer les résultats des législatives était une tromperie car le problème se situe en dehors de la falsification en elle-même. Les protestations étaient plutôt dirigées vers le nouveau mode électoral. Les élites sont privilégiées par le passage de la proportionnelle au scrutin majoritaire. Dans certaines régions, des minorités ont obtenu la majorité, à Osh le découpage a été fait de telle manière que la minorité ouzbek n’a plus de représentation politique. Il était clair pour moi que le simple fait de revoir les résultats ne suffirait pas à calmer la colère de la population. J’ai été observateur pour l’OSCE, mais uniquement à Bichkek, je ne sais pas si la révolution va avoir lieu mais je pense que les motifs économiques, le fossé entre les riches proches du pouvoir et une minorité de pauvres, ainsi que les différends ethniques, rendent la poursuite du mouvement probable.
Les Russes et les Américains ont des bases militaires en Kirghizie. Aux Américains, le président Askar Akaïev a fait comprendre à demi-mots dans des journaux anglophones que s’ils ne restaient pas de son côté, la présence de leur troupe serait compromise. Les États-Unis défendent leurs intérêts géopolitiques et il leur est égal de savoir à quel point les structures du pays sont démocratiques. Il est aussi intéressant de constater que l’on parle de plus en plus souvent de la vallée de Ferghana, située à la frontière de trois pays (Ouzbékistan, Tadjikistan) comme d’un refuge pour les fondamentalistes islamistes.
Le conflit actuel serait à comparer avec la Biélorussie plutôt qu’avec l’Ukraine, les médias ne soutiennent pas l’opposition, une seule petite chaîne de télévision parle parfois des manifestations. Je suis assez pessimiste, même si le gouvernement tombe, je ne vois pas qui pourrait assurer la stabilité. Il y a de nombreux partis d’opposition mais il n’y en a guère qui puisse atteindre les 10 %. Il faudrait une personnalité qui dépasse le cadre des partis pour l’unifier. Il reste aussi le conflit des nationalités qui couve.


 



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