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Chevron-Texaco, premier mécène de la vie politique états-unienne

Après avoir fait fortune en soutenant le général Franco pendant la guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale, puis en se taillant la part du lion des gisements saoudiens, ChevronTexaco est devenue l’un des quatre plus grandes compagnies pétrolières mondiales. C’est aussi le premier contributeur des partis politiques aux États-Unis. La firme veille à ce que la pensée stratégique de la Maison-Blanche corresponde toujours à ses intérêts, ainsi a-t-elle sponsorisé des études appelant à l’invasion de l’Irak, avant de prendre le contrôle de ses champs pétroliers.

| Paris (France)
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En 1901, dans les wagons de la ruée vers le pétrole de Spindletop au Texas, figure un homme robuste et endurci, Joseph Cullinan, fils d’immigré ayant fuit la grande famine irlandaise de 1848. Travaillant depuis 20 ans pour la Standard Oil / future Exxon-Mobil de Rockefeller, il bénéficie de son aide discrète pour y monter la Texas Fuel Company avec 50 000 dollars de capital initial. Il trouve un associé en la personne d’un newyorkais, Arnold Schlaet, issu du commerce du cuir et plus adroit que lui dans le monde des affaires. Ensemble, ils rebaptisent bientôt la société qui devient la Texas Company, nom qui simplifié en trois syllabes deviendra ensuite Texaco. Elle prospère en revendant le pétrole de Spindletop aux planteurs de canne à sucre du Sud, qui y voient une bonne alternative aux esclaves, ainsi qu’à la Standard dans l’Est du pays.

En 1904, la compagnie produit près de 5 % de tout le pétrole états-unien, et dans les années qui suivent elle réussit à diversifier ses sources d’approvisionnement pour échapper à la guerre des prix de Rockefeller. Texaco s’établit finalement à Houston, capitale du pétrole, où trône toujours son siège, un immeuble de treize étages décoré de l’étoile du Texas.
À mesure que la compagnie croît, les tensions entre les hommes d’action de Houston et les spéculateurs de New York se font plus palpables. Arnold Schlaet reproche à Cullinan son caractère autocratique ainsi que son manque de considération pour le rôle des financiers. Il se voit reprocher lui-même par Cullinan de rejeter toutes les initiatives texanes. La rupture est consommée lorsqu’en 1913 Schlaet dépêche une cohorte d’actionnaires à Houston pour mettre Cullinan en minorité, et c’est Elgood Lufkin, un homme de l’Est du pays, plus souple que Schlaet cependant et diplômé du Massachusets Institute of Technology, qui prend la tête de la firme. Cullinan, l’Irlandais rustre, laissera à Houston le souvenir d’un pionnier solitaire qui, aux commandes de sa nouvelle compagnie, faisait flotter le pavillon noir sur le Petroleum Building en signe « d’avertissement aux privilèges et à l’oppression » [1]. Toujours est-il que Texaco gagne, notamment grâce à ses tankers rapidement mis à flot, sa place parmi les « Sept sœurs » qui suite à la Première Guerre mondiale définiront les règles du jeu international en matière d’extraction, transport, transformation et commercialisation du pétrole.

Chevron, de son côté, tombe rapidement dans l’orbite Rockefeller après ses débuts en tant que Pacific Coast Oil Co., près de Los Angeles (Californie), vers 1880. Standard Oil l’absorbe en effet lors de son expansion-éclair de la fin du 19ème siècle, pour finalement la « recracher » sous la forme de Standard Oil of California (SOCAL) lors du démantèlement fédéral du monopole de Rockefeller en 1911 [2]. Elle n’en restera pas moins dans le giron du magnat du pétrole, qui met au point son système de trust décentralisé afin de maintenir son hégémonie. Cependant c’est la branche du New Jersey, future Exxon, qui se taillera la part belle, la SOCAL se contentant de vivoter confortablement.

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Torkild Rieber faisant
la couverture de Time
en 1936

Les destins des deux compagnies convergent pour la première fois en Arabie saoudite : un ancien protégé de Cullinan arrivé à la tête de Texaco, Torkild Rieber, unit ses forces avec celles de la Socal. Celle-ci vient d’obtenir de larges concessions au Bahreïn, pour s’installer dans le royaume au détriment des compagnies françaises, anglaises et des autres compagnies états-uniennes alors bridées par un accord limitant leur expansion. Ainsi naît la compagnie arabo-états-unienne, qui adoptera le nom d’Aramco en 1944, à laquelle Exxon et Mobil s’intègreront en 1948, compte tenu de l’étendue des gisements. Elles s’empressent bien entendu de fermer la porte aux suivants, geste dont elles se féliciteront en constatant qu’elles viennent de prendre le contrôle des plus gros gisements de la planète. C’est donc sous le regard bienveillant et les généreuses offrandes de Socal et Texaco, future Chevron-Texaco, que le souverain d’Arabie ouvre pour la première fois les vannes du royaume en 1939.

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Dhahran City

La ville nouvelle de Dhahran, construite à l’emplacement du premier gisement découvert dans le pays, restera un symbole de la richesse soudaine qui permet en un clin d’œil au désert d’être transformé en luxuriante cité. L’État saoudien va racheter progressivement les parts états-uniennes d’Aramco, jusqu’à en prendre le contrôle total en 1980 pour la rebaptiser ensuite Saudi Arabian Oil Company, ou Saudi Aramco, nom qu’elle porte toujours actuellement.

Mais les premiers faits d’armes notoires du tandem sont le fait de la Texaco de Rieber qui, en 1937, détourne la route de ses pétroliers destinés à la Belgique, pour aller soutenir l’effort de guerre franquiste contre l’avis même du président Roosevelt. Ce dernier réagit violemment à ce non respect de la loi sur la neutralité en menaçant Rieber de poursuites pour « conspiration », ce qui ne l’empêche pas de continuer les livraisons vers l’Espagne via l’Italie, pour un montant total de 6 millions de dollars de l’époque, payables à crédit après la guerre.
Ce fut là un atout essentiel pour la victoire franquiste, ainsi que pour le maintien du régime lors de la défaite de ses alliés nazis.
Pourtant Rieber ne se contente pas de cela ; il noue des contacts avec les principaux chefs nazis et leur livre du pétrole colombien, acheminé jusqu’à ses tankers par un oléoduc de 400 kilomètres qu’il a fait construire contre vents et marées. Après le début de la guerre, le blocus imposé à l’Allemagne nazie le contraint, pour poursuivre ses livraisons, à faire accoster ses tankers dans des ports neutres et à négocier directement avec Goering un moyen de paiement qui évite tout versement d’argent. Goering lui propose donc le payer en pétroliers, mais demande en contrepartie, en plus du pétrole, son soutien diplomatique. Le patron de Texaco se fait donc émissaire de Goering en allant trouver Roosevelt pour lui exposer le « plan de paix » visant en fait à désarmer la Grande-Bretagne et la mettre à genoux face à l’Allemagne, en argumentant qu’elle est de toute manière au bord de la reddition. De plus, Texaco finance la communication des nazis auprès des industriels états-uniens en entretenant aux États-Unis le Dr Gerhardt Westrick, officiellement l’avocat chargé de la représenter, mais en réalité chargé de dissuader les industriels états-uniens de livrer du matériel militaire au Royaume-Uni. Pendant ce temps Niko Bensmann, le représentant de Texaco en Allemagne mais également agent secret de haut vol, se charge de fournir aux nazis de précieux documents sur la production militaire états-unienne.
Mais le scandale vient gâcher les affaires lorsque le chef des services secrets britanniques à New York, William Stephenson, révèle le pot aux roses dans le New York Herald Tribune, le 12 août 1940. L’action de la société tombe en flèche et Rieber doit finalement se retirer. Il n’en deviendra pas moins, deux ans plus tard, pdg des chantiers navals de la South Carolina Shipbuilding and Dry Docks, pour superviser la construction de plus de 10 millions de dollars de commandes gouvernementales en navires de guerre [3]. Au même moment Texaco, pour se blanchir, se lance dans le mécénat en finançant les retransmissions radiophoniques hebdomadaires du Metropolitan Opera, activité qu’elle n’a pas abandonné depuis.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’association Socal-Texaco fera des merveilles. D’autant qu’avec le premier déplacement du centre de gravité pétrolier vers le Moyen-Orient, Roosevelt déclare le pétrole saoudien d’intérêt stratégique national et projette la construction d’un oléoduc de 1600 km pour acheminer le précieux liquide jusqu’à la méditerranée, ce qui réduirait grandement les coûts de transport des exploitants. Finalement, les obstacles politiques au projet gouvernemental étant trop importants, ce sont les compagnies qui construisent péniblement, au gré du conflit israélo-arabe, le projet qui s’étend depuis les gisements saoudiens, en passant par la Syrie, jusqu’au port Libanais de Sidon où les pétroliers de la Méditerranée chargent leur cargaison.

Au début des années 70, la moitié du pétrole produit par Socal l’est en Arabie Saoudite, et elle produit environ 8 % du pétrole mondial. Texaco, qui produit autant au Moyen-Orient mais davantage aux États-Unis, s’arroge près de 10 % de la production mondiale. C’est le début des ennuis pour Socal et Texaco, qui ne voient pas arriver la montée en puissance de l’OPEP, l’explosion de la demande dans les pays occidentaux et finalement la crise provoquée par la décision de l’OPEP de ne plus tenir compte de l’avis des compagnies pour fixer les prix, puis leurs hausses subséquentes sur décision concertée des pays arabes.

Quand, privées du contrôle dont elles jouissaient auparavant sur les gisements du Moyen-Orient et devant assurer un approvisionnement bon marché aux consommateurs, les majors du pétrole se tournent massivement vers la Mer du Nord et le Golfe du Mexique, Socal et Texaco ont du mal à s’imposer dans la course. C’est probablement ce qui explique leur acharnement à dépouiller ensuite sauvagement des pays comme l’Équateur ou le Nigeria de leurs ressources, dans un mépris insultant du bien-être des populations et de l’environnement.

Des activités criminelles à l’étranger

Au Nigeria, en plus d’avoir largement attisé la guerre civile par le financement de factions armées en échange de concessions, les deux compagnies récemment fusionnées sous le nom de Chevron-Texaco font actuellement vivre un véritable enfer à des gens qui pour la plupart n’ont pas de quoi s’acheter une mobylette. L’initiative Chevron-Toxico, qui vise à dénoncer ces agissements, présente leur situation en ces termes : « Imaginez que vous vivez avec un pipeline traversant votre cour, et celle de vos voisins. Imaginez qu’au bout de ce tuyau, à moins de 300 mètres de votre maison, brûle un feu. Un feu qui s’élève à plus de 60 mètres dans le ciel, brûlant 24 heures par jour, sept jours par semaine. Imaginez que ce feu fait rage depuis 40 ans. Imaginez que ce feu donne de l’asthme à vos enfants et ceux de vos voisins. Imaginez que depuis que ces feux ont commencé, vous avez remarqué plus d’aveugles, de déformations de naissance, maladies de peau et cancers dans votre communauté. Imaginez que lorsqu’il pleut, la pluie perce un trou dans votre toit. Imaginez un bruit assourdissant et constant, comme celui d’un avion de ligne, en provenance du feu. Imaginez la fumée, la suie, l’odeur pourrie du souffre et autres composants chimiques. Imaginez-vous en train d’essayer de faire pousser des légumes dans votre jardin arrosé par les pluies acides ou en train de pêcher dans les rivières polluées. Imaginez-vous vivre sans nuits.
Maintenant, imaginez qu’à l’autre bout du monde des hommes riches se font de l’argent grâce à ce feu - beaucoup d’argent. »
Le torchage du gaz naturel qui est extrait en même temps que le pétrole, en plus du gaspillage qu’il représente, est donc loin d’être inoffensif, mais son collectage n’est pas économique pour l’instant. Ainsi, 20 % du torchage de gaz dans le monde est effectué au Nigeria, où 75 % du gaz extrait est torché, alors qu’aux États-Unis c’est le cas pour seulement 0,05 % du gaz. Des mouvements populaires ont protesté contre l’impunité dont jouissent les compagnies pétrolières au Nigeria, et ont été la plupart du temps réprimés dans la violence, Chevron-Texaco n’hésitant pas à transporter dans ses hélicoptères des militaires ouvrant le feu sur des manifestations pacifiques [4]. En outre, l’année passée le régime nigérian a décidé de doubler le prix des carburants fossiles pour la population, qui s’est alors retournée vers le bois pour faire la cuisine, accélérant encore plus la déforestation.

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De 1971 à 1992, Texaco s’est activée en Équateur à l’exploitation du pétrole dans la zone de l’Oriente située au cœur de la forêt vierge du Nord, où vivent de nombreux groupes indigènes, et à la construction d’un oléoduc trans-andin. Au plus fort de ses opérations, elle ne déversait pas moins de 15 millions de litres par jour d’eaux polluées aux métaux lourds par l’extraction du pétrole dans des excavations à ciel ouvert, les estuaires et les rivières. Elle a laissé derrière elle plus de 600 de ces excavations, qui s’écoulent vers les nappes phréatiques et privent les populations d’eau potable, sans parler de la pollution des sols. Par endroits, le taux de cancers est de 1000 fois supérieur à la normale [5].

La fusion de Chevron (ex-Socal) et Texaco, annoncée en 2000 et concrétisée en 2001, en a fait la quatrième compagnie pétrolière mondiale après Exxon-Mobil, BP-Amoco et Royal Dutch/Shell. Cependant il n’est pas inutile de préciser que ce classement est basé sur des chiffres de réserves déclarées par les compagnies, qui n’ont pas grand chose à voir avec les véritables données techniques. En outre, toutes ces compagnies devraient logiquement déclarer qu’elles ont au moins doublé leurs réserves en annexant les gisements irakiens, et leurs actions augmenter en proportion. On peut déjà constater qu’elles annoncent des profits records dans leurs derniers rapports annuels, aidées par la hausse du baril. La principale implantation de Chevron-Texaco aujourd’hui, en dehors du Nigeria, se situe au Kazakhstan, où durant les années 90 une ancienne membre de son conseil d’administration, Condoleezza Rice, a négocié grâce à sa connaissance de l’ex-URSS des concessions auprès du président ex-KGB Nazarbayev, qui fait en sorte de maintenir un climat favorable aux affaires (sic). Mais la rentabilité de ces investissements y est conditionnée par l’exploitation optimale du pipeline Bakou-Tblissi-Ceyhan, en concurrence directe avec les systèmes russes [6].

ChevronTexaco Corp est présidé par David J. O’Reilly. À son conseil d’administration figurent aujourd’hui aussi bien Carla Anderson Hills, la négociatrice de Bush père pour la libération du commerce international, que l’ancien sénateur Sam Nunn. Ce dernier préside aux destinées du Center for Strategic & International Studies (CSIS) [7], un think tank où le vice-président Cheney joue un rôle central et qui n’a pas manqué d’appeler à l’invasion de l’Irak. La firme est, en outre, le premier contributeur privé des partis politiques états-uniens.

[1] « The Seven Sisters », par Anthony Sampson, Bantam Books, 1976.

[2] Pour l’histoire détaillée de la Standard Oil / Exxon-Mobil, voir l’article « Exxon-Mobil, fournisseur officiel de l’Empire », Arthur Lepic, Voltaire, 26 août 2004.

[3] Trading With the Ennemy, An Exposé of the Nazi-American Money Plot, 1933-1949 par Charles Higham, Delacorte Press.

[4] À ce sujet voir également « Shell, un pétrolier apatride », par Arthur Lepic, Voltaire, 18 mars 2004.

[5] Pour davantage de renseignements sur les activités de Texaco en Équateur, voir « Les indigènes équatoriens intentent un procès à Texaco », par Sergio Caceres, Voltaire, 18 novembre 2003.

[6] Plus d’infos sur le BTC dans « Les dessous du coup d’État en Géorgie », par Paul Labarique, Voltaire du 7 janvier 2004 et « L’Azerbaïdjan, un poste colonial avancé », par Arthur Lepic, Voltaire du 10 septembre 2004

[7] « CSIS, les croisés du pétrole », Voltaire, 6 juillet 2004.

Arthur Lepic

Arthur Lepic Journaliste et traducteur, basé en Extrême-Orient. Il s’est spécialisé dans l’étude des stratégies énergétiques et des guerres de ressources, dans le contexte de l’épuisement progressif des principaux gisements exploités d’hydrocarbures.

 
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