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Tribunes et décryptages - 28 mars 2005
Mythes et structures de l’Europe en question

Décryptage

À l’approche des célébrations du 60e anniversaire de la victorie alliée sur la nazisme, l’unanimisme des interprétations historiques se lézarde : ce jour ne fut pas une libération pour tous.
L’historien Hubertus Knabe de la fondation Berlin-Hohenchönhausen brise des tabous dans Die Welt. Il stigmatise le slogan selon lequel les Alliés ont libéré l’Allemagne du nazisme. En réalité, il n’y avait pas grand monde à libérer, mais des adversaires à vaincre. De son côté Staline a utilisé aussi bien le début du conflit que sa fin pour asseoir sa dictature. Il s’ensuit que la victoire des alliés n’a pas marqué la fin des horreurs. Cette révision historique n’est pas innocente : elle intervient alors que l’opinion publique allemande s’interroge sur la comparaison faite par la Maison-Blanche entre la « libération » de l’Allemagne et celle de l’Irak. Ceci explique d’ailleurs, que l’historien ne se préoccupe pas d’intégrer dans son raisonnement les événements du Pacifique, comme les crimes états-uniens contre l’humanité d’Hiroshima et Nagasaki.
Le président estonien, Arnold Rütel, rejette dans Argoumenty i Fakty les accusations d’éloge du nazisme lancées contre son pays dans la presse russe. Si l’histoire de son pays est comparable à celle de la Lettonie, la position de son gouvernement est distincte. Selon lui, d’une part les Estoniens combattants dans la Waffen SS ont été enrôlés de force et ne doivent donc pas être considérés comme des nazis, d’autre part, si les Soviétiques ont libérés le pays du nazisme, ils ont aussi commis à leur tour les pires crimes. C’est pourquoi, il ne participera pas aux cérémonies du 9 mai 1945 [1] à Moscou.
On le perçoit, c’est parce que le clivage atlantistes/soviétiques est mort que les populations européennes revisitent leur passé. Les réponses à ces polémiques fourniront les idéologies indispensables aux nouvelles alliances.

C’est au moment où les mythes communs s’effondrent que l’Union européenne soumet à ratification, comme si de rien n’était, un nouveau Traité. C’est l’occasion, en France, d’un débat en trompe-l’œil alors que les sondages annoncent une progression spectaculaire du « non » au référendum, qui devient majoritaire. Il est vrai que les partisans du « non » disposent d’une large palette d’arguments, aptes à convaincre des catégories sociales variées. Au contraire, les partisans du « oui » se placent exclusivement sur la défensive, soit qu’ils dramatisent les conséquences d’un refus du Traité, soit qu’ils réfutent les arguments de leurs adversaires. Rien dans leur campagne ne semble donc en mesure de renverser la tendance.
Jean-Pierre Chevènement se délecte dans Le Figaro à énumérer les points contenus dans le Traité qui explicitent enfin les dérives qu’il dénonce depuis une dizaine d’années. Cependant, pour être juste, il faut admettre que la vaine dramatisation à laquelle il s’était livré par le passé n’a pas été confirmée par les faits, alors que l’analyse des mécanismes qu’il présentait alors s’est avérée pertinente. Ainsi, la baisse qu’il prédisait du cours de l’euro n’a pas eu lieu, au contraire, mais la prise de contrôle des politiques monétaires par des oligarchies financières qu’il dénonçait est devenue patente. Par ailleurs, anticipant sur les lamentations de ceux qui craignent la dissolution de l’actuelle Union européenne, M. Chevènement se réjouit du rapprochement du noyeau dur européen et de la Fédération de Russie, bref d’une possible redéfinition des partenaires européens.
L’ambassadeur Pierre-Louis Blanc résume, dans le même quotidien, le choix qui s’offre aux Français : la vassalité aux États-Unis et l’indépendancetionale. Pour celui qui fut l’un des plus proches conseillers de Charles De Gaulle, le Traité constitutionnel se situe dans le prolongement du Traité de Rome, de 1958. Comme lui, il conçoit une Europe sous protection états-unienne. Mais le monde a changé et cette tutelle n’a plus de raison d’être.
Dans Libération, Jacques Nikonoff, président d’ATTAC-France, dresse un réquisitoire accablant contre le Traité constitutionnel. Il y voit une confirmation des politiques néo-libérales mises en œuvre depuis l’Acte unique de 1986 (que Jacques Chirac hésita à soutenir), et un recul démocratique.
Claudie Haigneré, ministre déléguée au Affaires européennes, lui répond dans les mêmes colonnes. Elle l’accuse, selon la mode du jour, de céder à la théorie du complot. Mais, au-delà de l’insulte et à y regerder de plus près, aucun des contre-arguments de Mme Haigneré n’est recevable. Cependant, elle parvient à exploiter une faiblesse dans l’expression de M. Nikonoff : celui-ci dénonce à la fois le pouvoir des firmes transnationales et la sacralisation de la concurrence (pour écraser les entreprises émergentes et consolider les monopoles privés existants). La ministre s’en empare sans nuances et feint d’y voir une contradiction.
En définitive, le durcissement du ton de la campagne laisse entrevoir un conflit de classe très éloigné du clivage politicien droite/gauche.

Ana Palacio et Vasil Hudak cosignent une tribune dans le Moscow Times. Les deux auteurs, qui représentent une droite européenne atlantiste, s’inquiètent des tensions entre les États-Unis et la Russie et appellent à un partenariat raisonnable.
Cependant le désordre gagne tout l’espace post-soviétique. L’oligarque ukrainien Alexandre Volkov a accordé un entretien à Vremya Novosti. Il confirme, sans vraiment l’expliquer, avoir abandonné depuis longtemps Viktor Yanoukovych pour Viktor Yushenko et se tenir un peu en retrait de la vie politique. Il indique aussi est l’initiateur de la visite à Kiev de l’oligarque russe en fuite Boris Berezovski, en précisant qu’elle est d’ordre privée et que son hôte n’a pas l’intention d’utiliser l’Ukraine comme base arrière pour conquérir la Russie.
Le basculement de la Géorgie dans l’orbite atlantiste pourrait se tradurie rapidement par une évacuation des bases militaires russes installées dans le pays. Pour David Rstakian, président du parti arménien de Géorgie, ce serait une catastrophe. Dans Regnum.Ru, il s’inquiète d’un possible retour des violences contre les minorités, qu’il s’agisse des Arménies qu’il représente ou des Azéris.

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[1] La chute du nazisme est célébrée le 8 mai en Europe de l’Ouest et le 9 mai en Europe de l’Est.




28 mars 2005

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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Fin de guerre ambiguë »

Auteur Hubertus Knabe

Le docteur Hubertus Knabe est historien et spécialiste des services secrets est-allemands. Il est directeur scientifique de la fondation Berlin-Hohenschönhausen, l’ancienne prison politique de la Stasi.

Source Die Welt (Allemagne)
Référence

« Zweierlei Kriegsende », par Hubertus Knabe, Die Welt, 20 mars 2005.

Résumé

On reproche souvent aux Allemands le fait que leur conception du monde (Weltanschauung) soit plus importante que la réalité, le credo rituel des politiciens au sujet du 8 mai 1945 c’est que ce fut un jour de libération ! La réalité est bien autre : aucun des alliés n’avait pour objectif de libérer les Allemands. Ils avaient combattu obstinément pour le Führer, le NSDAP comptait 8,5 millions de membres. En dehors de la minorité de gens persécutés pour des raisons raciales ou politiques, il n’y avait personne à libérer. Il s’agissait simplement de vaincre militairement et d’occuper. Non pas pour que les Allemands soient mieux dirigés, mais pour qu’ils ne puissent plus faire la guerre pendant 50 ans. Le gouvernement a été dissous et les Allemands ont perdu tout droit à l’autodétermination. On va dire que c’est une capitulation, mais qu’elle a apporté la liberté et la démocratie, que ce serait donc bel et bien une libération même si elle a été imposée contre la volonté des libérés. Il y a des situations semblables aujourd’hui, en Afghanistan ou dans les Balkans, l’invasion de l’Irak par les États-uniens était aussi fondée sur la libération.
On oublie que Staline a installé à l’Est une dictature communiste, il a été décisif dans la victoire sur le régime de terreur nazie, mais il n’est pas venu en libérateur. Pendant que les Britanniques et les Français déclaraient la guerre à l’Allemagne, Staline marchait sur la Pologne et passait un accord avec Hitler. Il s’est servi de la victoire des alliés pour asseoir sa dictature sur la moitié de l’Europe. A l’Ouest les soldats ont partagé du chocolat, à l’Est ils ont violé environ 2 millions de femmes et fusillé des dizaines de milliers de civils. Les soldats de l’Armée rouge se sont comportés comme des fascistes. Après les troupes, est venue la police secrète, plus de trois millions de prisonniers de guerre et de civils ont finis dans les camps. Plus de 100 000 personnes ont été emprisonnées sur le territoire de l’ancienne RDA. Des dizaines de milliers sont mortes dans les nouveaux camps qui étaient souvent les anciens comme Buchenwald et Sachsenhausen. Dans les territoires occupés par l’armée soviétique, deux millions et demi d’Allemands sont morts.
Il ne s’agit pas de transformer les bourreaux en victimes, mais la terreur soviétique a rendu possible l’installation de dictatures communistes, les espoirs de démocratie se sont vite éteints. Des milliers d’anti-fascistes et de démocrates ont aussi été condamnés en Allemagne par des tribunaux militaires. Comme par moquerie, le Parti socialiste allemand (SED), cette dictature d’exportation soviétique, avait même fait du 8 mai sa fête nationale. Quand on parle de jour de libération en Allemagne, on se décharge d’un poids. Si les Allemands ont été libérés en mai 1945, ils deviennent des victimes d’une dictature. Avec cette conscience, on supporte mieux les crimes du National-socialisme.


« Ainsi nous faisons l’éloge du nazisme ? »

Auteur Arndol Rüütel

Arnold Rüütel est le président de l’Estonie. Ancien secrétaire du comité central du temps de l’URSS, il est considéré comme le « père » de l’indépendance proclamée en septembre 1991.

Source Argoumenty i Fakty (Fédération de Russie)
Référence

« Разве мы восхваляем нацизм ? », par Arnold Rüütel, Argoumenty i Fakty, 23 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Après la victoire sur l’Allemagne nazie, des dizaines de milliers de gens ont péri dans les camps soviétiques. Je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie, mais la douleur est encore vive. C’est pour cela que j’ai décidé de passer le 9 mai en Estonie avec mon peuple. Je suis frappé par le fait que certains Estoniens considèrent que le pays est sorti vainqueur de la guerre aux côtés de l’Allemagne, l’Estonie a souffert de l’occupation nazie. La plupart des SS n’étaient pas volontaires, ce qui est une violation du droit international, en tant qu’habitants d’un pays occupé, ils ne devaient pas servir dans l’armée. Ils ont même dû se battre contre un régiment de fusiliers estoniens de l’Armée rouge, ils portaient la svastika contre leur volonté.
Il y a effectivement des gens qui en certaines dates historiques revêtent leur vieil uniforme, mais je dois souligner que l’Estonie avait un gouvernement clandestin pendant l’occupation qui se battait contre les Allemands et que certains ont combattu contre la Wehrmacht en 1944. Nous n’accusons pas la Russie de fascisme quand un Russe sort dans la rue avec une svastika. Si les restes du dernier commandant de la 20ème division SS estonienne Alfons Rebane ont été rapatriés et qu’on lui a érigé une stèle, c’est qu’il a dû combattre au front sans participer aux massacres de civils. Mais je ne suis pas historien et je ne fais pas de recherches sur les SS. Nous n’avons rien à cacher, et si Ephraïm Zouroff du centre Simon Wisenthal n’a pas pu consulter les dossiers de SS estoniens ayant participé à l’extermination des juifs, c’est que nous ne possédons pas de tels documents.
Même si l’Estonie a été déclarée « Judenfrei » (sans juif) le 20 janvier 1942 à la conférence de Wannsee et qu’Himmler a souligné l’aide précieuse de la police estonienne, il ne faut pas prendre ses paroles pour la vérité. Aucun Estonien n’a participé aux massacres des juifs. Il faut se baser sur les faits et non sur les émotions. Je tiens à redire que je suis très reconnaissant envers le peuple soviétique pour son sacrifice pendant la guerre. Toutefois, je voudrais que vous compreniez que les Estoniens ne se sont pas ralliés par principe au régime fasciste, mais pour retrouver leur indépendance. Notre petit pays a perdu 200 000 personnes dans les camps nazis et soviétiques. Il faut arrêter de chercher ce qui nous sépare, mais ce qui nous unit. La Russie et l’Estonie ont une masse d’intérêts en commun, j’en ai eu la confirmation lors de ma rencontre avec Vladimir Poutine. Il est intéressant pour la Russie d’avoir de bonnes relations avec l’Estonie car nous sommes membres de l’Union européenne.


« Du bon usage du non »

Auteur Jean-Pierre Chevènement

Jean-Pierre Chevènement est maire de Belfort et président d’honneur du Mouvement républicain et citoyen. Il a été ministre de la Défense du gouvernement de Michel Rocard (1988-1991) et ministre de l’Intérieur de celui de Lionel Jospin (1997-2000).

Source Le Figaro (France)
Référence

« Du bon usage du non », par Jean-Pierre Chevènement, Le Figaro, 23 mars 2005.

Résumé

Les partisans du « oui » au référendum nous sortent le refrain habituel : le « oui » ou le chaos. Et si au contraire, c’était le « non » qui offrait une chance de redresser la construction européenne ? La victoire du « non » en France signifierait simplement que les Français souhaitent que la construction européenne serve la croissance et l’emploi, signifie un progrès social et non une régression, préserve notre tissu industriel et permette enfin l’épanouissement de la démocratie républicaine au lieu de l’oligarchie. Ces exigences, parfaitement raisonnables, sont incompatibles avec les règles qu’on nous propose de figer dans le marbre de la « Constitution » : dictature de la Commission au nom du primat de la concurrence, Pacte de stabilité budgétaire absurde, Banque centrale déconnectée de toute influence du suffrage universel, etc.
L’Allemagne et l’Italie souffrent des mêmes maux économiques que la France et ont besoin des mêmes solutions. Les pays nouvellement adhérents et nos partenaires au Sud et à l’Est ont besoin que l’Europe ait un cœur dynamique. Or, ce cœur c’est la zone euro à douze. En son sein, le noyau fondateur des Six représente 75 % de la population de l’ensemble. Voilà le cœur du cœur. Il est puissant et relativement homogène. C’est la zone euro qu’il faut réformer autour de lui. Une victoire du « non » en France permettrait de mettre sur la table les réformes nécessaires :
- Révision des statuts de la Banque centrale avec l’objectif assigné de la croissance.
- Assouplissement du Pacte de stabilité, autorisant notamment la déduction des dépenses de recherche du montant plafonné des déficits.
- Création d’un véritable gouvernement économique à douze, capable de décider à la majorité qualifiée d’une harmonisation fiscale et d’une convergence sociale progressive.
Il faut faire l’inverse de ce que nous proposent de graver dans le marbre les zélotes du « oui ».
Concernant l’euro, il est temps de mettre un pilote dans l’avion et de confier la politique monétaire et de change au « gouvernement économique » autant qu’à la Banque centrale. Aujourd’hui, l’Europe n’est même pas capable d’emprunter pour mener de grands travaux. La zone euro intelligemment redressée doit être le moteur de toute l’Europe. C’est partant d’elle que nous nous tournerons vers les autres pays pour fournir des aides régionales substantielles en contrepartie d’une raisonnable convergence en matière fiscale et sociale.
Les partisans du « oui » affirment que sans la « Constitution » on reviendra au calamiteux Traité de Nice. Pourtant, il est loin d’être aussi calamiteux que ne le disent ceux qui l’ont négocié. Il ne prétend pas être une « Constitution » ir-réformable, il laisse à la France et l’Allemagne une parité en siège et il n’a pas les douloureuses ambiguïté du Traité constitutionnel. C’est un traité qui impose des alliances à géométrie variable et qui ne fige pas les conditions de création des groupes plus avancés.
Nous irons naturellement vers ces « groupes pionniers » qu’a évoqués le président de la République, en janvier 2004, après l’échec du sommet de Rome. La rencontre, il y a quelques jours, à Paris de MM. Schröder, Poutine, Chirac et José Luis R. Zapatero a constitué, en politique étrangère, une heureuse préfiguration d’une « Europe européenne » qui pourrait s’étendre demain à l’Italie, dès lors qu’elle le voudra. Cela montre que nous devons sortir de l’Europe des 25 pour conduire une politique indépendante. Il faut rompre avec la chimère d’une « nation européenne » qui n’existe pas et ne peut pas exister et accepter que c’est dans les nations que vit la démocratie. L’Europe ne doit pas être une prison des peuples.
La victoire du « non » ne mettrait pas un terme au mandat du président de la République qui court jusqu’en 2007. Elle le conduirait à prendre appui sur la volonté populaire pour remettre à plat la construction européenne en provoquant la réunion de deux conférences parallèles, l’une à douze avec les pays membres de la zone euro, l’autre à vingt-cinq. Un « non » français provoquerait un débat dans toute l’Europe et forcerait le Parti socialiste à changer de direction politique. C’est l’occasion pour notre pays d’offrir des propositions novatrices et donc de retrouver sa place en Europe.


« Vassalité ou indépendance »

Auteur Pierre-Louis Blanc

Pierre-Louis Blanc est ancien directeur de l’ENA et ancien ambassadeur en Suède, en Grèce et aux Nations Unies. Il est l’auteur de Valise diplomatique.

Source Le Figaro (France)
Référence

« Vassalité ou indépendance », par Pierre-Louis Blanc, Le Figaro, 24 mars 2005.

Résumé

Le Traité constitutionnel est une régression dans la marche déjà fort lente et peu éclairée de l’Europe vers son affirmation et la plénitude de son influence dans un monde multipolaire. Une déclaration sur l’indépendance de notre continent s’impose, mais nous en sommes loin. En réalité, il nous est demandé de poursuivre à vingt-cinq dans la voie ouverte en 1958 par le Traité de Rome.
À cette époque, dans le cadre d’un monde bipolaire, la construction européenne a mis en avant l’OTAN et a accepté sans réserve le rôle majeur de la puissance militaire des États-Unis et de son bouclier nucléaire pour assurer la défense de l’Occident. Or le monde a changé. Depuis la chute du Mur de Berlin, nous sommes entrés dans la période de « l’hyperpuissance » américaine. C’est un fait majeur relevant de l’analyse politique et nullement de l’antiaméricanisme. Le Traité constitutionnel n’en tient aucun compte et il confirme par son article 1-47-7 consacré à la défense l’acceptation de la vassalité de l’Europe envers les États-Unis.
Le « décrochage » incontestable de la « vieille Europe » observé au cours des dernières années va se trouver aggravé par l’acceptation du Traité constitutionnel. En appeler à la nécessité d’une déclaration solennelle de l’indépendance de l’Europe aurait, à tout le moins, l’intérêt et le mérite d’éclairer les peuples sur la réalité de l’enjeu et de lever bien des masques chez les prétendus « européens ». Cela permettrait aux peuples, et je dis bien aux peuples et non aux gouvernements, d’y voir plus clair. L’indépendance a un prix. Il peut être lourd, moins en tout cas, à terme, que celui de la vassalité.
Ce qui va se jouer dans le prochain référendum décidera de l’avenir de notre pays et de l’Europe pour le XXIe siècle. Acceptation de la vassalité ou recherche de l’indépendance. Tel est le choix. Une certitude. La France ne peut renoncer à sa souveraineté qu’au profit d’une souveraineté européenne nouvelle où chaque nation trouvera la place qui lui revient.


« Cette Constitution, non merci »

Auteur Jacques Nikonoff

Ancien représentant de la Caisse des dépôts aux États-Unis, Jacques Nikonoff est président d’ATTAC-France.

Source Libération (France)
Référence

« Cette Constitution, non merci », par Jacques Nikonoff, Libération, 23 mars 2005

Résumé

Le référendum organisé le 29 mai 2005 en France a une portée historique. En cas de victoire du « non », jamais les citoyens n’auront eu d’occasion plus claire et plus prometteuse de faire repartir l’Union européenne (UE) sur de nouvelles bases, et de mettre un coup d’arrêt aux politiques néolibérales. La vraie question de ce scrutin est aussi : oui ou non au libéralisme à l’européenne.
Il y a deux raisons principales pour lesquelles voter « non ». La première raison est que depuis l’Acte unique de 1986, l’Europe vit une profonde crise économique, sociale et environnementale, conséquence directe des politiques menées par les pays de l’Union et par la Commission européenne. On a mis la concurrence au centre de l’Union européenne au lieu de la coopération, de la solidarité et de la justice sociale. En outre, cette concurrence n’est qu’illusoire puisque bien souvent les marchés sont partagés entre groupes transnationaux. S’y ajoute une crise politique démontrée par le fort taux d’abstention.
La seconde raison est que ce texte conduit à organiser un recul systématique de la démocratie en Europe et à y faire disparaître toute ambition sociale. Recul organisé de la démocratie : impossibilité de véritables initiatives citoyennes, tout comme, dans les faits, de révision de la Constitution ; mise à l’écart du peuple comme source de la souveraineté ; géométrie variable de l’égalité entre les États ; soumission de la politique étrangère et de la défense de l’Union à l’Otan et donc aux États-Unis ; atteintes à la laïcité ; limitation des « coopérations renforcées » ; « constitutionnalisation » de la politique économique. En outre, le texte renonce à toute ambition pour l’Union en terme social et d’environnement. Un mécanisme économique contestable, la « concurrence libre et non faussée », est érigé en principe constitutionnel d’organisation de la société. Si la Constitution européenne était ratifiée, le vieux rêve des néolibéraux les plus extrêmes serait réalisé en grande partie en Europe. Ils seraient enfin parvenus à soustraire totalement la décision économique au pouvoir du législateur et du suffrage populaire.
Le vote du 29 mai 2005 est l’un des scrutins les plus importants de ces 60 dernières années. Il révélera le rapport de forces entre les idées néolibérales de régression sociale et démocratique et les idées progressistes de solidarité. Une victoire du « non » stimulera à coup sûr les luttes sociales et syndicales. Le gouvernement Raffarin, le président de la République et le Medef, tous adeptes du « oui », seront affaiblis, ouvrant le champ à des avancées sociales. Cela forcera également le Parti socialiste et les Verts à une clarification sur la question libérale.
Une victoire du « non » en France aurait donc de toute manière pour vertu de débloquer la situation, de desserrer l’emprise néolibérale en Europe, de redonner confiance et espoir à ceux qui considèrent qu’un autre monde et une autre Europe sont possibles. Le chaos annoncé par les partisans du « oui » n’aura pas lieu. La discussion entre les gouvernements reprendra, mais dans un tout autre rapport de forces, et permettra certainement de mieux respecter les aspirations réelles des citoyens favorables à une véritable Europe sociale et solidaire.


« La Constitution mérite le débat »

Auteur Claudie Haigneré

Claudie Haigneré est ministre déléguée française aux Affaires européennes.

Source Libération (France)
Référence

« La Constitution mérite le débat », par Claudie Haigneré, Libération, 25 mars 2005.

Résumé

Sous le titre « Cette Constitution, non merci », le président d’Attac France s’est livré dans ces pages à une harangue exemplaire de méthodes trop largement partagées par certains opposants à la Constitution européenne : théorie du complot, désinformation, incohérence et contradiction.
Le complot, c’est celui des « adeptes du oui » (une véritable secte !), le gouvernement, le grand patronat et une « poignée de transnationales ». Car on sait que l’ennemi est toujours cosmopolite. Le mal qu’ils veulent imposer : la concurrence, qui serait la cause d’une profonde « crise économique, sociale et environnementale ». Plus loin, il affirme pourtant que « les grands marchés sont contrôlés par une poignée de transnationales ». Alors de quoi l’Europe souffre-t-elle : de la concurrence ou des monopoles ? Soyons sérieux, ce principe est au cœur de la construction européenne depuis 1957 et il a valeur constitutionnelle en France depuis 1789. Le Traité n’ajoute rien à cela. Au contraire, il encadre le jeu de la libre concurrence avec une clause sociale. Les consommateurs savent également ce qu’ils peuvent gagner à la libre concurrence. Opposer la libre concurrence au social est absurde, particulièrement lorsqu’on parle d’une Constitution européenne qui donne au social une place qu’il n’avait jamais eue jusqu’alors.
On nous dit que ce Traité ne fait pas du plein-emploi un des objectifs de l’Union alors que c’est le cas dans l’article I-3 de la Constitution. On nous dit qu’il ne reconnaît pas les services publics, subordonnés aux règles de la concurrence alors que ce texte fait de de l’accès aux services publics, les services d’intérêt économique général, selon le vocabulaire du Traité, un droit fondamental inclus dans la Charte des droits fondamentaux. C’est pour ces raisons que la Confédération européenne des syndicats et la quasi-totalité des partis socialistes européens ont appelé à voter pour cette Constitution. On nous dit que la Constitution « organise un recul systématique de la démocratie en Europe », alors que l’une des innovations de ce Traité est précisément de renforcer considérablement le rôle des citoyens et du Parlement européen qui les représente. Attac nous dit que la Constitution « soumet la politique étrangère et de défense de l’Union à l’OTAN et donc aux États-Unis ». Après le complot des cent familles, le complot américain ? À moins qu’il ne s’agisse des mêmes ? Mais la Constitution est, depuis Maastricht, le Traité qui fait le plus avancer la politique extérieure et la défense européennes.
Il faudrait plusieurs pages pour répondre à chacune de ces contre-vérités, jetées pêle-mêle comme un nuage d’encre. Mais l’exercice serait vain. Car on découvre à la fin de l’article le véritable but poursuivi. Ce qui compte c’est de préparer le grand soir, de réveiller les luttes syndicales en vue des élections de 2007. Et pour cela, on est prêt à revenir au Traité de Nice. Certes, l’objectif final est de « reprendre la discussion entre les gouvernements, dans un tout autre rapport de forces ». Pour un nouveau traité dans dix ou quinze ans ? Ce nouveau rapport de force sera défavorable à la France. Le 29 mai, les Français, dont les idées ont très largement inspiré la Constitution européenne, décideront de continuer à construire l’Europe ou de la laisser se faire sans eux. Cela mérite un débat digne.


« Des rivalités aux dialogues »

Auteurs Ana Palacio, Vasil Hudak

Ana Palacio est ancienne ministre des Affaires étrangères espagnole du gouvernement de José-Maria Aznar.

Vasil Hudak est vice président de l’EastWest Institute et directeur de son centre à Bruxelles.

Source Moscow Times (Fédération de Russie)
Référence

« From Rivalries to Dialogue », par Ana Palacio et Vasil Hudak, Moscow Times, 24 mars 2005.

Résumé

La rencontre de Vladimir Poutine à Paris avec les dirigeants européens a eu lieu alors que les relations de la Fédération de Russie avec ses partenaires clés, les États-Unis et l’Union européenne, sont au plus bas. Un nombre croissant de voix occidentales appellent à des politiques plus dures vis-à-vis de la Russie et même à son exclusion du G8. Ce qui est en cause, c’est la centralisation du pouvoir, la pression de l’État sur les médias indépendants et la société civile, le traitement de Yukos et l’allocation des licences d’exploitation des ressources naturelles. De leur côté, les dirigeants russes se sentent trahis et incompris. Ils affirment que leur politique ne vise qu’à préserver l’intégrité territoriale russe à tout prix et à regagner le contrôle des ressources naturelles du pays. Ils prétendent que seule une Russie forte et stable peut être un bon partenaire.
Les visions opposées sont évidentes dans les ex-Républiques soviétiques se trouvant entre l’Union européenne et la Russie. Les révolutions démocratiques en Géorgie et en Ukraine ont été vues à Moscou comme des complots pour isoler la Russie. La révolution en Ukraine a été ressentie douloureusement. Au Kremlin on se demande qui sera le prochain. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’influence russe. Il faut mettre au point une coopération entre l’Union européenne et la Russie dans les États post-soviétique, dans le respects des choix fait par ces pays. Il ne faut pas demander à ces pays de choisir entre l’Europe et la Russie. Il faut mettre en place un partenariat qui profitera à tous.


« Le gouvernement ne voulait pas que Poutine et Berezovski tombent nez à nez sur la place centrale de Kiev »

Auteur Alexandre Volkov

Alexandre Volkov est oligarque et député au parlement ukrainien. Ancien conseiller de Leonid Kuchma (1994-1998), il est aujourd’hui l’organisateur de la venue de Boris Berezovski en Ukraine.

Source Vremya Novostyey (Fédération de Russie)
Référence

« Власти не хотели, чтобы Березовский встретился с Путиным на Крещатике », par Alexandre Volkov, Vremya Novostyey, 22 Mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

C’est moi qui suis l’initiateur de la prochaine visite de Boris Berezovski en Ukraine, nous en avions parlé l’été dernier. Je l’ai rencontré il y a une dizaine d’années, ensuite nous avons soutenu ensemble Leonid Kuchma aux élections de 1999. Il vient chez moi, c’est une visite personnelle, même s’il donnera peut-être quelques conférences de presse. Je ne peux pas vous dire à sa place s’il a soutenu Viktor Yushchenko. Le pouvoir ukrainien ne voulait pas qu’il tombe nez à nez avec le président Poutine sur la place centrale de Kiev, mais une fois que la visite du président sera terminée, sa demande sera examinée. C’est un homme très intelligent, il saisira la moindre chance pour réaliser ses objectifs politiques, je voudrais que certains représentants actuels du gouvernement le sachent. On le diabolise, mais il n’est pas question pour lui de mener des intrigues contre la Russie ou d’installer une antenne relais à Lougansk pour diffuser des programmes anti-Poutine vers la Russie. C’est un homme d’affaires qui a été l’un des principaux consultants et investisseurs du président russe lors des précédentes présidentielles. Il est possible que l’entourage du président le monte contre Berezovski par peur du retour de ce concurrent puissant au Kremlin. Sa venue ne va pas changer le cours des choses en Russie et le gouvernement ukrainien ne compromettra pas ses relations avec la Russie.
Les enregistrements de Melnitchenko ont été faits illégalement, ils ne peuvent donc pas servir de preuve. Pour ce qui est de l’affaire Gongadze, le dénouement est proche, il sera cependant difficile de remonter jusqu’au commanditaire après la mort de Kravtchenko. Malgré tout le bien que je pense de lui, je ne pense pas que ce soit Kuchma le responsable. Je continue à penser que la personne qui a téléphoné à l’ambassade géorgienne à Kiev pour dire que j’étais mêlé à cette affaire est un membre ou un ancien membre des services spéciaux. J’ai été proche de Kuchma, mais depuis 2001, des désaccords ont surgi et nous ne nous voyons plus du tout.
Par la suite j’ai soutenu Yushchenko. Son entourage était contre, mais quand la situation est devenue délicate, ils ont fait appel à moi. Le nouveau pouvoir en place est encore moins reconnaissant que l’ancien, je n’en suis pas proche. Si le parti au pouvoir continue à exercer une vengeance sur les politiciens et les entreprises qui soutenaient Viktor Yanoukovych, un renversement des forces parlementaires n’est pas exclu en 2006. Les sondages donnent actuellement 18 % d’intentions de vote pour Yanoukovych, contre 44 % lors des élections. Cela ne peut remonter que si le pouvoir actuel se comporte de façon idiote avec le Sud et l’Est du pays. Sans cela il n’aura pas d’influence dans le prochain parlement. La seule solution pour lui est d’unir l’opposition sous l’étendard du parti « des régions ».


« Moscou doit maintenir ses bases militaires en Géorgie »

Auteur David Rstakian

David Rstakian est le dirigeant du parti Virk représentant les intérêts des Arméniens da la région géorgienne de Samstkhe-Javakheti.

Source Regnum.ru (Fédération de Russie)
Référence

« Москва должна сохранить военные базы в Грузии », par David Rstakian, Regnum.ru, 21 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

La situation ne s’est pas améliorée avec l’arrivée de Saakashvili au pouvoir, au contraire. Les conditions sociales se sont dégradées. La nouvelle loi sur l’enseignement a été perçue négativement par les Arméniens du Djavakhk [1]. Il est prévu de passer de l’Arménien au Géorgien et on a aussi diminué le volume des cours d’histoire arménienne. Cela va nécessiter un apport de cadres dans la région car nos enseignants sont en majorité spécialisés en arménien. Le gouvernement géorgien stimule ces modifications démographiques en payant plus cher les enseignants géorgiens, cela ne peut être pris que négativement. Ils compliquent aussi volontairement les échanges avec l’Arménie, lors du dernier meeting à Akhalkalak [2], le peuple exigeait la construction d’un terminal douanier.
Contrairement à ce qu’il avait promis, Saakashvili est venu les mains vides, le 28 décembre dernier. La situation s’est échauffée quand il a été question du retrait des bases russes, les Arméniens du Djavakhk ont eu peur. Nous ne savons pas qui remplacerait les Russes, un contingent turc ou géorgien ? Nous nous souvenons des atrocités commises par les Géorgiens entre 1940 et 1945 et nous ne voulons ni d’eux, ni des Turcs. Les retombées économiques seraient importantes pour une région où le chômage est chronique. Le rétablissement des visas oblige à payer une centaine de dollars pour aller en Russie et là-bas peu importe que tu sois Géorgien ou Arménien, tu as juste le temps de travailler pour payer ton billet retour. Nous avons des problèmes sociaux, des problèmes de sauvegarde de notre culture, de notre langue. Il y a des questions vite réglées dans d’autres régions qui ne le sont pas dans la nôtre et il ne s’agit pas d’obstacles financiers. Je pense que le gouvernement commencera à investir chez nous quand il n’y aura plus d’Arméniens.
Il y a des centres européens chez nous dont un centre des minorités nationales enregistré au ministère de la Justice géorgien. Tous ces centres sont des outils du pouvoir. Les gouvernements géorgiens mènent la même politique envers notre région depuis un siècle : venir à bout de ces zones de peuplement arméniennes. Je n’ai pas compris pourquoi la totalité des Arméniens qui servaient dans la base russe ont été envoyés dans d’autres régions de Russie récemment, non pas que cela fasse une grosse différence, mais cela permet de joindre l’utile à l’agréable. Il n’y a plus de heurts avec les minorités azéries car nous avons les mêmes problèmes. L’attitude du gouvernement envers eux est similaire. Nous sommes contre la construction de la voie ferrée reliant Kars en Turquie à Akhalkalak en Géorgie passant par le Djavakhk, le but est uniquement d’isoler l’Arménie, partenaire de la Russie.
La Russie utilise le problème des Turcs Meskhètes pour faire pression sur la Géorgie [3], la Géorgie utilise l’avis défavorable des habitants du Djavakhk pour justifier son refus sur l’arène internationale. Nous espérons que la Russie et la Géorgie vont s’entendre sur les bases militaires. Il y a un troisième protagoniste, les États-Unis avec à leurs côtés la Turquie et l’Azerbaïdjan qui a des intérêts dans la région. Nous serions à l’épicentre d’une éventuelle confrontation. Nous défendons les intérêts de notre « mère-patrie », l’Arménie, ce qui ne veut pas dire que nous faisons partie du peuple arménien. Ils ont des solutions et des ressources pour nos problèmes socio-économiques, mais le gouvernement géorgien entrave leurs initiatives. Une commission intergouvernementale doit étudier la question. Pour l’instant il ne s’agit que de manifestations, mais si cela devait dégénérer en conflit, les Arméniens ne resteraient pas les bras croisés. La Russie doit maintenir sa base, reste à savoir si elle a les ressources politiques ou économiques pour le faire.


 



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FMI
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