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Tribunes et décryptages - 4 avril 2005
Battre le complice
Décryptage
Le 31 mars, la commission d’enquête sur les « erreurs » des services de renseignement avant la guerre contre l’Irak, diligentée par George W. Bush, a rendu son rapport. Les co-présidents, le juge de la cour d’appel Laurence Silberman et l’ancien sénateur démocrate de Virginie Charles Robb ont rédigé les conclusions qu’on attendait d’eux : ils ont totalement dédouané l’administration Bush de ses mensonges, ont condamné l’ancienne équipe dirigeante de la CIA, depuis remplacée par celle de Porter Goss, et ont renouvelé les attaques contre l’Iran et son programme nucléaire. L’ancien vice-secrétaire à la Défense démocrate, Ashton B. Carter, auditionné par la commission, dénonce ces conclusions dans le Washington Post. Pour lui, ce n’est pas le renseignement états-unien qu’il faut pointer du doigt, mais les pressions politiques qu’il a subi pour justifier une attaque de l’Irak. Toutefois, sa dénonciation trouve vite ses limites car il ne peut pas remettre en cause des mythes sur lesquels s’est également appuyée l’administration Clinton. De même, cette question faisant consensus dans les élites états-uniennes, il tient pour acquis le fait que l’Iran développe des armes nucléaires malgré l’absence de preuves.
L’ancien expert états-unien en armement en Irak, Scott Ritter, s’insurge dans The Independent contre cette trop facile absolution. Toutefois, il rappelle que la Maison-Blanche n’a pas agi seule pour désinformer l’opinion, elle a reçu le soutien britannique. Les États-uniens sont complices du crime en Irak puisqu’ils ont réélu George W. Bush ; l’auteur demande aux électeurs du Royaume-Uni de ne pas agir de même et de faire perdre Tony Blair lors de la prochaine élection législative dont la date devrait bientôt être fixée. Mais quelle serait l’utilité de voter pour les conservateurs qui soutenaient la politique des travaillistes en Irak ? C’est cette question que pose Charles Kennedy, leader des libéraux démocrates britanniques dans The Guardian. Il estime que le bipartisme a fait son temps au Parlement et que les électeurs doivent se tourner vers son parti, la seule grande formation à ne pas soutenir la politique étrangère du 10 Downing Street, et à refuser l’alignement sur Washington.
La démocratie britannique s’est construite sur un premier bipartisme opposant libéraux et conservateurs autour de la redistribution des pouvoirs entre aristocratie et bourgeoisie ; ce bipartisme a disparu avec l’émergence politique de la question sociale et la naissance du Parti travailliste, ce qui a donné un nouveau bipartisme opposant travaillistes et conservateurs. Aujourd’hui, les libéraux espèrent que ce système va disparaître suite à l’émergence de la question de l’indépendance britannique vis-à-vis des États-Unis. Ils entendent récupérer la mise et ne pas laisser la nouvelle formation de George Galloway, Respect, bénéficier de cette nouvelle donne.
LA CIA, mise à mal par le dossier Robb-Silberman, est également attaquée sur un autre front : sa gestion de l’après guerre. Laurie Mylroie, « experte » néo-conservatrice de l’Irak à l’American Entreprise Institute, s’en prend à nouveau à Langley. Dans le Daily Star, elle affirme que l’administration Bush a eu tort de confier à l’Agence et au département d’État le soin de reconstruire l’Irak. Aujourd’hui ce pays est aux mains d’islamistes soutenus par Téhéran ou d’incapables entourés par d’ancien ba’asistes comme Iyad Allaoui. Elle demande donc un retour aux affaires du favori des faucons Ahmed Chalabi. Proche de James Woolsey, mentor d’Ahmed Chalabi, Mme Mylroie publie son texte alors que les négociations entre mouvements irakiens acceptant l’occupation se poursuivent. On peut y voir l’offensive d’un clan à Washington pour remettre sur les rails son poulain contre ceux des autres.
Dans une interview à Die Zeit consacrée, entre autres, à la politique étrangère allemande, le chancelier Gerhard Schröder se montre apaisant sur le dossier irakien qui fut le principal sujet de discorde avec Washington. Il se félicite de l’organisation des élections, mais estime que les États-Unis ont dû se rapprocher des positions européennes. Toutefois, cette tonalité diplomatique ne l’empêche pas de faire avant tout la promotion de l’axe continental qu’il entend former avec Paris, Moscou et Pékin. Ainsi, il se félicite des liens de Berlin avec la fédération de Russie de Vladimir Poutine et réaffirme que l’Union européenne a raison de lever l’embargo sur les armes en direction de la Chine.
Le remodelage du « Grand Moyen-Orient » par les États-Unis est présenté dans le monde occidental comme un moyen de parvenir à deux objectifs : éradiquer le terrorisme et parvenir à faire appliquer les Droits de l’homme dans cette région. Suivant la rhétorique néo-coloniale, les populations arabo-musulmanes seraient incapables de réformer leurs régimes elles-mêmes et donc de parvenir à ces deux objectifs.
Co-créateur d’Al Qaïda avec la CIA à l’époque de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, le prince Turki Al-Faisal bin Abd Al-Aziz Al-Saud se livre à un exercice diplomatique difficile dans un interview à Die Welt : dédouaner son pays de tous liens avec Al Qaïda (accusation régulièrement proférée contre Riyad par les faucons) sans franchir le Rubicon, c’est à dire sans dénoncer les liens actuels entre les États-Unis et l’organisation de Ben Laden. Il s’efforce donc de présenter Al Qaïda comme un mouvement religieux particulier qui n’aurait aucun lien avec le wahhabisme.
N’ayant pas les responsabilités diplomatiques du prince Turki, le philosophe-islamologue suisse Tariq Ramadan peut rompre avec les problématiques occidentales sur la deuxième justification du remodelage du Proche-Orient : les Droits de l’homme. Se rappelant que l’islamisme est né d’une réaction à la colonisation occidentale, il met en garde contre une promotion des libertés imposés de l’extérieur et qui, multipliant les amalgames, braquerait les musulmans contre l’idée même de réforme. L’auteur s’efforce de démontrer dans un texte publié par le Guardian et le Boston Globe, commentant un texte bien plus long publié par Oumma.Com, que la réforme interne du monde musulman est possible. Il appelle à une réforme de la charia, la loi islamique, qui doit commencer par un moratoire immédiat sur les châtiments corporels pratiqués au nom de l’islam et ce partout dans le monde. Au contraire, les pressions occidentales ne feront que radicaliser et légitimer les régimes ou les groupes qui pratiquent ces punitions corporelles ou ces modes d’exécution.
Réseau Voltaire
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4 avril 2005
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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Un échec politique, pas dans l’espionnage »
Auteur
Ashton B. Carter
Source
Washington Post (États-Unis)
Référence « A Failure of Policy, Not Spying », par Ashton B. Carter, Washington Post, 3 avril 2005.
Résumé George W. Bush a remercié la commission d’enquête Robb-Silberman pour son analyse sur les erreurs du renseignement états-unien dans ses rapports concernant les pays de l’« Axe du mal ». Ce rapport contient en effet de nombreuses recommandations judicieuses, mais le problème est que les échecs du renseignement sont rarement le vrai problème, en comparaison des erreurs politiques. Il est facile de comprendre pourquoi le président Bush ne souhaite pas qu’on insiste sur ce point mais la commission d’enquête aurait quand même dû se pencher sur ce point.
Bien que le chapitre sur la Corée du Nord soit classé secret défense, il semble, pour ce qui a filtré, que le rapport reproche qu’il n’y ait pas suffisamment de moyens mis en place pour disposer d’informations sur le programme nucléaire de Pyongyang. Mais comme la Corée du nord a admis avoir la bombe et qu’elle a eu une politique assez claire dans ce domaine, qui avait-il exactement à savoir en plus ? L’aboutissement de son programme nucléaire est essentiellement dû à l’inaction politique de Washington. On assiste à la même chose en Iran. Faute de frappes militaires ou de négociations, Téhéran développe son programme nucléaire. En Irak, il y a effectivement eu un problème venant des services de renseignement, mais comme l’administration Bush a affirmé depuis l’invasion qu’elle aurait quand même fait la guerre à ce pays, qu’il ait ou non des armes de destruction massive, là encore le problème est politique.
Dans les trois cas étudiés, les problèmes de renseignement n’ont pas une grande importance en comparaison du problème dans la prise de décisions. Aujourd’hui, nous savons que Ben Laden veut se procurer des armes nucléaires, mais l’administration Bush ne prend pas de décision. Il faut une meilleure politique contre les armes de destruction massive.

« Ne laissez pas les va-t-en-guerre s’en tirer »
Auteur
Scott Ritter
Source
The Independent (Royaume-Uni)
Référence « Don’t let the warmonger off the hook », par Scott Ritter, Independent, 3 avril 2005.
Résumé Colin Powell restera dans l’Histoire comme celui qui a fourni de fausses informations sur l’Irak au Conseil de sécurité de l’ONU. Son passé et ses autres fonctions ne comptent plus. Powell a répété le rôle qu’il avait tenu à cette occasion dans le magazine allemand Stern, où il réaffirme que tout le monde croyait sincèrement aux armes de destruction massive irakiennes lorsqu’il fit son rapport.
Il persiste et signe en écrivant le préambule d’un rapport sur les renseignements de la CIA avant la guerre, qui accuse l’agence d’avoir failli dans son action. La commission responsable du rapport blâme Langley pour ses erreurs et occulte toute pression politique que la CIA aurait pu subir. Il s’agit d’une bien curieuse conclusion quand on se souvient que le rapport de la CIA date d’octobre 2002, soit deux mois après que George W. Bush ait pris la décision d’envahir l’Irak. Ce qui est éclairant dans ce rapport par contre, c’est qu’il montre bien qu’à cette époque, la CIA ne fonctionnait plus comme une agence de renseignement mais qu’elle se contentait de relayer les rumeurs sur la culpabilité de l’Irak et d’écarter les informations contradictoires.
Toutefois, n’oublions pas que les États-Unis n’ont pas été les seuls à diffuser ce type d’informations. Les Britanniques ont fait de même. George W. Bush et Tony Blair n’ont pas seulement violé la loi internationale et les règles démocratiques, ils ont également sapé l’intégrité intellectuelle de leurs services. Les deux dirigeants ont provoqué la mort de 1 500 Américains, 90 Britanniques et des dizaines de milliers d’irakien dans une guerre inutile construite sur de fausses affirmations. Les États-Unis sont complices de cette guerre en ayant réélu George W. Bush, les Britanniques peuvent envoyer un message différent en faisant battre Blair.

« Cette volatilité électorale va susciter une ère tripartite »
Auteur
Charles Kennedy
Source
The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « This edgy volatility will usher in a three-party era », par Charles Kennedy, The Guardian, 4 avril 2005.
Résumé Je suis optimiste concernant les élections. Il y a aujourd’hui une incertitude qui n’existait pas auparavant. Certains analystes estiment qu’il existe une déconnexion entre le peuple et les formations politiques mais je ne le crois pas. J’ai fait des milliers de kilomètres à travers tout le pays pour parler avec les citoyens, j’ai défilé avec un million de personnes contre la Guerre d’Irak et j’ai vu que si les électeurs sont indécis, ils ne sont pas désintéressés. Il est temps de réaffirmer notre démocratie et ces élections en offrent l’occasion.
La Guerre d’Irak a été un choc pour la population, qui en a assez qu’un gouvernement élu ne tienne pas compte de ce qu’elle veut, lui mente, néglige les faits et mine notre tradition libérale au nom de la guerre au terrorisme. La population ne veut pas plus, toutefois, de l’agitation des fantasmes sécuritaires menée par les conservateurs. Les travaillistes n’ont pas une attitude plus digne dans la campagne et ils tentent d’effrayer les électeurs en affirmant que les Libéraux démocrates s’allieront avec les conservateurs. Ce n’est pas le vrai débat de ces élections.
Le vrai point important est la justice sociale ; les Libéraux démocrates veulent un système de protection sociale plus juste dans le domaine de la santé, de l’aide aux parents et des retraites. Nous sommes une alternative aux travaillistes et aux conservateurs. Nous nous sommes opposés à la guerre quand ils la soutenaient. Nous avons également été les premiers à demander un référendum sur le traité constitutionnel, nous avons combattu la législation anti-terroriste de Tony Blair et nous nous sommes battus pour les services publics.
La prochaine élection sera un vrai affrontement entre trois partis et nous ignorons encore le résultat.

« Le fossé entre l’objectif de liberté et son application »
Auteur
Laurie Mylroie
Source
Daily Star (Liban)
Référence « The gap between the freedom objective and its implementation », par Laurie Mylroie, Daily Star, 4 avril 2005.
Résumé Le monde a été surpris par la bravoure des Irakiens qui ont voté pour assurer à leur pays un avenir meilleur. La force de l’appel états-unien en faveur de la démocratie était évident ce jour-là et cet appel a inspiré le reste du monde arabe, en premier lieu le Liban.
Malheureusement, un gouvernement irakien tarde à se former et le peuple irakien se sent trahi : pourquoi ont-ils risqué leur vie en allant voter ? Une part du problème vient de l’influence de l’Iran. C’est lui qui a conduit Ibrahim Al-Jaafari à devenir candidat des chiites pour le poste de Premier ministre. Il s’agit d’un islamiste peu compétent et cela conduit les Kurdes à se montrer méfiants dans les négociations pour former un gouvernement. Cela se serait mieux passé si le candidat avait été Adel Abdel Mehdi ou Ahmed Chalabi.
Les États-Unis n’étaient pas préparés à ces résultats. Ils souhaitaient le maintien d’Iyad Allaoui à son poste, mais ce dernier apparaissait comme corrompu aux yeux des Irakiens et sa liste n’a reçu que 14 % des suffrages. On lui reproche également d’avoir été incapable de régler les problèmes de sécurité. Cela est largement dû à l’infiltration des ba’asistes dans son gouvernement. C’est déjà cette pénétration ba’asiste dans son entourage qui a fait échouer les deux tentatives de coup d’État contre Saddam Hussein qu’il a organisées dans les années 90. Chalabi avait prévenu la CIA de l’échec annoncé, mais cette dernière a continué, puis ne lui a pas pardonné l’échec du renversement de Saddam Hussein. L’administration Bush ne devrait pas confier à la CIA et au département d’État, qui s’opposaient à la guerre, le soin de la reconstruction de l’Irak.

« La liberté, c’est plus que la liberté commerciale »
Auteur
Gerhard Schröder
Source
Die Zeit (Allemagne)
Référence « Freiheit ist mehr als nur Gewerbefreiheit », par Gerhard Schröder, Die Zeit, 31 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview dont nous n’avons traité que les parties concernant la politique étrangère de l’Allemagne.
Résumé Nous allons voir si la démocratie arrive plus vite que prévu au Moyen-Orient ; cette stabilisation dans la région est dans notre intérêt, je n’ai pas de problème pour reconnaître que les élections en Irak sont un progrès, au contraire. Le problème a toujours été de savoir si l’on influence de l’extérieur ou si l’on réforme de l’intérieur, désormais il semble que ce soit la deuxième solution qui soit la bonne. C’est le résultat d’un débat entre Européens et États-uniens, je pense d’ailleurs que les États-uniens aussi ont revu leur façon de voir les choses.
Je prends en compte l’avis de ceux qui sont opposés à la levée de l’embargo sur les armes envers la Chine, mais j’ai exposé mes motivations et elles ne changeront pas. Cet embargo a été mis en place en 1989 à la suite des évènements sur la place Tienanmen et non à cause d’une politique extérieure agressive de la Chine. La constitution de notre pays stipule que c’est le gouvernement qui décide de la politique extérieure, malheureusement les partis d’opposition font usage de cette question pour semer la discorde dans la coalition rouge-verte.
Il n’y aura pas de paix ni de développement économique durable en Europe sans véritable partenariat stratégique avec la Russie. Cette conséquence d’un passé sanglant est l’une des pierres angulaires de mon travail. Vladimir Poutine essaye sérieusement de modifier les structures pour que l’on puisse réellement parler d’une Russie démocratique. Naturellement il s’agit d’un processus. Tout le monde s’accorde à dire que les années Eltsine ont été le théâtre d’une spoliation du patrimoine, et seul un rétablissement de l’État pouvait mettre un terme à ce chaos. Tous les observateurs, internationaux y compris, ont déclaré que les élections n’ont pas été manipulées et la presse en Russie exerce une critique vive. On doit se garder de faire des généralisations concernant les controverses de politique intérieure, dont les médias rendent compte de manière discutable, je ne vois en outre aucune alternative démocratique viable à Poutine et à sa politique.
Il est indiscutable que ce qui s’est passé à Istanbul en Turquie, le 8 mars, avec le matraquage d’une manifestation pacifique par la police anti-émeutes dont les images ont fait le tour de la planète est inacceptable ; le gouvernement a promis que les responsables devraient rendre des comptes et nous suivons l’affaire. Penser que les réformes voulues par Erdogan seraient facilement traduites dans la loi était naïf compte tenu de la situation qui règne depuis 60 ans. Je ne suis pas étonné que l’appareil qui était contre ces réformes ait réagi négativement. Il nous revient à nous, les Européens, de tenir nos engagements en signant les accords le 3 octobre et aux Turcs de tenir les leurs.
Il serait outrageux de qualifier ma politique de Wilhelmienne, car la politique de Guillaume II était interventionniste et avec des moyens qui ne conviennent pas aujourd’hui. Je n’ai envoyé de canonnière nulle part et cela n’arrivera pas.

« Al Qaida est un culte religieux »
Auteur
Turki Al-Faisal bin Abd Al-Aziz Al-Saud
Source
Die Welt (Allemagne)
Référence « Al Qaida ist ein religiöser Kult », par Prince Turki Al-Faisal Al-Saud, Die Welt, 31 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Les choses ont changé aujourd’hui, nous avons de nouveaux dirigeants palestiniens, après les bonnes intentions nous allons passer aux actes. La guerre en Irak est terminée, même si les raisons de son déclenchement se sont révélées non fondées. Depuis ces deux années de reconstruction des structures du pouvoir irakien, le terrorisme a pris des dimensions insoupçonnées, je ne suis pas le seul à le dire, l’Irak est devenu un aimant pour le terrorisme international. J’espère que le processus de démocratisation engagé en juillet l’année dernière va amener la stabilisation avec des conséquences sur toute la région. Le prix à payer en vies humaines est fort, mais il y a des points positifs, ainsi les pays limitrophes de l’Irak ont mis en place un mécanisme de consultation. La question de savoir si l’intervention était justifiée est une question d’avant-hier ; depuis les élections, la population et les pays voisins veulent regarder vers l’avenir.
Je ne pense pas que la diminution des attentats en Israël pendant les élections irakiennes signifie qu’Al Qaïda ait adopté le principe du « rent a bomber » en sous-traitant ses attentats à d’autres organisations. Je ne sais rien d’une éventuelle coopération entre le Hamas ou le Hezbollah et Al Qaïda ou son sbire en Irak, Zarquaoui. Il n’y a pas de contexte culturel pour les attentats-suicide dans notre région, il s’agit à la fois d’un changement de modus operandi et d’une plus forte manipulation psychologique. L’homme qui s’est fait exploser dimanche dernier au Qatar était un cadre égyptien avec femme et enfants qui gagnait 5000 dollars par mois, était logé et fréquentait des étrangers. Ce nouveau type de kamikazes n’est pas aiguillonné par la misère ou l’absence de libertés politique, il s’agit d’une nouvelle technique de lavage de cerveaux. Il ne s’agit pas d’une branche du wahhabisme saoudien, cela n’a rien à voir. Les interprétations actuelles qui justifient la terreur sont contraires aux fondements, ceux des sunnites avant-tout, établis par l’Islam depuis 1400 ans. Toutes les écoles juridiques de l’Islam respectent certains préceptes de base : tu ne tueras point, tu ne commettras pas le suicide…
Ben Laden est un cas intéressant de mégalomanie. Il a d’abord combattu l’envahisseur soviétique en Afghanistan, le cœur d’Al Qaïda était né ; il fallait ensuite trouver de nouveaux terrains d’action, ce fut contre les Américains et leurs alliés. Je pense qu’Al Qaïda est un culte religieux plus qu’un mouvement révolutionnaire ou politique, même si l’organisation poursuit des buts politiques. Notre relation avec les Américains est ambiguë, nous sommes unis au niveau politique mais les populations des deux pays ont des perceptions mutuelles négatives. Nous avons demandé au président états-unien de rendre publiques les 28 pages du rapport de la commission sur le 11 septembre qui concernent l’Arabie Saoudite, car le secret ne fait qu’augmenter les soupçons non fondés à notre égard.
Ben Laden est arrivé en 1989 chez nous, il voulait notre homologation pour aller combattre le régime marxiste au Sud-Yemen. Nous lui avons dit : « ce n’est ni l’endroit, ni le lieu, merci, au revoir « . Il est allé au Yémen. Après l’invasion du Koweït par Saddam, il est revenu nous voir en proposant de le libérer sans l’aide des mécréants états-uniens et anglais. Nous l’avons encore une fois congédié. Fin 1993 il est allé au Soudan, le régime d’Hassan Al Tourabi était un centre terroriste où se rencontraient aussi bien George Habbache, le Hamas, les Égyptiens de la Djama Al Islamya, les Algériens du FIS, etc. Grâce à sa fortune, il est devenu un héros dans les médias soudanais. C’est aussi en 1993 qu’il a envoyé son premier fax critiquant notre royaume, après la première attaque contre le World Trade Center. En mars 1994, nous l’avons déclaré persona non grata, début 1996 il était également devenu un poids pour le Soudan et en mars il repartait en Afghanistan. Le pouvoir saoudien ne l’a jamais officiellement aidé. J’ai déjà réfuté catégoriquement cette conception selon laquelle l’Arabie saoudite aurait elle-même « crée le monstre qui la dévore actuellement » comme j’ai pu le lire une nouvelle fois dans le « Guardian » il y a quelques mois.

« Nous ne devons pas accepter cette répression »
Auteur
Tariq Ramadan
Sources
The Guardian (Royaume-Uni), Clarin (Argentine), Oumma.com (France), The Boston Globe (États-Unis)
Référence « We must not accept this repression », par Tariq Ramadan, The Guardian, 30 mars 2005.
« Rethinking the use of Muslim law », Boston Globe, 31 mars 2005.
« El islam, atrapado en la oscuridad de una ley », Clarin, 27 avril 2005.
L’auteur commente dans ces textes son appel à un moratoire sur les châtiment corporels pratiqués au nom de l’islam, dont le texte complet est disponible ici, sur le site d’Oumma.Com.
Résumé L’application du code pénal islamique dans les sociétés musulmanes est l’un des sujets les plus controversés dans le dialogue entre l’Occident et le monde musulman. L’imposition des punitions corporelles, des lapidations et des exécutions au nom de l’islam n’est pas acceptable. Nous devons condamner ces pratiques. Elles donnent lieu à des interprétations contradictoires dans le monde musulman, entre les intellectuels qui les condamnent et les gouvernement qui les légitiment, mais le débat n’a pas vraiment lieu. En effet, des populations musulmanes en Malaisie ou au Nigeria demandent son application, croyant que ces punitions sont un principe religieux et, bien que les Ulémas affirment majoritairement que ces pratiques ne sont presque jamais applicables si on suit le Coran, ils hésitent à l’exprimer clairement de peur de perdre le soutien des masses.
Ce débat est devenu central sur la question des relations entre civilisations et cultures et sur l’application des Droits inaliénables dans le monde musulman. Malheureusement, une proposition de moratoire concernant ces pratiques est rejetée des deux côtés. Côté occidental, on affirme qu’un moratoire est insuffisant ; côté musulman, on prend ça pour une atteinte aux textes sacrés. L’appel à un moratoire doit être fait dans des termes acceptables pour le monde musulman. Une évolution des mentalités n’est possible que sur la base d’une dynamique sociale interne. Aujourd’hui, au nom des principes musulmans, nous demandons un moratoire immédiat sur les châtiments corporels dans le monde musulman :
Les Ulémas ne s’accordent pas sur l’interprétation et l’authenticité des textes demandant ces punitions.
La charia est exploitée par des régimes répressifs contre les femmes, les pauvres et leurs opposants politiques, en contradiction avec la conscience musulmane.
Les populations musulmanes qui n’ont pas accès aux textes pensent qu’il faut une application stricte de ces punitions.
Le moratoire est l’occasion d’une suspension immédiate des peines, de l’ouverture d’un débat et d’un processus de réflexion sur la charia aujourd’hui. Les condamnations occidentales faite au nom de l’universalité que l’Occident serait seul à incarner ne sont d’aucune utilité.

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