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Tribunes et décryptages - 5 avril 2005
L’hommage médiatique à Jean-Paul II

Décryptage

À l’occasion du décès du pape Jean-Paul II, les grands médias publient des hagiographies où l’analyse critique n’a que peu de place. Au lieu d’interrogations sérieuses sur le rôle historique du dirigeant religieux, on assiste à une grande commémoration lacrymale. Il aurait été facile de traiter dans notre rubrique d’aujourd’hui deux ou trois fois plus de textes lui rendant hommage sans recul. En revanche, nous n’avons pas trouvé beaucoup plus de tribunes le mettant en cause que celles que nous traitons ici. Notre choix, qui vise à présenter les points de vue les plus contradictoires, atténue le déséquilibre de l’espace accordé aux uns et aux autres.

Les tribunes se partagent entre l’analyse d’impact de son pontificat sur l’Église catholique et l’observation de son action supposée au plan géopolitique.

Pour l’archevêque de Westminster, le cardinal Cormac Murphy-O’Connor, « l’Église » vient de perdre l’un de ses plus grands dirigeants, un grand communiquant ayant incarné un exemple pour l’Humanité entière. C’est le portrait d’un saint qu’il présente dans The Age. John I. Jenkins et John Cavadini, respectivement président et directeur du département de théologie de l’université catholique états-unienne Notre-Dame, ne sont pas loin de partager cette révérence dans le Boston Globe et l’International Herald Tribune. Les deux auteurs soulignent l’impact qu’il a eu sur la foi catholique sans préciser sa nature exacte. Par ses encycliques et ses autres écrits doctrinaux, le pape marquera durablement les débats théologiques catholiques, affirment-ils.
L’archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, montre pour sa part moins de piété envers la figure de Jean-Paul II et consacre la plus grande partie de l’interview qu’il a accordé au Monde à se tourner vers le prochain conclave. Futur électeur du pontife suivant, il prend bien soin d’éviter d’en dire trop. Il estime toutefois que la décision se jouera lors des réunions préparatoires et qu’il faudra un pape prêt à décentraliser l’Église catholique. Si certains n’hésitent pas à présenter Karol Wojtila comme un saint, le primat des Gaules estime pour sa part que c’est son successeur qui devra en être un.
Ces éloges sur les positions doctrinales de Jean-Paul II ne sont bien évidemment pas partagées par le théologien de la libération brésilien et ancien prêtre, Leonardo Boff. Dans El Mundo, il affirme que l’élection de Jean-Paul II a été une manœuvre des éléments les plus réactionnaires de la curie romaine pour bloquer le mouvement de réforme amorcé par Vatican II. Une fois élu, Jean-Paul II s’est appuyé sur des argumentaires préparés par la CIA pour combattre les théologiens de la libération au profit de l’extrême droite catholique. C’est un pape fondamentaliste qui vient de mourir. Ce point de vue n’est pas éloigné de celui du professeur Terry Eagleton dans le Guardian. L’auteur dénonce la participation du pape à une révolution conservatrice dans laquelle, à l’instar de Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne, il lutta, dans sa sphère d’influence, contre la libéralisation des années 60. Pire encore, en interdisant le port du préservatif, ce pape entre dans l’histoire avec du sang sur les mains.

Cette comparaison avec Ronald Reagan trouve un écho chez les admirateurs de Jean-Paul II sur le plan géopolitique. Comme l’ancien président états-unien, l’ancien évêque de Cracovie est en effet vu comme celui qui a vaincu le communisme.
L’analyste atlantiste, Timothy Garton Ash écrit dans The Guardian et The Age que l’impact des positions papales dans la fin de la Guerre froide est indéniable et reconnus par tous les dirigeants de l’époque. L’auteur estime par ailleurs qu’à la fin de sa vie, le Pape joua un grand rôle pour lutter contre le « choc des civilisations ».
Benjamin Netanyahu profite pour sa part de cette mort pour mettre en scène sa propre légende. Dans le Jerusalem Post, il réécrit lui aussi l’Histoire en présentant Jean-Paul II comme le vainqueur du communisme et comme le co-artisan, avec lui, de la réconciliation des catholiques et des juifs. L’ancien Premier ministre israélien affirme être celui qui invita Jean-Paul II à Jérusalem en 2000 et avoir été perçu à l’époque par le pape comme le « dirigeant du peuple juif » du fait de son poste de Premier ministre israélien.
Le poids de l’ancien pontife dans la fin de la Guerre froide est largement surestimé au détriments de nombreux facteurs et de groupes politiques ou religieux, dont une bonne part n’étaient pas catholiques. Le professeur Erhard Stölting estime dans Die Tageszeitung que si le pape a pu contribuer aux révoltes contre le pouvoir communiste dans les pays catholiques, il n’est pas responsables de la chute de l’URSS, terre fortement orthodoxe où le catholicisme n’est pas parvenu à se développer. Le pape qui a triomphé du communisme est un mythe et Jean-Paul II n’a jamais réussi à développer l’influence catholique en terre orthodoxe russe. Pour l’historien spécialiste du christianisme, Jaroslav Pelikan, il s’agit d’ailleurs d’un des grands regrets du défunt. Dans un texte largement diffusé dans le New York Times, l’International Herald Tribune et El Mundo, il prétend que Karol Wojtila voulait faire de son règne le grand moment d’une réconciliation entre catholiques et orthodoxes. Constatant que cette réunion a partiellement échoué, il appelle les Églises à se retrouver en souvenir du défunt pape. Il s’agit surtout d’un appel à la prochaine direction du Vatican pour poursuivre l’œuvre missionnaire de Jean-Paul II à l’Est.

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5 avril 2005

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 Sectes, Opus Dei, Églises évangéliques...

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Le dynamique pasteur du village global »

Auteur Cormac Murphy-O’Connor

 Mgr. Cormac Murphy-O’Connor est Cardinal-Archevêque de Westminster. En décembre 2004, il a comparé l’avortement à la politique d’eugénisme nazi.

Source The Age (Australie)
Référence « Dynamic pastor of the global village », par Cormac Murphy-O’Connor, The Age, 3 avril 2005.

Résumé Le règne de Jean-Paul II fut dédié à la tentative de communiquer à un monde globalisé ce que signifiait le fait d’être un être humain créé par Dieu. Cet homme aux talents multiples fit de sa vie un exemple de ce que pouvait être une existence inspirée par l’Évangile. Il fut l’un des plus grands dirigeants de l’Église catholique en 2 000 ans et il nous laisse orphelins.
C’était un homme d’image et il a été vu par plus de monde que n’importe qui dans l’Histoire. Il a été le déclencheur de la plus grande des révolutions non-violentes. Nationaliste polonais, il contribua grandement à la réalisation du rêve de sa nation de devenir un État indépendant. Il fut d’abord une tornade blanche sur le monde puis l’incarnation du courage face à la maladie, incarnation de la dignité dans la souffrance comme il avait été le défenseur de la dignité humaine face au communisme puis au consumérisme et au matérialisme occidental.
C’était un homme complexe, attaché à la tradition sans être rigide. Il était convaincu d’être un Pape pour l’humanité toute entière et il aborde de nombreuses questions en se basant sur son expérience personnelle. Les Historiens débattront sans doute longtemps de son héritage et de son influence sur l’Église. Il me manquera !

« L’héritage de Jean-Paul II »

Auteurs John I. Jenkins, John Cavadini
Le père John I. Jenkins est président de l’université Notre Dame
John Cavadini dirige le département de théologie de l’université Notre Dame.

Sources International Herald Tribune (France), The Boston Globe (États-Unis)
Référence « The legacy of Pope John Paul II », par John I. Jenkins et John Cavadini, Boston Globe, 3 avril 2005.
« His legacy for the church, and the world », International Herald Tribune, 3 avril 2005.

Résumé L’une des inspirations de Jean-Paul II était sa fréquente référence à la « civilisation de l’amour » un idéal qui enflamme l’imagination et qui est en lien avec sa propre vie. Il nous a montré comment mener une vie de prière mais aussi de réconciliation. Il fut le plus grand artisan de la réconciliation avec les juifs à une époque de division ethnique. Il souligna l’importance de la procréation dans l’amour marital à un moment où celui-ci n’était plus tenu pour essentiel. Cela n’était pas une prise de position populaire en Occident. Toutefois, même ses opposants lui reconnaissaient une grande endurance et soulignaient sa reconnaissance des possibilités infinies des aspirations humaines.
Dans ce siècle égoïste, il a exalté l’altruisme. Le pape était un catholique mais son amour était universel et il reconnaissait les mérites de chaque homme, quelle que soit sa foi. On ne doit pas le voir seulement comme le vieil homme de la fin, mais aussi comme le pèlerin infatigable qui visita 129 des 191 États indépendants et qui renouvela la foi catholique par ses 14 encycliques et 100 autres documents majeurs. Pendant des décennies, son héritage sera discuté dans les campus catholiques.
Son inspiration perdurera longtemps ; il a été un don pour le monde.

« Le nouveau pape devra être un saint ! »

Auteur Philippe Barbarin

 Mgr Philippe Barbarin est cardinal archevêque de Lyon et primat des Gaules.

Source Le Monde (France)
Référence « Le nouveau pape devra être un saint ! », par Philippe Barbarin, Le Monde, 5 avril 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé En apprenant la mort du Pape, j’ai ressenti de la tristesse, de la nostalgie et un sentiment d’extrême gratitude envers lui. Sa vie est un exemple pour le monde entier. Comme pape, je retiens de lui sa défense constante de l’homme et de sa dignité inaliénable.
Sur les 117 cardinaux qui participeront au prochain conclave, seuls trois ont participé à ceux de 1978. Il s’agira donc d’une nouvelle expérience pour presque tous. C’est une expérience hors norme et ce qui nous sera très utile, c’est le temps de l’explication préalable, celui des « congrégations générales », quand nous nous rassemblerons entre « frères » et que nous préciserons les enjeux à venir pour l’Église. Cette élection sera le fruit de l’action de l’Esprit saint. Mais il ne faut pas tomber dans un spiritualisme évanescent : il y aura un travail majeur de discernement des hommes et des idées à faire. S’il y a déjà des discussions en coulisse, j’en ignore tout. Je connais déjà un grand nombre de cardinaux, j’en ai souvent rencontré à Rome, à Lourdes, au Mexique, mais pas une seule fois je n’ai parlé avec un cardinal électeur de la succession de Jean Paul II.
Je pense souvent au futur pape et je prie. Il faut que ce soit un saint, un homme dans lequel on reconnaisse que le Christ est vivant et capable d’annoncer sa foi à nos contemporains. C’est seulement à cette condition et dans la force de sa foi, qu’il sera capable d’apporter un message neuf et fort. Il aura sans doute à prévoir aussi des aménagements pour un meilleur fonctionnement de l’Église. Je ne suis pas un spécialiste de ces questions d’administration, mais il y a sans doute bien des allégements à envisager. La nationalité du prochain pape importe peu.

« Jean-Paul II, le grand restaurateur »

Auteur Leonardo Boff

 Théologien de la libération et ancien prêtre brésilien, Leonardo Boff fut condamné par l’Église catholique pour ses prises de position. En 1985, il fut condamné à un an de « silence obséquieux ».

Source El Mundo (Espagne)
Référence « Juan Pablo II, el gran restaurador » par Leonardo Boff, El Mundo, 5 avril 2005.
« Jean Paul II, le saint restaurateur », Le Monde, 7 avril 2005.

Résumé Le pontificat de Jean-Paul II a été long et complexe. On ne peut pas lui rendre justice sans étudier les grands thèmes qui préoccupent l’Église depuis longtemps. La principale caractéristique de ce Pape est le retour à la discipline. Ce ne fut ni un réformateur, ni un contre-réformateur. Sa tâche consista à empêcher un processus de modernisation qui était né dans les années 60.
Il a ainsi retardé la prise en compte par l’Église de deux graves problèmes qui l’affaiblissent depuis quatre siècles : l’émergence des Églises protestantes, qui a rompu l’unité du christianisme et la modernité des Lumières, d’où a découlé la raison, les sciences, les libertés civiles et la démocratie, alors que l’Église est construite comme une monarchie absolue. Face aux Églises évangélistes, l’Église a adopté une stratégie de concurrence et de conversion des fidèles pour reconstruire l’unité chrétienne. Face à la société moderne, la stratégie choisie a été la critique afin de refaire l’unité des peuples derrière les valeurs morales. Ces deux stratégies sont des échecs. Jean XXIII l’avait réalisé et avait rassemblé un concile pour traiter de ces questions. On y développa le dialogue œcuménique et face au mode moderne, on organisa une réconciliation avec les forces du travail, la science, la technique, les libertés et la tolérance religieuse. Mais il y avait une troisième question qui n’a pas été traitée : les pauvres.
Une partie de l’Église latino-américaine a pris en compte cette question et a recommandé aux chrétiens de s’investir dans le mouvement social. Jean-Paul II a été élu quand ce processus avait déjà commencé afin de le contrer. Il s’est allié à la Curie romaine pour organiser un retour à la discipline. Ils réécrivirent le droit canon afin de renforcer l’autorité papale. Le Pape et le Cardinal Ratzinger ont considéré que la libération des pauvres n’avait aucune importance spirituelle et ils ont combattu les théologiens de la libération, une doctrine qu’ils n’ont vu que via le prisme déformant des rapports de la CIA. Ils virent ce mouvement comme un cheval de Troie du marxisme et ne comprirent jamais que le vrai danger en Amérique latine était le capitalisme sauvage.
Hors de l’Église, le Pape s’est présenté comme un homme de dialogue mais dans l’Église, il a bridé le droit d’expression et il instaura un ordre fondamentaliste.
Son règne n’a fait qu’aggraver les problèmes de l’Église.

« Le Pape a du sang sur les mains »

Auteur Terry Eagleton
Terry Eagleton est professeur de théorie culturelle à la Manchester University

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « The Pope has blood on his hands », par Terry Eagleton, The Guardian, 4 avril 2005.

Résumé Jean-Paul II est devenu Pape en 1978 alors que l’émancipation des années 60 était sur le point de disparaître dans la longue nuit de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. On assista à une droitisation du monde et le sacre de l’obscur évêque polonais qui devint Jean-paul II participa à ce processus. Le « Flower power » de l’Église fut le concile Vatican II et le pontificat de Jean-Paul II fut l’occasion de s’attaquer aux mouvements qui avaient profité de la politique de Jean XXIII. Les conservateurs le recrutèrent, malgré leur aversion pour un Pape non-italien, parmi les membres de l’un des avant-postes catholiques les plus réactionnaires de l’Europe de l’Est : l’Église polonaise. Une organisation dont la structure n’avait rien à envier à la bureaucratie stalinienne.
Le Pape s’attaqua aux théologiens de la libération et réaffirma la primauté du Pape sur l’Église. Convaincu de sa propre importance spirituelle, il convoqua les évêque pour leur donner des ordres et soutint les mystiques d’extrême droite contre les chrétiens de gauche. La centralisation de l’Église fut telle que les églises locales furent infantilisées et les structures de contrôle local affaiblies, ce qui conduisit au scandale des abus sur les enfants.
Toutefois, le pire acte de Jean-Paul II fut la condamnation du port du préservatif. Le Pape restera dans l’Histoire pour cela et il aura toujours du sang sur les mains.

« Le premier dirigeant mondial »

Auteur Timothy Garton Ash

 Historien de la chute du communisme, Timothy Garton Ash est chercheur au St Antony’s College d’Oxford et à la Hoover Institution de la Stanford University. Il est gouverneur de la Westminster Foundation for Democracy et l’auteur de History of the Present. Il est signataire de l’appel des 115 atlantistes contre Vladimir Poutine.

Sources The Guardian (Royaume-Uni), The Age (Australie)
Référence « The first world leader », par Timothy Garton Ash, The Guardian, 4 avril 2005.
« The first true leader of a fractured world », The Age, 5 avril 2005
« First world leader gave `universal sympathy’ », Asahi Shimbun, 7 avril 2005.

Résumé Le monde entier a vécu l’agonie du Pape. Son long calvaire a mobilisé les catholiques et les non-catholiques. Cette situation fait du Pape le premier dirigeant mondial. On parle de George W. Bush, de Tony Blair ou de Hu Jintao comme étant des dirigeants mondiaux mais ils ne sont que des dirigeants nationaux ayant un impact mondial. Lui était un vrai dirigeant mondial car il dirigeait la plus grande organisation transnationale d’êtres humains, il croyait à l’universalité de son message et a saisi l’opportunité technologique permettant d’apporter son message personnellement au monde.
Entant qu’agnostique libéral, je ne suis pas en mesure de juger son action sur l’Église catholique mais je peux juger son impact sur le monde. Il a été le plus grand acteur politique de ce dernier quart de siècle. Acteur au sens de celui qui incarne un rôle mais aussi au sens de celui qui agit. On ne peut pas vraiment démontrer son rôle dans la chute du communisme mais aujourd’hui, toutes les figures majeures de cette époque, quel qu’ait été leur camp, reconnaissent qu’il a joué un rôle central. Sans lui, il n’y aurait pas eu de révolte de Solidarnosc en 1980, pas de changement dans la politique soviétique par la suite et donc pas de révolution de velours en 1989.
Sa vision politique incluait la réunification de l’Europe et il souhaitait l’entrée de sa bien-aimée Pologne dans l’Union européenne. Il s’est également battu pour la liberté dans le tiers monde, pour plus de justice sociale et pour la paix. Sa grande erreur fut de poursuivre la politique de Paul VI sur la contraception. Par contre, il a tout fait pour éviter un développement du clash des civilisations. Il a été un exemple pour nous tous.

« Le Pape qui changea l’Histoire »

Auteur Benjamin Netanyahu

 Benjamin Netanyahu est ancien Premier ministre israélien (1996-1999), période durant laquelle il eut Richard Perle comme conseiller. Il est le principal concurrent d’Ariel Sharon au sein du Likoud.Ministre des Finances du gouvernement Sharon, il a démissionné peu avant le début du désengagement israélien de Gaza.

Source Jerusalem Post (Israël)
Référence « The pope who changed history », Benjamin Netanyahu, Jerusalem Post, 5 avril 2005.

Résumé Staline demanda un jour négligemment : « Le pape, combien de divisions ? ». Dans le cas de Jean-Paul II, la réponse est « une myriade ». Il mobilisa des divisions de catholiques croyants à un moment clé quand le mouvement Solidarnosc renversa le régime totalitaire en Pologne. Cette fissure dans le mur ne tarda pas à faire s’écrouler l’édifice communiste entier. Avec Ronald Reagan, Jean-Paul II fit plus que quiconque pour mettre fin au communisme. C’est pour cela que l’Histoire se souviendra de lui.
Il fit également beaucoup pour la réunification entre catholiques et juifs et il demanda pardon au peuple juif pour les actes commis contre lui par des chrétiens. Il m’avait reçu en audience en 1997 au Vatican, lorsque j’étais Premier ministre, en tant que dirigeant du peuple juif. C’est à cette occasion que je l’avais invité à venir en Israël en 2000. C’est ce qu’il fit. Sa troisième grande contribution fut la proximité qu’il installa avec les croyants par ses voyages et ses apparitions télévisées.
Certaines de ses valeurs peuvent être contestées, mais le fait que des jeunes se soient tournés vers lui dans ce monde permissif est positif. Ce pape a préservé l’Église et on se souviendra de lui comme un homme qui a changé l’Histoire.

« Deuxième mythe : le pape a fortement contribué à la chute du mur »

Auteur Erhard Stölting

 Erhard Stölting est professeur de sociologie générale à l’université de Potsdam,

Source Die Tageszeitung (Allemagne)
Référence « MYTHOS ZWEI : DER PAPST HAT MASSGEBLICH ZUM MAUERFALL BEIGETRAGEN », par Erhard Stölting, Die Tageszeitung, 4 avril 2005.

Résumé La participation active du Pape à la chute du régime en Union Soviétique est soulignée dans de nombreux commentaires, c’est indiscutable pour la Pologne ainsi que pour les pays et régions dont la population est catholique pieuse, comme en Slovaquie et en Lituanie. Son autorité morale a servi d’encouragement à d’autres mouvements d’opposition, la dissidence en Russie a été motivée par l’exemple polonais de Solidarnosc, mais son rôle était indirect. L’opposition entre les Églises orthodoxe et romaine n’a pas été effacée par la pression antireligieuse des communistes. La méfiance entre les Églises de l’Est et de l’Ouest demeure.
L’Église orthodoxe s’est empressée de retrouver le pouvoir qu’elle avait perdu en 1917 et sa position d’Église d’État. La tolérance religieuse est la même aujourd’hui qu’en 1917, la Russie est un territoire orthodoxe, les missionnaires étrangers seront repoussés autant que possible. La Russie était pourtant, dans sa phase de libéralisation, à partir de 1985 mais surtout après 1991, un eldorado pour les Baptistes américains, les managers de la Scientologie, les moines krishnas et bien d’autres. Les Russes ne se sont pas convertis en masse au catholicisme, mais le travail caritatif et communautaire de l’Église catholique était efficace. Depuis 2003 les catholiques sont massivement contrés, le patriarcat orthodoxe affirme qu’il est tolérant mais que la Russie lui appartient, il ne missionne d’ailleurs pas au Portugal ou en Irlande ; le pape, au contraire, considérait son Église comme universelle.
Il n’a donc pas eu d’influence directe dans la disparition de l’URSS, cependant, cela n’exclut pas qu’il ait pu pousser « l’empire du mal » à la destruction grâce à ses ferventes prières et sa dévotion à Marie.

« Le grand unificateur »

Auteur Jaroslav Pelikan

 Jaroslav Pelikan est professeur émérite d’Histoire à Yale. Il est l’auteur d’un ouvrage en cinq tomes, The Christian Tradition.

Sources International Herald Tribune (France), New York Times (États-Unis), El Mundo (Espagne)
Référence « The Great Unifier », par Jaroslav Pelikan, New York Times, 4 avril 2005.
« Bringing East and West closer », International Herald Tribune, 5 avril 2005.
« El unificador frustrado de la Cristiandad », El Mundo, 5 avril 2005.

Résumé Le 3 juin 1978, Karol Wojtyla devint le premier pape slave et il plaça son pontificat sous le signe de l’unification de l’Europe. Son importance dans la chute du système communiste en comparaison de la politique de Mikhail Gorbatchev ou de Ronald Reagan est encore un sujet de débat pour les historiens, mais son action répondit par une divine ironie à la question attribuée à Staline : « Le pape combien de divisions ? » en contribuant à la renaissance spirituelle de l’Europe slave.
Il est parvenu faire des progrès avec plusieurs Églises orientales dans sa volonté unificatrice. Il se rapprocha ainsi de l’Église nestorienne, de l’Église orthodoxe apostolique arménienne et a rencontré plusieurs fois le patriarche œcuménique de Constantinople. Par contre, les progrès furent moins importants avec l’Église orthodoxe russe. La fin du communisme a entraîné une renaissance de la foi orthodoxe et aussi des récriminations contre Rome. L’Europe slave est historiquement divisée sur l’héritage des évangélisateurs Cyril et Méthode. Faut-il retenir leur affiliation à Constantinople (avec sa liturgie slave et ses églises autonomes) ou bien leur appel à respecter l’évêque de Rome. Si l’évangélisation a souvent unifié, dans le monde slave, elle a également divisé.
Cette division blessa Jean-Paul II mais il ne parvint pas à prendre les mesures nécessaires pour y remédier. Ce serait un bel hommage à lui faire si les Églises d’Orient et d’Occident travaillaient ensemble à leur rapprochement.

 



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