Les relations internationales, la politique et la guerre, constituent un jeu subtil de rapports de forces et de ruses. Les États s’expriment publiquement par la voie diplomatique ou militaire - tout en agissant officieusement par l’entremise d’entreprises et d’organisations non gouvernementales qu’ils subventionnent et en intervenant secrètement au moyen de leurs services spéciaux. Ils déterminent leurs stratégies en fonction de ce qu’ils savent, mais ne s’expriment qu’au regard de ce qu’ils peuvent entreprendre.
Les principaux médias, propriétés des États ou de multinationales, rendent compte de la partie visible de ce jeu complexe. Ils répercutent les points de vue officiels et les critiques acceptables dans la société où ils évoluent. Loin d’exercer un contre-pouvoir, comme ils le revendiquent parfois, ils participent à l’élaboration d’un consensus social et, ce faisant, ils fabriquent un « consentement de masse », selon l’expression de Noam Chomsky.
Diplomates et militaires - qui souhaitent en savoir plus - se réfèrent quant à eux à d’autres organes d’information : lettres confidentielles et rapports à la commande. Des experts y analysent la politique telle qu’elle se fait, et non telle qu’elle se dit. Par nature, ces médias à circulation restreinte sont fabriqués à des coûts très élevés et diffusés à des prix prohibitifs pour le citoyen ordinaire.
Le Réseau Voltaire travaille à collecter de l’information de haut niveau, à l’analyser et à la mettre à disposition d’un vaste public. Cette démarche répond à une exigence civique. Grâce à des donations multiples et à des partenariats dans une dizaine de pays, il a réussi à publier depuis un an un magazine électronique quotidien d’analyses internationales en langue française et à alimenter des sites internet en quatre langues. Ces publications se sont imposées comme des références pour de nombreux publics, y compris des chancelleries et des états-majors. Elle vous permettent d’accéder à un type d’information jusqu’ici réservé aux institutions.
Des perceptions différentes
Voltaire ne prétend pas simplifier la réalité pour en donner une interprétation « objective », c’est-à-dire unique, mais au contraire exposer un système protéiforme : aussi étrange que cela puisse paraître, la perception des événements varie si intensément entre les protagonistes qu’ils ne s’entendent même pas sur les faits eux-mêmes.
Dans un premier temps, l’analyste qui cherche à anticiper les réactions des uns et des autres ne doit pas se concentrer sur ce qui s’est réellement passé, mais sur ce que les protagonistes pensent qu’il s’est passé. Ce n’est pas en fonction des faits réels - que seuls les historiens pourront établir dans le futur - mais au regard de perceptions subjectives immédiates que les différents acteurs des relations internationales élaborent leurs politiques.
Bien sûr, les stratégies fondées sur des perceptions erronées sont condamnées à l’échec car la réalité finit par s’imposer à tous. Mais la vérification des théories n’est possible qu’avec un décalage dans le temps.
Le lecteur sera peut-être surpris par notre méthode. Nous considérons souvent plusieurs versions d’un même événement et analysons les réactions possibles des protagonistes en fonction de leurs versions respectives. Ainsi, l’une de nos rubriques,Tribunes libres internationales est-elle consacrée à l’étude des points de vue exprimés dans les pages « Opinions » des grands quotidiens du monde entier. Nous y répercutons les pensées les plus diverses et examinons chaque argument à la fois pour lui-même et en nous interrogeant sur les intérêts qu’il sert.
Voltaire ne recherche pas le consensus. Notre travail ne doit pas être jugé en fonction de sa conformité ou de son opposition aux idées communément admises, mais sur la pertinence in fine de ses anticipations.
Aujourd’hui, les relations internationales sont envisagées de manière complètement différentes par les uns et les autres. Pour Washington, la période que nous vivons serait une Nouvelle Guerre mondiale. Elle opposerait « la civilisation » au « terrorisme international ». Pour Paris, cette période serait celle de « l’hyper-puissance » dans laquelle les États-Unis auraient la prétention de résoudre unilatéralement les grands problèmes selon leur propre agenda et au mépris du droit international. Pour Moscou, nous vivons au contraire une « Deuxième Guerre froide », au cours de laquelle la Coalition anglo-saxonne tente de détruire les autres grandes puissances.
Le problème de l’analyste n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort, mais comment chacun réagira.
Des actions contradictoires
Sur la scène internationale, un même État utilise les différents organes dont il dispose pour conduire simultanément des politiques contradictoires afin de se préserver, le plus longtemps possible, le plus grand nombre d’options. Cela ne facilite pas l’analyse.
La crise irakienne fournit un bon exemple. Il n’était pas nécessaire d’être grand expert pour savoir qu’un État épuisé par dix ans de guerre contre l’Iran suivis par l’opération Tempête du désert, puis par douze ans d’embargo, n’avait plus d’armée et n’était pas en mesure de se doter de lanceurs transcontinentaux, ni d’armes bactériologiques et nucléaires. Tout au plus pouvait-on s’interroger sur d’éventuelles armes chimiques. Il y a pourtant eu un long psychodrame au Conseil de sécurité de l’Onu au cours duquel la délégation française, pour prendre un exemple, a tenu des discours contradictoires. Elle a multiplié les gestes de confiance vis-à-vis de la mission d’inspection dirigée par Hans Blix selon laquelle l’Irak n’avait plus d’armes de destruction massive, tout en donnant la réplique aux États-Unis à propos de la manière de désarmer - ce qui supposait que ces armes existaient. Dans ce cas, la duplicité du langage visait explicitement à donner du temps à M. Blix pour terminer ses inspections - ce qui prouvait que la France était convaincue comme lui de l’inexistence de ces armes. Cependant, les médias de masse ne se sont pas encombrés de ces subtilités. Ils ont longtemps privilégié la thèse selon laquelle les deux grandes puissances pensaient que ces armes existaient et ne divergeaient que sur la méthode de désarmement. Les médias européens ont finalement cessé de relayer cette absurdité lorsque la crise a éclaté au sein du Conseil de sécurité. C’est-à-dire qu’ils ont collé à la position officielle française, tandis que leurs homologues états-uniens ne sont revenus à la réalité qu’après la publication du rapport de la CIA confirmant l’absence d’armes de destruction massive, voire (comme Fox News) persistent à relayer ces balivernes, selon qu’ils collent à la version des démocrates ou à celle des républicains.
Des déclarations prudentes
Les propos des responsables politiques n’expriment que très partiellement leurs points de vue car ils sont contraints de les réfréner en fonction des conséquences qu’ils pourraient entraîner. Chacun évite les sujets qui fâchent ou, s’il doit les aborder, s’efforce de se limiter à des déclarations lénifiantes. Pour les diplomates, toute vérité n’est pas bonne à dire et peut même provoquer des crises internationales et des guerres. Pourtant, il existe des moments de vérité au cours desquels chacun doit clarifier publiquement ses positions. C’est, par exemple, le cas lors des votes du Conseil de sécurité. Lorsque le sujet abordé est délicat, les membres permanents du Conseil exercent toutes sortes de pressions sur les petits États qu’ils assurent de leurs faveurs ou menacent de mesures de rétorsion. À la fin, chacun vote et doit en assumer les suites.
En toutes circonstances, la préoccupation première des diplomates est de ne jamais commettre l’irréparable, de conserver de bonnes relations avec les pires interlocuteurs. Au cours des sommets intergouvernementaux, ils manifestent alliance et hostilité non pas en acceptant ou en refusant de se serrer la main, mais à la durée d’une poignée obligatoire.
Observateur engagé
Voltaire ambitionne d’analyser et de vulgariser des relations internationales complexes sans chercher à imposer à ses lecteurs ses propres valeurs.
Nous ne vous demandons pas de partager a priori nos opinions, ni ne prétendons vous dicter les vôtres a posteriori. Au contraire, nous recherchons la confrontation des arguments pour affiner nos raisonnements et serons heureux de vos interventions sur notre forum.
Nous essayons de porter un regard analytique et impartial sur les événements, mais nous ne voulons pas être neutres pour autant. Nous revendiquons notre droit d’hommes libres à penser et à agir, à être citoyens du monde. Nous rendrons compte respectueusement de tous les points de vue et choisirons le nôtre. Humanistes et laïques, nous ne pouvons rester insensibles aux malheurs que nous décrivons, nous ne pouvons rester passifs devant les dangers que nous anticipons.
L’attention que nous portons au fonctionnement de l’impérialisme états-unien paraîtra comme une obsession à certains. Il n’en est rien. Les États-Unis jouent le rôle central dans les relations internationales et sont donc notre objet central d’études.
Dans la période actuelle, nous pensons que la Coalition anglo-saxonne (États-Unis, Royaume-Uni, Australie), imbue de sa puissance militaire, menace la paix et la sécurité collective. Nous soutenons donc la France, la Fédération de Russie et la Chine dans leur tentative de créer une alliance politique qui consolide le droit international et stoppe l’expansionnisme de la Coalition. Ce choix ne signifie pas que nous devenions aveugles et muets sur l’impérialisme de ces trois grandes puissances qui, au Rwanda, en Tchétchénie ou au Tibet, ont multiplié les crimes. Mais, sur le champ de bataille, nous reconnaissons notre camp et choisissons nos frères d’armes. De même, nos aînés, qui luttèrent contre l’Axe, n’avaient pas besoin d’oublier les crimes des empires français et britannique, ni ceux des staliniens, ni ceux de l’empire états-unien pour se battre aux côtés des Alliés.
Certains de nos lecteurs seront effrayés par cet engagement. Cependant, ce n’est probablement pas tant notre prise de position qui les incommodera que l’analyse d’une montée des périls qui trouble le confort actuel de nos vies. D’autres nous seront reconnaissants de ne pas fuir cyniquement nos responsabilités.