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Tribunes et décryptages - 10 mai 2005
De l’usage des commémorations
Décryptage
Le 9 mai ont eu lieu à Moscou les commémorations des 60 ans de la victoire contre le nazisme [1]. Les célébrations devaient rassembler les dirigeants de tous les États belligérants, mais les présidents estonien, lituanien et géorgien ont refusé de venir. Il s’agit d’une nouvelle illustration des tensions internationales dans l’ex-aire soviétique où la Russie et les États-Unis se livrent à ce que Zbigniew Brzezinski a qualifié de nouveau « grand jeu ». Et dans ce jeu, l’Histoire, ou plutôt ses interprétations, occupe une place de choix comme facteur de légitimation.
La presse a rendu compte de ces polémiques historiques. Toutefois, rares ont été les médias précisant que les points de vue de chacun ne sont pas seulement l’expression de leur perception de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des mythes qui justifient des stratégies actuelles. Ainsi, dans les cercles atlantistes, il est de bon ton de mettre l’accent sur les crimes staliniens et sur le Pacte germano-soviétique. Tandis que les partisans d’une coalition Paris-Berlin-Moscou rappellent l’importance du sacrifice du peuple russe lors de la guerre contre le nazisme, soulignant que la domination soviétique ne pouvait pas être comparée à l’occupation hitlérienne.
George W. Bush a explicité sa vision du conflit mondial à l’occasion de sa visite en Lettonie, la semaine dernière. Pour le président états-unien, la Seconde Guerre mondiale aurait été provoquée par le Pacte germano-soviétique dont les États baltes ont fait les frais. Par la suite, ces pays se seraient trouvés sous le joug du stalinisme à cause des accords de Yalta qui auraient représenté un renoncement dont les États-Unis devraient avoir honte. Toutefois, Washington se serait vite rendu compte de son erreur et aurait poursuivi la lutte pour la démocratie à travers la Guerre froide. En définitive, ils auraient triomphé en Europe avec l’effondrement de l’URSS et ne tarderont pas à vaincre au Moyen-Orient en y établissant des démocraties.
Cette relecture des événements vise à assimiler nazisme, communisme et islamisme pour mieux exalter les Etats-Unis dans le rôle des combattants de la liberté. Elle profite d’abord de la vision ethnocentrique des Européens qui interprètent la Seconde Guerre mondiale sans prendre en considération ses développements orientaux, depuis l’invasion de la Mandchourie en 1931. Ensuite, elle néglige bien des réalités européennes telles que la remilitarisation de la Rhénanie, la guerre d’Espagne, l’Anchluss, et surtout la Conférence de Munich et la destruction de la Tchécoslovaquie, l’invasion de l’Albanie. De la sorte, elle fait partir la Guerre du Pacte Molotov-Ribbentrop par lequel l’URSS et le Reich se partagèrent la Pologne en feignant d’ignorer qu’il répondait aux Accords de Munich et au partage de la Tchécoslovaquie. Ce tour de passe-passe permet de blanchir les pays baltes, aujourd’hui atlantistes, de toute collaboration avec le Reich. La conférence de Yalta est caricaturée à la fois afin de discréditer le principe du multilatéralisme et pour brocarder Roosevelt, dont la politique économique est aux antipodes de celles de George W. Bush. Au contraire la volonté de Truman de provoquer la Guerre froide est magnifiée pour mieux justifier l’actuelle Guerre au terrorisme. Enfin, l’implosion de l’URSS est présentée comme une victoire militaire des États-Unis concluant la Guerre froide et servant d’avertissement à Vladimir Poutine qui serait tenté de rétablir le monstre soviétique.
La présidente lettone, Vaira Vike-Freiberga, soutient bien évidemment ce mythe dans Der Tagesspiegel puis, avec quelques remaniement de son argumentaire dans le Washington Post et Gulf News. Elle affirme que la Russie n’a pas renoncé à honorer Staline alors que son pays aurait appris à regarder son passé en face : la Lettonie n’a pas été libérée en 1945, mais occupée à nouveau, par les Soviétiques cette fois. Elle ne se permet pas cependant d’aller aussi loin que dans son pays où elle diffuse un manuel historique négationniste et cautionne des manifestations d’anciens SS.
Notons que cette falsification utilise quelques éléments authentiques en masquant leur contexte. Ainsi, il est exact que Staline a martyrisé les populations baltes, mais il ne leur a pas appliqué de traitement particulier. Il leur a infligé les mêmes horreurs qu’aux autres peuples soviétiques. Par ailleurs, il est faux d’affirmer que les États baltes auraient été occupés par l’URSS. En réalité, ces pays se sont d’abord rapprochés du Reich, puis à la faveur d’élections libres et de changements de majorités, ils ont été gouvernés par des communistes qui ont légalement demandé le rattachement à l’Union soviétique.
S’appuyant pour sa part sur la lecture bushienne de Yalta, c’est-à-dire sur l’assimilation du multilatéralisme à une faiblesse face aux États totalitaires, le président géorgien Mikhail Saakashvili propose d’organiser une nouvelle conférence de Yalta dans le Washington Post. Elle devrait effacer définitivement la précédente et rassemblerait les « nouvelles démocraties ». Sous ce libellé, il fait référence à son pays, bien sûr, ainsi qu’à l’Ukraine et à la Roumanie. Tous trois devront participer à la « diffusion de la démocratie » voulue par Washington aussi bien en Biélorussie qu’au delà de l’Europe, comme à Cuba ou au Zimbabwe. L’ancien Yalta a été la reconnaissance par les États-Unis du poids de l’URSS dans le monde de l’après-guerre, le nouveau Yalta sera l’affirmation de leur domination mondiale sans partage pour le bien de tous.
L’ancien dirigeant polonais, le général Wojciech Jaruzelski, ne partage bien évidemment pas ce point de vue atlantiste. Il explique dans Die Welt pourquoi il participera à Moscou aux cérémonies de commémoration de la Victoire contre le fascisme. En tant qu’ancien combattant de la Grande Guerre patriotique, ainsi que l’on nomme à l’Est la Seconde Guerre mondiale, il se dit reconnaissant aux Soviétiques d’avoir sauvé la Pologne de l’anéantissement programmé par les nazis, même si cela a été au prix d’une privation de liberté au sein du système soviétique. Ce point de vue est approuvé par l’ancien ministre belge Guy Spitaels et les journalistes Jean-Marie Chauvier et Vladimir Caller dans La Libre Belgique. Les auteurs s’insurgent contre les mensonges historiques qui se développent dans une partie de la presse occidentale. Selon eux, il existe aujourd’hui un mouvement s’appuyant sur l’historiographie de la Guerre froide qui tend à minimiser le poids de l’URSS dans la victoire contre le nazisme et qui cherche à réhabiliter les groupes ayant collaboré avec Hitler. Ils estiment qu’il faut reconnaître le sacrifice fait par la Russie et ne pas céder à cette tendance qui se développe de Riga à Kiev.
Dans une très longue tribune destinée au public français et publiée par Le Figaro, Vladimir Poutine présente sa version de cette période et les leçons qu’il en tire pour notre époque. Le président russe rappelle que son pays a été la première victime de la guerre et que sans l’URSS la victoire contre le nazisme n’aurait pas été possible. Il condamne le Pacte Molotov-Ribbentrop tout autant que les Accords de Munich. Selon lui, ces deux protocoles découlent de la même logique : s’accorder avec l’ennemi plutôt que de l’affronter ; une logique désastreuse qui ne doit pas être de nouveau appliquée. Concernant Yalta, il estime que ces accords n’ont pas entraîné une division de l’Europe, laquelle est imputable aux tensions internationales qui ont suivis. Au contraire, Yalta offrait une chance de mettre en place une coopération entre puissances pour empêcher de nouvelles guerres. Enfin, il réfute les arguments de ceux qui affirment que la Russie refuse de reconnaître ses torts. Selon lui, il ne s’agit là que de manœuvres des pays baltes pour masquer leur réhabilitation du nazisme. Vladimir Poutine estime que les Européens doivent se souvenir des leçons du passé : la seule façon de résister aux menaces est de ne pas se voiler la face devant le danger, de construire des systèmes de défense collective forts, de ne pas ignorer les agressions contre d’autres États quand on n’est pas soi-même touché directement et, surtout, de refuser les philosophies exaltant la domination d’une population sur une autre au nom de la race ou de la religion. Enfin, il appelle à la création d’une grande alliance européenne dont les piliers seraient Moscou, Berlin et Paris. Difficile de ne pas voir entre les lignes un appel à la constitution d’une alliance face aux États-Unis et à leur volonté de susciter un « choc des civilisations », comparée implicitement à la menace nazie. Le message est clair : cette fois ci, il ne faudra ni accord de Munich, ni pacte Molotov-Ribbentrop quand la menace deviendra évidente.
La veille de la publication de ce texte, le président français, Jacques Chirac avait souligné dans une interview aux Izvestia la dette de la France envers la Russie. Il louait également le partenariat franco-russe, n’hésitant pas à présenter Vladimir Poutine comme un ami personnel. Il ne se permettait pas, toutefois, d’aller aussi loin que son homologue russe sur les dangers à affronter à l’avenir. La visite du président français a été marquée symboliquement par l’inauguration d’une statue du général De Gaulle à Moscou, acte marquant le partenariat franco-russe.
Compte tenu de la place différente de son pays dans la Seconde Guerre mondiale, le chancelier allemand, Gerhard Schröder développe un autre point de vue du conflit dans Komsomolskaïa Pravda mais arrive aux mêmes conclusions que ses partenaires. Il présente ses excuses aux Russes pour les souffrances endurées et place le 9 mai comme le jour de la repentance pour son pays. Il assure que la Russie et l’Allemagne partagent un passé totalitaire qu’ils apprennent ensemble à assumer et s’appuie sur cette similarité pour louer l’étroitesse des relations commerciales instaurées ces dernières années.
Aux États-Unis, la tournée de George W. Bush dans les pays baltes, en Russie, puis en Géorgie a occasionné une relance du débat sur les relations à développer avec Moscou. Le Los Angeles Times donne la parole à deux analystes. Pour l’expert de la NED/CIA, Michael McFaul, la solution est simple : les États-Unis doivent coopérer avec la Russie sur une série de questions de sécurité tout en préparant le renversement de Vladimir Poutine ou de son successeur à l’occasion de l’élection présidentielle russe de 2008. Pour cela, il faudra appliquer les mêmes recettes qu’en Serbie, en Géorgie et en Ukraine. Il faut d’ores et déjà commencer à soutenir les « démocrates » russes et à s’appuyer sur les dominos géorgien et ukrainien. Toutefois, pour l’ancien conseiller de sécurité national états-unien en charge de l’URSS, Eugene B. Rumer, cette stratégie ne peut pas fonctionner : Poutine est trop populaire, les réformes d’inspiration états-unienne des années 90 sont unanimement condamnées par la population et les Russes se méfient des ingérences de Washington. Il faut donc renoncer à changer la Russie, l’accepter telle qu’elle est et tenter d’avoir avec elle les meilleures relations possibles.
Conscient que l’hostilité de la population russe à l’égard de Washington bloque toute possibilité d’action états-unienne, le président du Nixon Center, Dimitri Simes, tente de son côté de rassurer les Russes dans Komsomolskaïa Pravda. D’après lui, il existe à Washington des personnes qui voudraient utiliser la Géorgie et l’Ukraine contre la Russie. De leur côté, les dirigeants de ces pays veulent utiliser ces personnes pour obtenir des avantages politiques en échange de leur loyauté. Toutefois, ce n’est pas la politique de la Maison-Blanche et il ne faut pas faire d’amalgame. Selon l’auteur, George W. Bush souhaite pour sa part une coopération entre Moscou et Washington.
Ironiquement, tout en accusant la Russie de renouer avec son passé stalinien, c’est un dirigeant états-unien qui utilise l’artifice rhétorique du bon prince et des mauvais conseillers, si fréquent dans les régimes totalitaires pratiquant le culte de la personnalité.
Réseau Voltaire
[1] La détermination des dates historiques est en soi un enjeu idéologique. En l’occurrence, on n’a pas commémoré la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais la victoire contre le nazisme. La capitulation du Reich a été signée le 7 mai 1945 à Reims, les combats se sont arrêtés le 8 mai et la capitulation a été ratifiée au quartier général soviétique à Berlin le même jour. Les Européens de l’Ouest ont proclamé la fin de la guerre au lendemain de la signature (donc le 8 mai), tandis que les Soviétiques ne l’ont proclamé qu’au lendemain de la ratification (c’est-à-dire le 9 mai). Les États-Unis, quant à eux, étaient représentés par Eisenhower à Reims et ont donc proclamé la « Victoire en Europe » le 7 mai. Ils ont néanmoins fait traîner les combats en Orient le temps pour eux de manifester leur puissance atomique, d’occuper le Japon et de s’installer aux Philippines. De sorte que ce n’est que le 31 décembre 1946 que le président Truman a proclamé la fin des hostilités.
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10 mai 2005
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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Le président parle de Liberté et de démocratie en Lettonie »
Auteur
George W. Bush
Source
États-Unis (Department of State)
Référence « President Discusses Freedom and Democracy in Latvia », par George W. Bush, Département d’État états-unien, 7 mai 2005. Ce texte est adapté du discours prononcé par le président états-unien lors de son voyage en Lettonie.
Résumé Merci pour votre accueil chaleureux. Laura et moi sommes ravis par ce voyage, notre second en Lettonie. Merci également aux président Ruutel d’Estonie et Adamkus de Lituanie de s’être déplacés.
Les pays baltes ont vu une des transformations les plus rapides de l’histoire en passant du statut de nations captives à celui de membres de l’OTAN et de l’Union européenne en une décennie. Les Lettons, Estoniens et Lituaniens ont montré que l’amour de la liberté était plus fort que la volonté d’un empire. Cette semaine, les nations des deux côtés de l’Atlantique célèbreront le soixantième anniversaire de la défaite d’Hitler, lui qui incarnera le mal pour les âges à venir. Des hommes et des femmes se sont levés contre ce mal et ils l’ont vaincu. C’est ce que nous allons célébrer.
Les États baltes n’ont pas de rôle dans le déclenchement de la guerre. Ils ont été les victimes d’un accord entre deux dictateurs. Pour la plus grande partie de l’Allemagne, la défaite a signifié la liberté, mais pour toute l’Europe de l’Est, la fin de la guerre a abouti à la chute sous le joug d’un autre empire. La fin du fascisme n’a pas mis fin à l’oppression. L’accord de Yalta fut négocié dans la tradition de Munich ou de l’accord Molotov-Ribbentrop. Toutefois, finalement, les États-Unis n’acceptèrent pas de se contenter de libérer une partie de l’Europe. les États-Unis n’ont jamais reconnu l’occupation soviétique des pays baltes et les trois drapeaux ont continué de flotter dans des missions diplomatiques aux États-Unis. La fin de la Seconde Guerre mondiale n’a été qu’une étape d’un mouvement plus vaste : le développement de la liberté dans le monde. Ce mouvement s’étend aujourd’hui au Moyen-Orient.
Nous avons appris que les nations libres sont pacifiques et que la liberté peut surgir rapidement après une longue tyrannie et qu’elle est souvent portée par le patriotisme et le soutien aux traditions ou à la langue natale. Toutefois, la démocratie passe aussi par la défense des droits des minorités. Vous êtes des sociétés multiethniques et tout en défendant votre identité propre, vous devez acceptez vos minorités. Vous pouvez être un modèle pour les pays de la région. Déjà, vous avez aidé l’Ukraine à se doter d’un dirigeant visionnaire en la personne de Viktor Yushchenko. Mon pays soutient la démocratie en Géorgie et en Moldavie et ensemble nous travaillons à démocratiser la Biélorussie. Nous défendons la démocratie partout comme nous l’avons fait en Europe occidentale.
Merci et que Dieu vous bénisse.

« Ce que la Russie peut apprendre de l’Allemagne »
Auteur
Vaira Vike-Freiberga
Sources
Gulf News (Émirats arabes unis), Washington Post (États-Unis), Der Tagesspiegel (Allemagne)
Référence « Was Russland von Deutschland lernen kann », par Vaira Vike-Freiberga, Der Tagesspiegel, 6 mai 2005.
Un texte avec des arguments similaires mais moins orientés en direction de l’Allemagne a été publié le lendemain par le Washington Post puis par Gulf News :
« Rights and Remembrance », Washington Post, 7 mai 2005.
« Rights and remembrance », Gulf News, 10 mai 2005
Résumé Dans mon pays, la Lettonie, les nazis allemands et leurs complices locaux ont commis les crimes contre l’humanité les plus atroces que le territoire ait connus. Il faut de l’humilité et du courage pour montrer du repentir pour le passé. Les actes de reconnaissance des aspects controversés sont indispensables pour évacuer les fantômes du passé et aller vers un avenir meilleur et plus humain. Depuis l’indépendance en 1991, notre pays s’est efforcé de documenter et de réévaluer son histoire du XXième siècle, y compris les périodes les plus sombres. C’est avec succès que nous faisons cet examen critique, comme l’Allemagne a pu le faire après la Seconde Guerre mondiale.
Contrairement au reste de l’Europe, la chute de l’empire nazi haï n’a pas entraîné la libération de mon pays. La Lettonie, la Lituanie et l’Estonie ont continué à subir une occupation brutale exercée par un autre empire totalitaire étranger, celui de l’Union Soviétique. Pendant cinq longues décennies, ces trois pays ont disparu de la carte de l’Europe. Ils ont subi le meurtre et les déportations de masse, la perte de leur liberté et l’arrivée de millions de migrants russophones.
En tant que présidente de la Lettonie, j’ai accepté l’invitation de Poutine à Moscou, bien que la fin de la Seconde Guerre mondiale n’ait pas apporté que la chute attendue du régime nazi. Je vais exprimer mon respect à ceux qui sont morts dans cette guerre en espérant que la Russie aura un jour le courage de regarder en face sa propre histoire, que la Russie saura trouver les moyens de différencier ses héros de ses tyrans, qu’elle condamnera finalement et définitivement les innombrables crimes contre l’humanité commis au nom du communisme. La Russie démontrerait ainsi son respect sincère de la liberté et des droits de l’homme. Une telle reconnaissance renforcerait le partenariat entre l’Europe, l’Amérique et la Russie. La Lettonie est favorable à une Europe meilleure, sans guerre, sans frontière artificielles, pour une Europe unie dans son attachement aux principes démocratiques et humanistes.

« Il est temps de revenir à Yalta »
Auteur
Mikhail Saakashvili
Source
Washington Post (États-Unis)
Référence « Time for a Return to Yalta », par Mikhail Saakashvili, Washington Post, 10 mai 2005.
« J’ai vécu le 8 mai comme un grand soulagement »
Auteur
Wojciech Jaruzelski
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Ancien militaire dans l’armée polonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, le général Wojciech Jaruzelski est ancien Premier ministre (1981-1985) et ancien Président de la Pologne (1985-1989).
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Source
Die Welt (Allemagne)
Référence « Ich empfand den 8. Mai als riesige Erleichterung », par Wojciech Jaruzelski, Die Welt, 3 mai 2005.
Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Je serai l’un des quatre chefs d’États présents à être aussi un vétéran de cette guerre. Vladimir V. Poutine m’a personnellement invité et malgré les critiques, j’irais à Moscou. J’en ai parlé avec le président Kwasniewski. En tant qu’ancien combattant de l’armée polonaise et en tant que commandant d’une compagnie présente sur l’Elbe en mai 45, j’en ai le droit moral. On ne doit pas oublier que la Pologne était la 4ème plus grosse armée de la coalition anti-hitlérienne, la seule dont le drapeau flottait aux côtés de celui des Soviétiques à Berlin. Cela me fait de la peine qu’il n’y ait aucun soldat polonais sur le monument édifié à Moscou, mais ce serait une erreur de ne pas participer aux cérémonies. Je serai là en tant que vétéran et ancien déporté.
Mikhail Gorbatchev a fait ériger une croix sur la tombe de son père déporté en Sibérie. Une stèle a symboliquement été posée à côté en mémoire des victimes polonaises. Gorbatchev a ainsi exprimé son respect à tous nos compatriotes qui ont fini en Sibérie. On m’a assuré que je pourrai m’y rendre lors de mon séjour, mon père y a été déporté en 1940.
Je ne sais pas pourquoi Moscou ne rend pas publiques les informations sur le passé. L’affaire de Katyn par exemple assombrit les relations entre nos deux pays. Je suis d’accord avec Kwasniewski quand il demande à Poutine de se prononcer sur ce qui s’est passé en Europe centrale après 1945, mais je suis réaliste. Le front soviétique a traversé à quatre reprises la Pologne durant la guerre. 600 000 soldats y ont séjourné. Les vétérans russes disent « nous avons libéré la Pologne » et ils en sont fiers. S’il était utile d’affirmer le contraire, je le ferais mais nous perdrions seulement l’amitié de millions de gens. La victoire d’Hitler signifiait l’anéantissement pour notre peuple. L’armée soviétique nous a apporté la dépendance, mais nous a sauvés de l’extermination.
Ma famille vient de l’Est de la Pologne où le ton a toujours été anti-russe et antisoviétique. Je suis conscient de la tragédie vécue par le peuple allemand. J’ai vu les colonnes de réfugiés, des femmes et des vieillards, après qu’une partie de la Poméranie soit devenue polonaise. Je me demandais pourquoi les soldats allemands montraient autant de résistance, sans doute par discipline, mais aussi par peur des Rouges en face d’eux et de la Gestapo derrière. J’ai été l’un des premiers à pénétrer dans le camp de concentration de Sachsenhausen, le 4 mai, mon unité a rejoins les États-uniens sur l’Elbe. J’ai été blessé deux fois et j’ai accueilli le 8 mai avec un grand soulagement. À l’époque beaucoup de Polonais attendaient une confrontation entre les Soviétiques et les États-uniens, beaucoup de mes camarades ont pris le maquis dans l’espoir d’amener la démocratie dans le pays. C’était illusoire. Qui aurait voulu lancer la Troisième Guerre mondiale pour la démocratie en Pologne ? Les partisans ont perdu beaucoup de sang pour rien.

« Pourquoi minimiser la victoire "rouge" ? »
Auteurs
Guy Spitaels, Jean-Marie Chauvier, Vladimir Caller
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Guy Spitaels est ancien ministre socialiste belge, ancien président du Parti socialiste belge et ancien président de la région wallonne.
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Jean-Marie Chauvier est journaliste et écrivain belge.
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Vladimir Caller est journaliste belge.
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Source
La Libre Belgique (Belgique)
Référence « Pourquoi minimiser la victoire « rouge » ? », par Guy Spitaels, Jean-Marie Chauvier et Vladimir Caller, La Libre Belgique, 10 mai 2005.
Résumé En 1945, il ne faisait de doute pour personne que la victoire contre le nazisme avait eu pour principaux artisans le peuple soviétique et l’Armée rouge. La moitié des victimes de la guerre était soviétique. Les dirigeants nazis avaient prévu la disparition de 30 millions d’Untermenschen (sous-hommes) soviétiques et la déportation d’un autre contingent de 30 millions. Dans les territoires occupés, on a vu la mort de 10 millions de Soviétiques dont 2,7 millions étaient juifs. Ces crimes ont été commis par les Einzatsgruppen, les SS, la Wehrmacht et leurs auxiliaires nationalistes ou fascistes (polonais, baltes, lettons, lituaniens, ukrainiens), un génocide auquel les Soviétiques ont pu soustraire un million de Juifs. Ce n’est pas une opinion qui s’exprime ici, c’est un fait historique, reconnu par les dirigeants de l’époque. Ernest Hemingway avait dit : « Chaque être humain qui aime la liberté doit plus de remerciements à l’Armée Rouge qu’il ne puisse payer durant toute une vie ! ».
Pourtant, depuis, s’est construit ce que Marc Ferro a appelé un « tabou a posteriori ». Au cours de la Guerre froide, le rôle des Soviétiques dans la libération de l’Europe a été atténué et on a oublié que c’est l’Armée rouge qui avait brisé la Wechmacht, permettant aux troupes anglo-saxonnes de libérer l’Europe de l’Ouest. Il y avait aussi de quoi être surpris qu’un pays que beaucoup d’observateurs disaient, avant 1941, au seuil de l’effondrement, se ressaisisse de façon aussi impressionnante, mobilise tant d’énergies patriotiques, toutes nations confondues, et y compris dans les Goulags, contre l’envahisseur. Cette résistance fut aussi le lieu d’initiatives spontanées, l’occasion d’une grande créativité sociale et artistique, autant que d’indicibles souffrances lorsque le pays fut réorganisé par Staline d’une poigne d’acier. Les recherches récentes des historiens allemands, puisant dans de nouveaux fonds d’archives, confirment et détaillent le génocide en montrant les complicités locales, notamment en Galicie orientale. Ils attestent que l’extermination des Untermenschen slaves et les débuts du judéocide font partie d’un seul et même processus.
Il faut rappeler que l’URSS a connu 26 à 27 millions de morts toutes catégories de population confondues, qu’elle a été attaquée non par la seule Allemagne, mais par des troupes alliées de Roumanie, de Hongrie, d’Espagne, d’Italie, de Croatie, des légions et divisions SS venues de toute l’Europe, y compris du pays flamand et de Wallonie, y ont appuyé l’entreprise nazie, avec la bénédiction de certains clergés. Elle a dû par la suite se redresser sans le soutien d’un quelconque « plan Marshall ». Certains historiens se croient d’ailleurs fondés à parler de « guerre civile européenne », où l’Europe « chrétienne et civilisée » se serait coalisée aux côtés des fascismes « contre la barbarie bolchevique ». Une thèse qui convient aujourd’hui à ceux qui, en Allemagne et parmi les héritiers des nationalismes collaborateurs en pays baltes et en Ukraine, ou en Flandre, entendent réhabiliter les anciens SS et les mouvements nationaux ou « antistaliniens » qui se fourvoyèrent avec Hitler jusqu’à prendre part au génocide perpétré par les nazis.
Nous souhaitons simplement qu’en ces 8 et 9 mai, journées anniversaires de la capitulation nazie, certains faits historiques ne soient pas victimes du mensonge par omission. Et que l’occasion ne soit pas saisie pour réhabiliter la collaboration et ériger des monuments aux anciens SS !

« Les leçons de la victoire sur le nazisme »
Auteur
Vladimir V. Poutine
Source
Le Figaro (France)
Référence « Les leçons de la victoire sur le nazisme », par Vladimir Poutine, Le Figaro, 7 mai 2005.
Résumé Je suis reconnaissant de la possibilité qui m’est offerte de m’adresser en direct à l’opinion publique française, à la veille du soixantième anniversaire de la victoire sur le nazisme. Cette date reste sacrée car c’est elle qui a vu s’unir nos peuple contre le nazisme. Aujourd’hui, la démocratie et la liberté, la justice et l’humanisme sont les valeurs qui nous unissent toujours pour l’édification d’un monde civilisé et sûr.
Le nazisme a été la pire des monstruosités. Pour notre peuple, comme pour de nombreux autres, perdre la bataille signifiait perdre la souveraineté nationale, cesser d’exister en tant qu’État, l’extermination physique. Pour la première fois, des peuples se sont unis contre un danger commun global. Il fallait gagner cette guerre du bien contre le mal et elle a été gagnée. Cette victoire s’est construite au prix de dizaines de millions de mort en URSS. Toutes les familles russes ont eu leurs morts. Pendant quatre années interminable, le peuple russe s’est battu, libérant son territoire en 1944, puis onze autre pays par la suite au prix de la vie d’un million de ses soldats. C’est sur le front Est que les nazis ont enregistrés les trois quart de leurs pertes. La France et sa résistance ont grandement contribué à la victoire, leurs actions obligeant les nazis à conserver en France des troupes qu’ils auraient voulu envoyer sur le front Est. La Russie apprécie aujourd’hui le souvenir de la France pour le rôle de l’URSS dans la victoire contre la peste nazie. Le peuple de Russie, tous les peuples de l’ex-Union soviétique gardent également leur reconnaissance aux Français qui ont combattu le nazisme. L’incarnation même de cette lutte en France se fit en la personne du général De Gaulle dont nous inaugurerons une statue à Moscou le 9 mai. Nous sommes aussi reconnaissants à nos alliés de l’aide qu’ils ont fournie via des livraisons et l’ouverture d’un second front. C’est la lutte anti-hitlérienne qui a fondé les Nations unies. Nos pères et nos grands-pères ont partagé tout le poids de la guerre, mais n’ont pas partagé la victoire en 1945. Nous ne la partageons pas, non plus, aujourd’hui. La Seconde Guerre mondiale a été gagnée par tous les alliés de la coalition anti-hitlérienne, par les antifascistes allemands. C’est notre fête commune. La Journée de la victoire nous appartient à tous.
À la veille du soixantième anniversaire que nous allons célébrer, des chercheurs et des historiens se penchent à nouveau sur les causes et les étapes de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est important, ce n’est pas que l’analyse historique, c’est aussi la leçon morale que nous pouvons retirer. Quand les nazis ont développé leur pouvoir en Allemagne et ont préparé l’agression de leurs voisins, l’idée est née, à Paris et à Moscou d’une alliance commune. Toutefois, face à la menace, la mise en place de mécanismes de défense a été écartée au profit de l’espoir illusoire de « rester planqué ». C’est cette même logique qui a animé le pacte Molotov-Ribbentropb et les accords de Munich. Les dirigeants soviétiques ont cru que Munich ne traitait pas que du démembrement de la Tchécoslovaquie, mais aussi de l’isolement de l’URSS. En 1989, le Soviet suprême de l’URSS, l’organe législatif du pays, a donné une appréciation juridique et morale précise du pacte Molotov-Ribbentrop. Nos voisins baltes le savent bien, mais continuent néanmoins d’exiger une sorte de « repentance » de la Russie. Ces réclamations sont sans fondements et ne visent qu’à faire ignorer les politiques discriminatoires, la collaboration passée avec les nazis et la réhabilitation des SS dans ces pays. La Russie est prête à discuter avec les pays baltes à condition que ce dialogue se fonde sur les réalités d’aujourd’hui et pas sur les complexes d’hier.
Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il est bon de revoir ce qui s’est passé à Yalta en 1945. Je suis profondément convaincu que les dirigeants de la coalition anti-hitlérienne cherchaient à édifier un nouveau système international qui ne permette pas la renaissance du nazisme. C’est dans ce but que fut fondé l’ONU. Les historiens peuvent discuter des décisions prises alors, mais ils doivent se souvenir que ce sont des décisions collectives et qu’elles ont été fondées sur les problèmes de l’époque. Le paradoxe historique réside ici dans le fait que le système ayant vu le jour à Yalta reposait sur un accord de la coalition anti-hitlérienne tout en marquant aussi le point de départ d’une nouvelle rivalité géopolitique et d’une compétition entre « superpuissances ». Toutefois, les accords de Yalta ont mis en place un certain équilibre qui a permis d’éviter la confrontation. Pour ce qui est de l’Allemagne, l’URSS avait demandé le maintien d’une seule entité étatique, c’est la Guerre froide qui a abouti à la formation de deux entités. Nul ne peut ignorer aujourd’hui le rôle majeur que notre pays a joué dans la réunification pacifique de l’Allemagne. Aujourd’hui, la Russie, l’Allemagne et la France constituent le facteur positif majeur de la vie internationale et du dialogue européen. Je suis profondément convaincu que la Grande Europe unie de l’Atlantique à l’Oural - et de fait jusqu’à l’océan Pacifique -, dont l’existence repose sur les principes démocratiques universels, représente une chance exceptionnelle pour tous les peuples du continent.
Le 8 et le 9 mai ont été proclamés par l’ONU Journées de la mémoire et de la réconciliation. Il est temps de réconcilier les hommes qui se sont battus de chaque côté de la ligne de front comme il est temps d’unir toutes les nations dans la lutte contre les nouveaux défis, contre le terrorisme, les doctrines idéologiques fondées sur le racisme et la xénophobie. On ne peut venir à bout de telles menaces que sur la base d’une confiance mutuelle, de la solidarité et de la coopération de toute la communauté mondiale. Les événements dramatiques des années 30 et 40 du siècle passé constituent une mise en garde pour nous tous, une mise en garde contre la répétition des erreurs du passé, contre l’illusion que l’on peut s’affranchir du mal « pour le compte du voisin ». Cela nécessite que les manuels d’histoire soient objectifs.
Je voudrais, pour conclure, transmettre à tous les Français, et en premier lieu aux anciens combattants de cette guerre, mes salutations les plus chaleureuses à l’occasion de cette Journée de la victoire. Je leur adresse mes vœux de bonne santé, de bonheur et de prospérité.

« La libération de la France a été possible uniquement grâce au courage du peuple russe »
Auteur
Jacques Chirac
Source
Izvestia (Fédération de Russie)
Référence « ОСВОБОЖДЕНИЕ ФРАНЦИИ СТАЛО ВОЗМОЖНЫМ ТОЛЬКО БЛАГОДАРЯ МУЖЕСТВУ РОССИЙСКОГО НАРОДА », par Jacques Chirac, Izvestia, 6 mai 2005. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Nous allons célébrer la libération des peuples européens du joug nazi. La libération de la France par les alliés n’a été possible que parce que le peuple russe et ses soldats ont fait preuve d’un grand courage. Les soldats russes ont vécu l’épreuve la plus terrible de cette guerre et il l’ont surmontée, nous leur devons beaucoup. À chaque fois que je viens à Moscou, je me rend dans la maison où est situé le mémorial aux aviateurs de l’escadrille « Normandie-Niemen », ces Russes et Français qui ont combattu le nazisme la main dans la main.
L’appel du 18 juin 40 par le général De Gaulle signifiait que tous les Français ne s’étaient pas rendus, sans cette déclaration la France ne ferait pas partie des vainqueurs. C’était un homme exceptionnel, il avait sa propre vision des relations entre l’Europe et la Russie. Sa fameuse expression « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » symbolisait sa conviction dans une Europe et une Russie marchant côte à côte.
La Russie s’est affairé avec courage et de manière décisive à moderniser sa vie politique, économique et sociale, ce qu’elle fait est positif, cela doit s’intensifier et se prolonger. C’est dans un esprit de liens privilégiés entre l’Europe et la Russie que j’ai participé à l’élaboration de la politique russo-européenne initiée en 2003 à Saint-Petersburg. J’espère que le sommet qui va avoir lieu dans quelques jours nous permettra de prendre une décision définitive sur les « quatre domaines communs » de cette politique. L’Europe et la Russie, deux énormes systèmes, deux éléments fondamentaux du monde multipolaire de demain, doivent aller de l’avant, cela dans l’intérêt de l’équilibre du monde et de la région.
Le dialogue avec Poutine qui se faisait dans la confiance s’est peu à peu transformé en amitié. C’est un homme qui sait ce qu’il veut et qui le dit franchement et clairement. Il ne feinte pas, ne se cache pas, j’ai le même caractère. Cela ne signifie pas que nous sommes d’accords sur tout, mais qu’immanquablement nous arriverons à trouver un accord.
Rien ne peut justifier le terrorisme et nous devons nous unir. Il est indispensable d’éradiquer les causes du terrorisme qui est souvent dû à des aspects sociaux et politiques ou aux conflits. J’aimerais dire à la jeunesse russe qu’il y a des difficultés en Russie et en Europe, mais que nous avons une vocation. Nous devons aller vers le futur la main dans la main, chacun avec ses traditions, sa culture et ses coutumes. Je suis convaincu que c’est ainsi que cela va se passer.

« Nous demandons pardon pour les souffrances causées au peuple russe et à d’autres »
Auteur
Gerhard Schröder
Source
Komsomolskaïa Pravda (Fédération de Russie)
Référence « Мы просим прощения за страдания, причиненные русскому народу и другим народам », par Gerhard Schröder, Komsomolskaïa Pravda, 7 mai 2005.
Résumé Pour aucun autre peuple que le peuple russe, la victoire sur l’Allemagne hitlérienne n’a été payée aussi chèrement. Plus de 27 millions de morts et une ruine indescriptible furent le résultat de cette Seconde Guerre mondiale. Cela demeure une partie de notre sentiment de responsabilité envers le peuple russe et d’autres peuples de l’ex-URSS. Pour les Allemands, les 8 et 9 mai sont des dates de repentance silencieuse envers tous ceux qui ont perdu la vie à cause du national-socialisme. L’invitation faite au chancelier fédéral allemand est un grand honneur et une preuve de confiance envers notre nation. Nous voulons que ce 9 mai devienne le symbole de la réconciliation européenne.
Ce jour a d’abord été une libération pour les Allemands, mais pour beaucoup cette date est aussi liée au souvenir des migrations forcées, de la séparation de l’Allemagne du reste de l’Europe et à de nouvelles servitudes. Cette date marque aussi le début du renouveau spirituel et politique de l’Allemagne. Le fait que sur fond de l’horreur de la guerre mondiale et malgré la Guerre froide la réconciliation ait été possible, tient pour moi du miracle de l’histoire européenne. Parmi tous ceux qui ont participé au rapprochement de l’Allemagne et de l’ex-URSS, je voudrais citer Willy Brandt. Il est à l’origine de cette volonté de paix durable avec nos voisins orientaux qui s’est concrétisée après 1989.
Nos deux peuples n’ont jamais été aussi proches qu’aujourd’hui. Nous sommes unis par un partenariat stratégique pour la paix, pour une Europe florissante et la stabilité de l’ordre mondial. Le volumes des échanges commerciaux entre nos deux pays a augmenté de 18 % rien que l’année dernière et nous renforçons notre coopération stratégique aussi dans le secteur du gaz et du pétrole. Les contacts entre les citoyens de nos deux pays n’ont jamais été aussi intenses. Un congrès va avoir lieu à Ekaterinbourg en juin et nous avons initié le « Dialogue de Saint-Petersbourg » pour discuter dans un forum des problèmes et des possibilités de nos sociétés. Nous allons développer la coopération scolaire et scientifique, plus les générations futures se connaîtront, plus la confiance entre nos deux peuples sera grande.
Aux XIXième et XXième siècles, les idéologies totalitaires ont privé les Européens de leurs droits, les réduisant à l’esclavage. La nouvelle Europe ne doit pas laisser de place aux zones d’influence et aux volontés de domination. La Russie et l’Allemagne ont une responsabilité pour que les erreurs du passé ne se répètent pas. Le 10 mai, la Russie et l’Union européenne vont définir les modalités concrètes de leur partenariat, notamment en matière de politique extérieure et de sécurité. Nous devons trouver ensembles les réponses aux défis du monde contemporain et aux dangers du terrorisme. Nous y parviendrons seulement si nous renforçons la coopération multilatérale, particulièrement dans le cadre de l’ONU et du droit international. C’est aussi une leçon à tirer du passé.
La politique de la domination et le langage de la force ont bouleversé le destin des peuples européens dans les 100 dernières années. La Deuxième Guerre mondiale en a été la preuve douloureuse. Seule une Europe de la liberté, des Droits de l’homme et du partenariat peut être une Europe durablement en paix. C’est la leçon des générations combattantes et pour nous, 60 ans après le 9 mai 1945, c’est une obligation qui demeure.

« Il est normal de tancer les reculs démocratiques »
Auteur
Michael McFaul
Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « It’s OK to Scold the Backslider », par Michael McFaul, Los Angeles Times, 8 mai 2005.
Résumé Avant que George W. Bush ne se rende à Moscou, il devrait relire son deuxième discours d’investiture, quand il affirmait que développer la démocratie était le centre de sa politique étrangère. C’est sur ce point qu’il sera jugé et la Russie représente son plus grand défi.
Beaucoup de dictatures perdurent aujourd’hui, mais elles étaient déjà là avant l’arrivée de George W. Bush au pouvoir. La Russie est une exception, car c’est le seul pays partiellement libre à être devenu un pays non-libre d’après le classement de la Freedom House. Toutefois, Bush a développé une relation forte avec Vladimir Poutine et il s’agit d’une erreur stratégique. Le président russe a affaiblit les institutions démocratiques, les médias indépendants et la société civile, il a centralisé le pouvoir dans ces mains. Cette centralisation aurait pu permettre d’organiser des réformes, mais ce ne fut pas le cas.
La bataille pour remplacer Poutine en 2008 a déjà commencé mais, malheureusement, aucun des scénarios probables actuellement n’est encourageant. Le favori pour remplacer Poutine est le ministre de la Défense Sergueï Ivanov et il a démontré peu d’enthousiasme pour la démocratie. De toute façon, il semble douteux qu’il puisse l’emporter si l’élection n’est pas truquée. Malheureusement, dans une élection totalement libre, il est probable qu’une coalition nationaliste-socialiste puisse présenter un candidat plus populaire que le bloc démocrate. Dans un troisième scénario, Poutine pourrait amender la constitution pour s’autoriser à rester un troisième mandat ou pour donner plus de pouvoir au Premier ministre, poste qu’il pourrait lui-même occuper après l’élection de son successeur.
Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, Poutine est trop populaire et la Russie trop grande pour que Bush se permette une confrontation directe avec Moscou. La commémoration de ce que les Russes appellent « la Grande Guerre patriotique » n’est pas, en outre, le meilleur moment. Bush doit faire comprendre à Poutine que si les élections ne sont pas totalement libres en 23008, cela sera un frein au développement des relations russo-états-uniennes. Il doit par ailleurs soutenir publiquement les démocrates russes comme il soutient les démocrates iraniens. Il faut demander un contrôle international des élections en Russie et il faut qu’il ait le même poids que celui qu’il a eu en Serbie en 2000, en Géorgie en 2003 et en Ukraine en 2004. Par ailleurs, la visite de Bush en Géorgie doit être la célébration des nouvelles démocraties de la région. Cela ne doit toutefois pas nous empêcher de travailler avec la Russie à la lutte contre le terrorisme.

« Pour de vrais résultats, soyons réalistes »
Auteur
Eugene B. Rumer
Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « For Real Results, Let’s Get Real », par Eugene B. Rumer, Los Angeles Times, 8 mai 2005.
Résumé Les nouvelles en provenance de Russie ne sont pas bonnes. La démocratie recule, l’économie est dépendante du pétrole et la politique étrangère est maladroite. Qu’est-ce qui pourrait être pire ? Toutefois, avant de tenir ce point de vue pour acquis, observons le de plus près.
Vladimir Poutine s’est attaqué à la liberté des médias, a marginalisé les partis politiques libéraux et a concentré le pouvoir dans les mains du Kremlin. Cependant, cela n’empêche pas de nombreux sites internet de le critiquer ou même de le ridiculiser. La Russie dépend du pétrole, mais tant que les prix ne baissent pas, ce n’est pas un problème. La Russie a eu la main lourde en Géorgie et en Ukraine, mais aujourd’hui elle n’intervient pas au Kirghizistan, elle se rapproche de l’Ukraine et discute avec Tbilissi d’un retrait de ses troupes de Géorgie.
Poutine a déclenché un scandale ici en expliquant que la disparition de l’URSS était la pire catastrophe géopolitique du XXe siècle, mais si cette vision n’est pas partagée ici, elle est partagée par les Russes. Pour les membres de la « glorieuse génération » qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, puis ont vu leur retraite perdre son pouvoir d’achat lors de la libéralisation de l’économie, cette déclaration est une évidence. D’après un sondage, 66 % des Russes pensent que la perestroïka a fait plus de mal que de bien, 70 % approuvent la politique de Poutine et un peu plus de 20 % pensent que Staline était un grand dirigeant.
Comment traiter avec la Russie ? Aujourd’hui, les Russes condamnent les réformes des années 90 qu’ils estiment être d’inspiration états-unienne et dénoncent ce qu’ils voient comme des ingérences dans leurs affaires intérieures. Il faut donc accepter la Russie telle qu’elle est et travailler avec elle.

« Certains dans la CEI voudraient brouiller Moscou et Washington »
Auteur
Dimitri Simes
Source
Komsomolskaïa Pravda (Fédération de Russie)
Référence « Кое-кто в СНГ хотел бы поссорить Москву с Вашингтоном », par Dimitri Simes, Komsomolskaïa Pravda, 6 mai 2005. Ce texte est adapté d’une interview.
Résumé Il est plus juste d’envisager la visite de Bush à Moscou comme symbolique plutôt que comme vraiment protocolaire. La symbolique dans ce cas est très importante. Cependant, s’il s’agissait uniquement de cela, rien n’aurait justifié une visite de Condoleezza Rice à Moscou récemment. Il est évident qu’il y a une volonté d’arriver à une compréhension commune des problèmes actuels comme l’attitude de nos deux pays dans l’ancienne aire soviétique, la dispersion des armes de destruction massives ou le dialogue énergétique, ce domaine dans lequel on parle beaucoup, mais on agit peu.
Il n’y a pas de complot entre Bush et les présidents géorgien et ukrainien. Il y a cependant aux États-Unis des courants d’influences qui se féliciteraient qu’une telle chose existe. Dans l’administration, il y a une certaine disposition à élargir le développement de la démocratie dans l’aire post-soviétique. Certains leaders, particulièrement des membres du GOUAM veulent profiter de ces dispositions pour provoquer un tel déroulement logique, auquel la Maison-Blanche elle-même n’est pas prête. Ils voudraient séparer la Russie et l’Amérique, opposer leurs intérêts et s’attirer la sympathie des Américains en leur démontrant leur super-loyauté.
Les perceptions américaines et russes de M. Saakashvili ne coïncident pas. Malgré toutes ses insuffisances il est pour l’Amérique du côté des « anges » car il est pour la coopération avec leurs pays. Moscou considère que c’est un homme qui veut tirer un profit politique de son opposition à la Russie. Je pense qu’il n’y a aucune raison ni pour nous, ni pour vous de se fâcher pour cette divergence de points de vue.

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