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Tribunes et décryptages - 13 juin 2005
Après le TCE, le recours Sarkozy

Décryptage

Les analyses du double refus français et hollandais au Traité constitutionnel européen (TCE) se poursuivent dans la presse. Comme toujours, ce sont les partisans du traité qui monopolisent largement le droit au commentaire. Ils imposent avec assurance une interprétation du scrutin que tout semble démentir.
Comme nous l’avions vu dans notre édition du 7 juin, une partie des cercles atlantistes et néo-libéraux ayant défendu le texte s’est plue à stigmatiser les Français en qualifiant leur vote de repli identitaire et xénophobe. Dans le même temps, ils appelaient de leur vœux une nouvelle politique dont le maître d’œuvre devait être Nicolas Sarkozy. En s’appuyant sur cette lecture des opinions exprimées le 29 mai par les électeurs français, le ministre français de l’Intérieur et président de l’UMP est en train de relancer le débat sur le rapport entre immigration et chômage en France. Il peut ainsi donner l’impression de répondre à la peur du travailleur étranger qui aurait conduit au « non » au TCE, selon les médias dominants. Il place également au centre de l’agenda médiatique une question qui le valorise par rapport à ses adversaires compte tenu de ses fonctions. Ce faisant, il chasse sur les terres de M. Le Pen, pour qui le refus de l’immigration est un fonds de commerce, mais en en modifiant le sens. Pour le Front national, dénoncer l’immigration, c’était dénoncer l’arrivée en France d’Algériens qui avaient expulsé les colons français lors de l’indépendance de l’Algérie. Le développement de l’extrême droite française était la conséquence d’une décolonisation ratée, encore plus mal assumée par la classe dirigeante que la colonisation elle-même. La récupération de ce thème par M. Sarkozy vise, fort différemment, à importer le « choc des civilisation », ainsi qu’il a commencé à le faire en relançant le débat « à propos » du voile en avril 2003. Sa logique n’est pas tournée contre les populations issues de la colonisation, mais contre les populations musulmanes ; elle n’est pas l’expression des laissés pour compte d’un traumatisme collectif, mais l’instillation d’une peur imaginaire pour façonner une société.

Cette image d’un vote « non » français frileux et xénophobe se retrouve sous la plume de Jiri Pehe, ancien conseiller de Vaclav Havel et chercheur à la Freedom House, dans Le Figaro. Selon lui, en refusant ce texte, la France aurait commis une erreur comparable à la signature du traité de Versailles ou des accords de Munich ! Elle se serait détournée par frilosité et mépris de l’Europe d’une chance d’assurer la paix dans le continent. Qui sait si demain, l’Allemagne, se sentant trahie, ne retrouvera pas ses ambitions expansionnistes vers l’Europe centrale ?
Dans Die Tageszeitung, Aleksander Smolar, président de la Fondation Stefar Batory (l’antenne polonaise de la Fondation Soros), estime que les Français ont refusé ce texte car ils le jugeaient trop libéral et les Néerlandais car il ne le trouvaient pas assez libéral. Ce qui est sûr, martèle-t-il, c’est que les deux populations ont exprimé leur crainte de l’immigration. Estimant que le terme de « Constitution » était également mal trouvé, il engage les dirigeants de l’Union européenne à se remettre au travail en tenant compte des erreurs commises.

Dans la revue qu’il dirige, le Weekly Standard, l’éditorialiste néo-conservateur, William Kristol, se réjouit pour sa part du double refus du TCE : il s’agit d’une gifle pour les élites européennes et donc pour Jacques Chirac. Les différends qui ont pu opposer les élites libérales européennes et le président gaulliste depuis son duel avec Édouard Balladur semblent avoir échappé à la sagacité de l’auteur. Il livre également à ses lecteurs une vision aberrante du débat pré-référendaire. Selon lui en votant non, Français et Néerlandais auraient voté contre l’État providence, les « entraves à la croissance », les mauvaises politiques d’immigration et l’antiaméricanisme. Pour répondre aux attentes des électeurs, il ne voit donc qu’un homme : Nicolas Sarkozy ! De la sorte, il parvient donc à la même conclusion que David Ignatius et Jean-Marie Colombani qui, eux, se désolaient du rejet du texte. Tous les chemins mènent à Rome.
C’est, étrangement, dans Le Monde que l’ancien conseiller de sécurité nationale en charge des questions européennes, Philip H. Gordon, conteste l’analyse de Kristol. Pourquoi les États-Unis devraient-ils se réjouir du résultat du référendum ? Certes, la politique de Jacques Chirac est désavouée, mais son opposition à George W. Bush est la seule chose qui continue à être appréciée. La politique d’expansion de l’Union européenne vers l’Est, voulue par Washington, va être ralentie et il ne sera pas possible de compter sur les Européens pour « démocratiser » le « Grand Moyen-Orient ». Pour le démocrate, c’est une chance de renforcer l’Europe atlantiste qui s’éloigne.

La grande question qui se pose désormais pour les élites européennes est de trouver un moyen de faire accepter ce que les électeurs ont refusé et de relancer la course de leur conception de la construction européenne.
Commentant la sortie de son dernier livre dans une interview à Die Welt, le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, ne s’alarme pas. Certes, il n’aurait pas fallu faire de référendum sur le TCE en Europe puisqu’on les a perdu, mais il s’agit des hoquets inévitables d’un processus historique et cette construction européenne se poursuivra. Le Commissaire européen au Commerce, le Britannique Peter Mandelson, est bien plus inquiet. Dans un texte de The Observer, repris par le Taipei Times, il estime que le malaise entre les Européens et l’Union européenne est profond. Il appelle son ancien chef de gouvernement, Tony Blair, à rassurer les Européens qui craignent une « américanisation » de l’UE. Il n’est pas évident que le Premier ministre britannique, qui occupera la présidence tournante de l’Union à partir du 1er juillet soit la personne la plus indiquée. D’un autre côté, pour l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, les Français ont voté « non » car ils croient à une chimère dont aucun État européen ne veut : l’Europe sociale. Trop longtemps, les élites « européistes » ont déifié l’Europe, faisant croire qu’elle pourrait se charger de résoudre tous les maux et ridiculisant leurs contradicteurs. Si l’Europe doit repartir, cela passe d’abord par l’abandon de cette logique.

L’ancien ministre français de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, est un des rares partisans du « non » à pouvoir s’exprimer. Dans Le Figaro, il affirme que les Français ont voté non pour préserver leurs droits sociaux, mais aussi leur nation, ce que les élites libérales de droite et de gauche ne peuvent pas accepter. Il renouvelle son appel à une réforme des institutions européennes afin de faire de l’Union européenne un rempart contre la mondialisation.
Toutefois, pour l’économiste états-unien Jeremy Rifkin dans Die Zeit le refus exprimé en Europe n’est pas tant celui d’une forme d’Europe, mais celui des débordements du capitalisme, des excès que les États-Unis incarnent de façon caricaturale. L’Europe doit construire un contre-modèle.

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13 juin 2005

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 EuCom : Contrôle de l’Europe

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Pourquoi le non de la France est difficilement acceptable »

Auteur Jiri Pehe

Ancien directeur des études sur l’Europe centrale à Freedom House pendant la Guerre froide puis conseiller politique de l’ex-président tchèque Vaclav Havel (1997-1999), Jiri Pehe est analyste politique et directeur de l’université de New York à Prague. Il est membre du Conseil d’administration du Fond américain pour la République tchèque

Source Le Figaro (France)
Référence

« Pourquoi le non de la France est difficilement acceptable », par Jiri Pehe, Le Figaro, 10 juin 2005.

Résumé

En Europe centrale, le rejet de la Constitution européenne par les Français est salué par les eurosceptiques, mais la majorité des citoyens est plongée dans l’embarras, voire se sent trahie. En effet, le projet d’intégration européenne est largement une invention française et c’est Valéry Giscard d’Estaing qui a présidé la Convention européenne. Pour les petits États d’Europe, la construction européenne était en quelque sorte une réparation pour tout ce que la France avait raté au cours de la première moitié du XXe siècle : les traité de Versailles et de Munich. L’intégration européenne soutenue par la France visait à dissoudre l’Allemagne dans l’Europe et à la démocratiser. L’intégration européenne sous la houlette de la France a créé un irrésistible modèle de prospérité et de démocratie pour tous les Européens qui étaient restés prisonniers derrière le rideau de fer.
C’est pourquoi nous sommes choqués qu’aujourd’hui la France tourne le dos à la construction européenne pour des raisons égoïstes et indignes d’un pays animé d’ambitions globales. Si le référendum sur la Constitution européenne était, à sa manière, un référendum sur l’élargissement de l’UE, il est d’autant plus difficile d’accepter l’égoïsme que dissimule le non français. Au cours des 15 dernières années, les nouveaux pays membres de l’Union européenne se sont imposés des réformes drastiques pour adhérer à l’Union européenne. La France et les autres membres de la « vieille Europe » les ont encouragés dans ce processus, mais ils ont aussi exigé sans pitié qu’ils remplissent les critères d’adhésion. Mais la France refuse de s’imposer à elle même ces réformes. Vu d’Europe centrale, il semble que le projet européen a perdu de son charme aux yeux des Français lorsqu’ils se sont rendus compte que l’UE élargie ne pourrait plus être capable de cofinancer leur Etat social.
En rejetant la Constitution européenne, les Français ont aussi tourné le dos à l’Allemagne qui éveille toujours des craintes chez beaucoup de Centre-Européens. L’Europe centrale a pleinement le droit de se demander si une telle humiliation de l’Allemagne ne pourrait pas induire un changement de sa politique. Que se passerait-il si l’Allemagne décidait maintenant, à la lumière de sa situation économique et de la gifle française, de réduire ses contributions au budget de l’UE ?
Les nouveaux pays membres qui ont manifesté leur soutien à la Guerre d’Irak ont été humilié par la France. Mais la plupart des nouveaux membres surmontèrent finalement cette humiliation ; le tandem franco-allemand leur offrait une certaine garantie de trouver la prospérité et la sécurité dans l’Europe unifiée, et ce, grâce au projet de Constitution européenne. La France a montré que ses propres intérêts sont plus importants que les intérêts européens. Surmonter cette déception sera très difficile.


« L’Europe a un grand avenir devant elle »

Auteur Aleksander Smolar

Aleksander Smolar est président de la Fondation Stefar Batory (l’antenne polonaise de la fondation Soros), Chargé de recherche au CNRS, il a été le conseiller spécial de Tadeuz Mazowiecki, premier chef de gouvernement de l’ère post-communiste en Pologne.

Source Die Tageszeitung (Allemagne)
Référence

« Die EU hat eine große Zukunft vor sich », par Aleksander Smolar, Die Tageszeitung, 9 juin 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

La Constitution dans sa forme actuelle ne peut plus être sauvée. Un nouveau référendum au Pays-bas ou en France est impensable. C’est arrivé pour Maastricht, pour des traités que l’on peut modifier individuellement mais un nouveau référendum serait une farce. La suspension du référendum au Royaume-Uni correspond presque à un troisième « non », elle renforce l’effet domino sans être un véritable non. Nous devons aussi compter sur un non danois et un non luxembourgeois. Tony Blair ne veut pas associer sa carrière politique à la Constitution, c’est pour cela qu’il rejette toute la faute sur les Français et les Hollandais. Vraisemblablement, une majorité d’anglais auraient aussi dit non, les derniers sondages donnaient 70 %. Désormais, Blair ne peut plus être tenu pour responsable du non. Sur le plan de la politique intérieure c’est bien joué, pour l’Europe, politiquement c’est un fiasco. Une poursuite du processus de ratification ne ferait que prolonger l’agonie. Un pessimisme grandissant, c’est la dernière chose dont nous avons besoin, l’euro est déjà remis en question par certains.
Le sommet européen de la semaine prochaine pourrait servir à dédramatiser la situation en divisant cette Constitution, ce qui lui ferait perdre son statut de Constitution. La plus grosse faute a été d’appeler ce travail « Constitution ». Cette appellation pompeuse a induit les citoyens en erreur. Ils pensaient devoir accepter un État européen, ce qui n’est pas le cas. Les Français ont voté contre cette Constitution car ils la trouvent trop libérale, les Hollandais car ils la trouvent trop peu libérale, trop bureaucratique et trop protectionniste. Les deux sociétés ont peur d’une immigration démesurée. Pour sortir de cette situation, il faut une décision rapide, la confiance en l’Union européenne et en l’euro ne doit pas sombrer, cela provoquerait l’instabilité.
Après avoir concentré le texte sur ses éléments constitutionnels, un référendum général européen pourrait renforcer la pensée européenne et mobiliser les gens. Une autre solution serait pour les politiciens de reconnaître l’erreur qu’ils ont commise en appelant ce traité « constitution ». Une pause pour l’été et un découpage en deux ou trois parties du texte permettrait de le voter comme les traités européens normaux, dans les parlements. Les Français et les Hollandais on dit non pour des raisons qui rendent tout compromis impossible et qui ne sont pas d’ordre constitutionnel. Cela n’a pas de sens de faire voter les autres nations sur quelque chose qui ne sera jamais mis en place. Il serait fatal de se résigner et de laisser les choses continuer ainsi. Il nous faut une dynamique et une volonté politique affirmée. L’Union européenne a encore un grand avenir devant elle. Nous devons simplement y croire, sinon il ne se concrétisera pas.


« Une nouvelle Europe ? »

Auteur William Kristol

William Kristol est rédacteur en chef de Weekly Standard. Il est président du Project for the New American Century.

Source Weekly Standard (États-Unis)
Référence

« A New Europe ? », par William Kristol, Weekly Standard, 6 juin 2005.

Résumé

Face à un ancien régime arrogant, un vent de démocratie peut être libérateur. Ce n’est pas vrai qu’au Moyen-Orient. Quel qu’ait été le résultat du référendum français et néerlandais, le débat sur le Traité constitutionnel européen et la possibilité d’un vote « non » a déjà été une expérience libératrice pour les Européens.
Laissons de côté les douteux mérites de ce texte que même le traditionnellement pro-européen The Economist dénonce pour son caractère centralisateur. De toute façon, le débat n’a pas porté là dessus mais sur la confiance aux élites. Pour un Américain, il est difficile de concevoir à quel point les élites européennes sont hors sujet. A titre d’exemple, rappelons que Valéry Giscard d’Estaing a affirmé que sa constitution de 448 articles opaques était totalement lisible ! Le ministre hollandais des Affaires européennes, un partisan du texte a quand même reconnu de son côté que trop de décision concernant l’Europe avaient été prises sans consulter la population.
Les référendums ont permis d’ouvrir le débat sur la faillite de l’État providence européen, sur les entraves à la croissance et à la mobilité, les échecs des politiques d’immigration, l’antiaméricanisme européen et l’inaction de l’union européenne pour promouvoir la démocratie et la liberté dans le monde. L’Europe est actuellement comparable aux États-Unis au début des années 90, la période juste avant que Rudolph Giuliani, Bill Clinton et Newt Gingrich ne remettent les choses en place dans la vie politique états-unienne. Aujourd’hui, ce renouveau politique européen attendu s’incarne en Nicolas Sarkozy et dans d’autres dirigeants néo-conservateurs et néo-libéraux européens.
Le non offre la possibilité d’un nouvel espoir en Europe. Vive la France ! [1]


« Les néo-conservateurs américains auront des surprises »

Auteur Philip H. Gordon

Philip H. Gordon est chercheur à la Brookings Institution à Washington. Il est ancien directeur des affaires européennes du National Security Council et consultant à la Rand Corporation. Il est coauteur de Allies at War : America, Europe and the Crisis Over Iraq.

Source Le Monde (France)
Référence

« Les néo-conservateurs américains auront des surprises », par Philip Gordon, Le Monde, 6 juin 2005.

Résumé

L’humiliante défaite de Jacques Chirac a satisfait bon nombre d’américain. William Kristol a crié « Vive la France ! » et Radek Sikorski, de l’American Entreprise Institute, a estimé que ce résultat était positif pour les relations transatlantiques car il affaiblissait le plus anti-américains des dirigeants européens. Les réactions officielles ont été beaucoup plus contenues, mais il est sûr que quelques officiels, au moins au Pentagone et dans le bureau du vice-président, sourient face à l’état de confusion régnant en France.
Toutefois, les Américains devraient contenir les applaudissements qu’ils pourraient bientôt regretter. Ils les regretteront lorsqu’ils se rendront compte que les 55 % des Français qui ont rejeté Chirac et la Constitution l’ont fait avec des motivations presque opposées à celles des Américains qui les ont applaudis. Le refus français pourrait annoncer non pas un réchauffement mais un éloignement transatlantique. La raison principale de la colère récente des Américains envers Chirac, son opposition à la Guerre en Irak, n’a aucun lien avec sa défaite. Au contraire, l’opposition de Jacques Chirac à George W. Bush est la dernière qualité que les Français trouvent à leur président. La nomination de Dominique de Villepin au poste de Premier ministre devrait dissiper les illusions à Washington. Certes, les dirigeants anti-guerre, Jacques Chirac et Gerhard Schröder, voient leur côte de popularité décliner, mais c’est aussi le cas des dirigeants pro guerre, José-Maria Aznar, Silvio Berlusconi et Tony Blair, les derniers 18 mois. On avait assisté à un réchauffement des relations entre Washington et Paris suite à l’offensive de charme de la nouvelle administration Bush mais l’arrivée de Dominique de Villepin à Matignon va y mettre un terme.
Le message des Français ne concernent pas la politique étrangère, elle concerne l’économie. Et contrairement à ce que souhaiteraient les Américains, les Français ne sont certainement pas lassés par les régulations excessives, les impôts trop élevés et le protectionnisme. Si de Villepin écoute vraiment les revendications des électeurs, il y aura donc plus de régulations. En outre, autre mauvaise nouvelle, ce rejet du traité va conduire à une période d’incertitude dans les relations transatlantiques. Quand les États-Unis voudront le soutien de l’Europe sur les questions du monde, ils les trouveront occupés à travailler sur l’avenir institutionnel de l’union européenne. Enfin, il faut considérer l’impact du non sur un autre des objectifs- clés des Américains en Europe : l’élargissement de l’UE vers une inclusion des amis et alliés des Etats-Unis en Europe de l’Est et, un jour, de la Turquie. La victoire du non crée un énorme contretemps aux perspectives de l’Union de continuer à étendre la prospérité et la stabilité de la démocratie vers l’Est.
Les États-Unis doivent admettre que le rejet de ce texte est un échec pour les États-Unis.


« Pour moi le monde ne va pas s’écrouler »

Auteur Joschka Fischer

Joschka Fischer est ancien ministre vert allemand des Affaires étrangères. Il est aujourd’hui professeur à Harvard.

Source Die Welt (Allemagne)
Référence

« Für mich wird die Welt nicht untergehen », par Joschka Fischer, Die Welt, 10 juin 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Dans mon nouveau livre Le retour de l’Histoire, j’essaye de comprendre ce qui a commencé avec la fin de la Guerre froide. Ce n’est pas seulement la fin du système de Yalta mais la fin du système d’État qui est apparu en 1648 dans sa version moderne en Europe. C’est ce qui m’a intéressé, j’y ai aussi mêlé mes impressions tirées de l’expérience pratique de ministre des Affaires étrangères. C’est aussi une réponse à la vision de la Guerre froide et de la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama. Mon sentiment est que l’Histoire fait son retour. Les récents évènements en Europe en sont la preuve et le rejet de la Constitution va encore nous le prouver. La route est longue et sinueuse et nous ne pouvons pas sortir de l’Histoire. Ce livre n’est pas un point final, c’est une tentative de tracer les grandes lignes qui régissent le système international qui s’adresse aux gens concernés par la politique étrangère. Je vais me battre pour continuer à exercer mes fonctions. Rien n’est joué tant que le coup de sifflet final n’a pas retenti.
Nous avons ratifié la Constitution en Allemagne ainsi que dans neuf autres pays mais nous avons besoin de l’unanimité. J’étais critique quant à l’instrument référendaire mais ces débats sont clos. Nous devons analyser clairement les conséquences. Il me paraît clair que l’on projette beaucoup de choses sur l’Europe qui appartiennent à la politique intérieure ou qui découlent de la globalisation. Nous n’arrivons pas à accepter le fait qu’il s’agit d’une réunification de l’Europe que nous n’avons pas choisie mais qui a été définie par les évènements de 1989-1990. Les Européens ont parfois besoin de crises qu’ils parviennent à résoudre. Je me bats pour que les élections se passent bien, je serais un âne si je pensais à autre chose. Les sondages ne sont pas favorables en ce moment mais je n’ai aucune raison de me résigner, au contraire.


« Aujourd’hui, il est temps de transformer le désespoir en opportunité »

Auteur Peter Mandelson

Peter Mandelson est ancien ministre britannique du Commerce, ancien député travailliste d’Hartlepool et ancien président de Policy Network, un groupe de réflexion européen. Il est commissaire européen au Commerce dans la Commission de José Manuel Barroso.

Sources Taipei Times (Taïwan), The Observer (Royaume-Uni)
Référence

« Now is the time to turn despair into opportunity », par Peter Mandelson, The Observer, 5 juin 2005.
« Finding a way forward out of constitutional wreckage », Taipei Times, 7 juin 2005.

Résumé

Les peuples de France et de Hollande ont parlé, les politiciens européens doivent réfléchir. Le « non » avaient de nombreux motifs mais le constat est clair : il y a un désenchantement vis-à-vis de l’Union européenne. L’Europe prête trop facilement le flanc aux critiques. Cela a créé un cercle vicieux dans lequel se sont engouffrés des politiciens se disant pro-européens mais menant des attaques populistes contre Bruxelles. Jacques Chirac a commis l’erreur également d’imputer à l’Europe ses problèmes politiques sans en vanter aussi les avantages.
Toutefois, très peu d’électeurs ont voté contre l’intégration européenne. Ce n’est pas à cause de ses propositions institutionnelles que le texte a été rejeté. L’Union européenne et la paix et les libertés qu’elle apporte sont considérées comme des acquis, cela a joué également. Aujourd’hui cependant, le traité est compromis et il faut réfléchir au prochain sommet européen. Les réformes institutionnelles prévues dans le texte pourraient rendre l’Union européenne plus efficace. Il faut préparer le moment où les populations seront prêtes à les accepter.
La présidence britannique devra travailler pour faire du « non » français et néerlandais un « oui » à une nouvelle Europe. Le défi est délicat face aux forces populistes. Il faudra faire comprendre que les réformes nécessaires n’ont pas pour but d’américaniser l’Europe. C’est à cette tâche que doit s’atteler Tony Blair en prenant la présidence de l’Union européenne.


« Sortir du dogme européiste »

Auteur Hubert Védrine

Ancien porte-parole de François Mitterrand (1988-1991) puis secrétaire général de l’Élysée (1991-1995), Hubert Védrine est ancien ministre des Affaires étrangères français (1997-2002). Il est président de l’Institut François Mitterrand.

Source Le Monde (France)
Référence

« Sortir du dogme européiste », par Hubert Védrine, Le Monde, 8 juin 2005.

Résumé

Cette insurrection électorale annoncée, ce Mai 68 à froid, nous oblige à affronter des questions interdites dans nos politiques économique, sociale et européenne. Quelles sont les causes du rejet du traité constitutionnel ? Quelles suites aura-t-il ? Comment agir, maintenant ?
Plus que des problèmes nationaux ou politiciens, le résultat du vote est venu d’un rejet de la construction bureaucratique d’un marché unique. Les mots « intégration politique », Graal pour certains, sonnaient comme une menace pour d’autres. L’élargissement a été asséné à la population de l’union européenne comme une dette morale non discutable. La mise en concurrence généralisée alors que la France n’arrive pas à faire baisser son chômage a été fatale. Le fait de baptiser ce traité « constitution » a encore exacerbé les attentes et les craintes. Enfin, bien sûr, le contexte de politique intérieure française, le sentiment de n’avoir été ni compris ni écouté, les péripéties de campagne et la démagogie des non. Au bout du compte : 15 422 000 voix pour le non. Bientôt suivis par 62 % des électeurs néerlandais et par le gel britannique de son propre référendum, ce qui confirme qu’il n’y a pas un problème français mais européen.
Les Français ne sont pas devenus anti-européens, ils ressentent toutefois un malaise sur l’Europe. Ce qui a tout envenimé, c’est plutôt cet acharnement à ridiculiser tout sentiment patriotique et à présenter comme de la xénophobie toute inquiétude sur l’élargissement. Toutes les critiques ont été balayées avec mépris. C’est tout cela qui, avec l’insécurité sociale, l’insécurité identitaire, le sentiment de dépossession démocratique, a fermé les issues et poussé les Français à frapper aussi fort. Le paradoxe est que les rédacteurs du Traité constitutionnel européen (TCE) pensaient avoir trouvé un bon compromis. C’est ce que je pense aussi. L’avenir confirmera que les Français restent disponibles pour un projet européen, pour peu qu’il soit raisonnablement reformulé.
La question sociale soulevée par ce vote est plus problématique. Il n’y aura jamais d’unanimité ni même de majorité en Europe permettant de garantir le modèle social français, moins encore pour le généraliser. Ce modèle n’en est plus un compte tenu du chômage qu’il génère. Or, c’est au nom de l’ « Europe sociale » que beaucoup d’électeurs de gauche sont devenus pro-européens. Et c’est dans l’espoir de la relancer que beaucoup d’entre eux ont voté non. Surmonter ces contradictions est une obligation très sérieuse pour la gauche.
Aujourd’hui, continuer la ratification n’a plus de sens : en droit international, des pays, quel que soit leur nombre, ne peuvent imposer un traité à un pays qui l’a rejeté. Après deux votes négatifs, tout cela n’a plus de sens. Faire revoter la France sur le même texte n’aurait pas de sens et renégocier est peu vraisemblable. En outre, si une renégociation avait lieu, rien ne dit qu’elle serait à notre avantage. Le traité de Nice va continuer à s’appliquer, complété par quelques dispositions, peut-être enrichi par des coopérations renforcées. Sur le volet social, si l’on veut préserver les acquis européens et éviter que tout se détricote, il est urgent d’abandonner explicitement la logomachie déresponsabilisante et anxiogène de l’intégration européenne sans fin. Il faut oublier également la question des États-Unis d’Europe et revenir à la fédération d’États-nations. Il faut libérer le projet européen du dogme européiste. Nous ne devons plus, comme depuis trop d’années, tout attendre ou tout redouter de l’Europe.
Il faut doter l’Union européenne d’une politique économique et de projets. Sur le plan social, il est temps de redire que, s’il est important de parvenir à une harmonisation européenne générale sur les grandes lignes et que les Vingt-Cinq adoptent à l’OMC des positions plus combatives, « à l’américaine » , le cadre pertinent de la politique sociale demeure l’État-nation.


« Un non, porteur d’avenir »

Auteur Jean-Pierre Chevènement

Jean-Pierre Chevènement est maire de Belfort et président d’honneur du Mouvement républicain et citoyen. Il a été ministre de la Défense du gouvernement de Michel Rocard (1988-1991) et ministre de l’Intérieur de celui de Lionel Jospin (1997-2000).

Source Libération (France)
Référence

« Un non, porteur d’avenir », par Jean-Pierre Chevènement, Libération, 9 juin 2005.

Résumé

Valéry Giscard d’Estaing a raconté que quand il avait remis le texte du Traité constitutionnel européen (TCE) à Silvio Berlusconi, celui-ci l’avait utilisé pour tuer une mouche et avait dit “Au moins cette Constitution aura-t-elle servi à quelque chose !”. Cette anecdote prend aujourd’hui toute sa saveur. Jacques Chirac m’a dit un jour que ce texte était moins une constitution qu’un règlement intérieur. Dans ce cas, pourquoi l’avoir baptisé “Constitution” ?
Ce qui a été rejeté à travers la Constitution, c’est la prétention à “constitutionnaliser” au nom d’un “peuple européen” qui n’existe pas, un corps de règles paralysantes qui ont installé en Europe un chômage de masse et dont les peuples réellement existants ne veulent pas. La seule attitude réaliste est de modifier ce qui dans ce texte fait obstacle à une relance keynésienne à l’échelle européenne. Mais la droite comme le Parti socialiste entendent que le processus de ratification de la Constitution se poursuive comme avant. Aujourd’hui, le peuple et les élites coalisés se regardent en chien de faïence et au cœur de l’incompréhension, il y a la nation. Les élites veulent dépouiller, pour leur bien, le peuple de sa souveraineté nationale et n’entendent rien changer à leur politique. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment traduire le formidable signe de santé que vient de donner notre peuple dans un système politique dont la fonction est d’étouffer sa volonté. Ce qui n’a pas été possible en 2002 le sera-t-il en 2007 ?
La gauche est aujourd’hui dans le même état qu’en 1969. Elle n’a toujours rien compris. Hier, elle s’accrochait à la “troisième force”, aujourd’hui au “social-libéralisme”. Elle a choisi de traiter le rejet de la Constitution comme une simple péripétie : nulle autocritique de cette direction mise en place en 1998 et qui s’accroche à sa ligne sociale-libérale. En 2002, elle a imputé son échec électoral à Chevènement, aujourd’hui à Fabius. La recherche d’un bouc émissaire permet de cimenter l’unité de la tribu. Elle dispense de s’interroger sur ses responsabilités. C’est le sens du conseil national pénitentiaire du PS du 4 juin.
Il faut repenser la gauche et pour cela il faut repenser l’Europe. Comme l’a dit Robin Cook, il faut en faire une protection contre la mondialisation. C’est toute la gauche qui doit se réorganiser pour se mettre à la hauteur des défis qui l’attendent en 2007. Rien ne viendra du PS laissé à lui-même. Il est impensable qu’il présente en 2007 un candidat qui se serait prononcé pour le oui s’il veut reconquérir l’électorat populaire. La gauche doit pour cela rompre avec le réflexe conditionné, mais myope, qui trop souvent la conduit à opposer la nation et l’Europe. Celle-ci doit se bâtir dans le prolongement des nations démocratiques.
Dans l’immédiat, il faut relancer économiquement la zone euro. Cela devrait être à l’ordre du jour du conseil européen du 16 et 17 juin. Il faut renforcer l’Eurogroupe et revoir les statuts de la Banque centrale européenne. Il faut construire un « gouvernement économique ». Cette révolution copernicienne permettra de faire surgir l’acteur européen stratégique dont nous avons besoin en tous domaines.


« Europe, nous avons besoin de toi »

Auteur Jeremy Rifkin

Expert influent en économie et en relations internationales, Jeremy Rifkin est le président et fondateur de la Foundation on Economic Trends. C’est un partisan du développement de l’Hydrogène comme source énergétique. Il est l’auteur de nombreux best-sellers économiques tels La Fin du travail, Le siècle biotech, L’économie hydrogène ou Le rêve européen.

Source Die Zeit (Allemagne)
Référence

« Europa, wir brauchen dich », par Jeremy Rifkin, Die Zeit, 9 juin 2005.

Résumé

Après le rejet par les Français et les Hollandais de la Constitution, l’Europe connaît une crise de sens à cause de la situation économique menaçante au niveau national et européen. Les conservateurs pensent que la seule issue est de supprimer les subventions, avantages et aides sociales qui ont fait depuis des siècles la conception de européenne de la vie en commun dans une société solidaire. Pour eux, l’Europe sera florissante si on libère le marché de ses contraintes et si on favorise la concurrence. Les socialistes affirment que le modèle anglo-américain de marché sauvage, qui ne connaît qu’un vainqueur, ne fait que rendre les riches plus riches et donne un modèle écrasant de société d’exploitation.
Pour moi, les débats actuels sur la Constitution concernent en fait l’avenir du capitalisme. Toujours plus d’Européens se demandent lequel, du modèle de marché libéral ou social, est le meilleur. Lors des référendums en France et en Hollande, les gens ont exprimé leurs préférences, peurs et espoirs économiques. Cela me rappelle l’époque où il y a 20 ans Mikhail Gorbatchev voulait sauver la vision soviétique par une réévaluation critique de l’expérience communiste. D’après moi, la situation est glauque : alors que les profits des entreprises augmentent partout dans le monde, la situation économique est pire que dans les années 90 pour 89 pays. Au lieu de réduire le fossé entre pays riches et pays pauvres, le capitalisme au contraire le creuse. Les biens des 356 familles les plus riches sont équivalents au revenu annuel de 46 % de la population mondiale. Les 3 personnes les plus riches (Bill Gates, Warren Buffet et les Waltons de Wall-Mart) possèdent ensemble plus que les revenus annuels des 940 millions de personnes les plus pauvres de la planète. Les penseurs du capitalisme voulaient les intégrer dans le village global mais un tiers de l’humanité n’a toujours pas d’électricité et est économiquement isolée. La biosphère est en danger, le terrorisme menace le monde, la corruption règne.
Les néo-conservateurs avaient attaqué la centralisation du pouvoir à la tête de l’immense bureaucratie d’État communiste mais ils l’ont remplacé par une concentration du pouvoir aussi centralisée à la tête des 500 entreprises économiques globales qui régissent le monde. La main invisible d’Adam Smith ne permet pas à tout le monde de profiter des fruits de la croissance mais au contraire, un seul gagnant emporte le tout à la fin du jeu. Les États-Unis qui sont le pays au monde qui pratique le capitalisme dans sa forme la plus pure sont aussi le pays qui produit le plus de pauvreté parmi les nations industrialisées. Un écolier sur quatre vit sous le seuil de pauvreté et 20 % de la force de travail adulte américaine est derrière des barreaux, cela représente 25 % du total des prisonniers de la planète. Les forces du capitalisme sont aussi ses faiblesses, nous devons trier le bon grain de l’ivraie. L’imagination du marché pour desservir les intérêts particuliers est presque pathologique. On doit toujours réduire les coûts de production, maximiser les profits et faire augmenter la valeur des actions. Pour survivre, il nous faut un équilibre aristotélicien qui stimule l’esprit d’entreprise du marché mais qui bride aussi sa tendance à concentrer le pouvoir au sommet de la pyramide. Il est de plus en plus évident que, ironie de l’histoire, nous ne devons pas opposer capitalisme et socialisme mais les voir comme deux « mains visibles » complémentaires qui feront la balance entre les intérêts du marché et le sentiment de responsabilité collective. Les débats actuels en Europe risquent de polariser les avis à l’extrême, la force brute du marché est opposée au diktat bureaucratique de l’Etat providence. Aucune des deux visions ne doit détruire le contenu de l’autre. Chacun d’entre nous est l’incarnation de ces deux mentalités. Nous voulons privilégier les intérêts particuliers tout en étant conscients d’avoir une responsabilité vis à vis des concitoyens. Une économie de marché socialement réformée qui respecte ces deux composantes de l’homme serait un modèle et un exemple pour le reste du monde.


 



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