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Tribunes et décryptages - 14 juin 2005
Du temps de cerveau arabe disponible
Décryptage
L’International Herald Tribune réouvre le débat sur le rôle de la publicité dans la mise en œuvre des objectifs de la politique du « Grand Moyen-Orient ». Le journal donne la parole à deux techniciens. Maurice Lévy, PDG du groupe Publicis, second groupe de médias au monde, milite en faveur de la campagne publicitaire qu’il a concoctée pour le Peres Center For Peace et le Palestinian Economic Forum, avec 80 professionnels de la région et le soutien de la Mairie de Paris « en faveur de la paix ». M. Lévy a présenté son initiative au Forum économique mondial de Jordanie, dont il est un des sept co-présidents, en présence de Madame Bush. Il affirme que cette campagne pourrait créer le socle populaire sur laquelle la paix de demain se construira. On peut s’étonner toutefois de l’engagement de Publicis sur cette question. En effet, n’est-ce pas le même groupe publicitaire qui est chargé par le gouvernement Sharon d’organiser les campagnes de communication en faveur du Mur d’annexion en Cisjordanie et par l’administration Bush de gérer l’image de l’U.S. Army ? En outre, le postulat est étrange. Il n’est pas difficile de vendre la paix aux populations israélienne et palestinienne, c’est sur les conditions de cette paix que les problèmes se posent. D’autant que les spots télévisés prévus tournent autour du slogan en anglais « We hope someday you will join us » (« Nous espérons un jour que vous nous rejoindrez »), comme s’il s’agissait en fait de convaincre les populations d’accepter la Pax Americana.
Le publicitaire John M. McNeel estime pour sa part que les campagnes de communication dans le monde arabe ne mènent à rien. Mieux vaut intégrer les élites arabes au système états-unien. L’auteur est membre de Business for Diplomatic Action, un groupe d’entreprises visant à améliorer l’image des États-Unis dans le monde afin de promouvoir les marques de ce pays et de soutenir les ventes. Constatant que les États-Unis sont vus comme une nation hypocrite, il estime que des publicités supplémentaires n’apporteront rien. Se souvenant des principes de communication du « two-step flow » de Lazarsfeld, il affirme qu’il vaut mieux convaincre des élites arabes de soutenir Washington afin qu’ils puissent devenir les missionnaires de la bonne parole états-unienne auprès des masses.
Bien qu’ayant des conclusions différentes, le postulat de départ des deux auteurs est le même : il est possible de faire accepter n’importe quelle politique aux Arabes pourvu qu’on la leur vende bien.
Jusqu’ici, pour convaincre les populations arabes, l’administration Bush a adopté le champ lexical des révolutionnaires démocratiques. Ce faisant, elle n’est pas devenue plus populaire (comment aurait-elle pu l’être face à l’évidence de ses crimes ?) mais elle a contribué à discréditer ceux qui militaient sincèrement pour une démocratisation du monde arabe. Un collectif d’intellectuels arabes s’insurge dans Al Ahram contre la déviation sémantique des mots « démocratie » et « résistance ». Aujourd’hui, le premier sert à justifier une politique impériale et le second à glorifier le maintien au pouvoir de potentats locaux. Ils affirment leur foi en un libéralisme réel, inspiré de l’expérience occidentale, mais refusant l’allégeance aux États-Unis, pays qui n’incarne plus le modèle dont ils se revendiquent.
Les Arabes ne sont pas les seuls à douter de la politique de démocratisation de Washington. Des partisans de l’administration Bush craint que cette rhétorique piège les États-Unis et les oblige à accepter des régimes hostiles. Dans le Daily Star, le chercheur de l’American Entreprise Institute, Michael Rubin, affirme que l’administration Bush doit arrêter toute aide aux mouvements islamistes dans le « Grand Moyen-Orient » et ne soutenir dans les élections que les partis qui lui sont favorables. En bon croyant du « choc des civilisations », il mélange allègrement dans son analyse des groupes musulmans anti-impérialistes et des mouvements islamistes ayant fait allégeance à Washington.
Dans le Wall Street Journal, le penseur néo-conservateur Francis Fukuyama conteste ces arguments en s’appuyant sur l’exemple de l’Asie du Sud-Est. Comme pour les Philippines, la Corée du Sud ou l’Indonésie, il faut que Washington comprenne que des démocraties formelles servent mieux ses intérêts que des régimes dictatoriaux qui peuvent être renversés par le mécontentement populaire. Certes, des gouvernements élus peuvent adopter des politiques contraires aux intérêts états-uniens, mais l’emprise sur la région est plus ferme depuis la démocratisation asiatique à la fin des années 80.
Réseau Voltaire
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14 juin 2005
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Thèmes
CentCom : Contrôle du « Grand Moyen-Orient »
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Faire de la publicité pour une paix durable »
Auteur
Maurice Lévy
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Advertising for a lasting peace », par Maurice Lévy, International Herald Tribune, 9 juin 2005.
Résumé Malgré les difficultés, israéliens et palestiniens ont trouvé un accord. Toutefois la paix n’est pas encore pour demain. Tout ce sur quoi les belligérants se sont accordés s’est sur la réalisation d’une campagne publicitaire en faveur de la paix. Cela ne semble pas important mais c’est une pierre de plus pour le pont qui relie les deux peuples. C’est une promesse pour l’avenir.
C’est pour renforcer ce rapprochement que mes amis du Peres Center for Peace et du Palestinian Economic Forum m’ont rencontré moi et d’autres dirigeants d’agences publicitaires afin de réfléchir à la façon la plus efficace de faire la promotion de la paix. Dans les années 60, c’est une campagne de publicité qui a sensibilisé les gens aux questions environnementales aux États-Unis. Pourquoi ne pas imaginer un accroissement similaire du soutien populaire à la paix par ce biais ? Il faut pour cela un message unique convenant aux deux peuples.
Concevoir cette campagne ne fut pas facile mais j’ai été fièr de présenter cette campagne au Forum Economique mondiale en Jordanie. Aujourd’hui, nous essayons de rassembler des fonds pour diffuser ces messages.
Les efforts réalisés par des israéliens et des palestiniens en faveur de cette campagne m’ont redonné espoir. La publicité n’est pas un substitut aux efforts pour la paix mais elle doit permettre de mobiliser car sans soutien populaire nous n’arriverons à rien.

« Amérique, évite de faire marcher les Arabes »
Auteur
John M. McNeel
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « America, spare Arabs the spin », par John M. McNeel, International Herald Tribune, 9 juin 2005.
Résumé En tant que publicitaire ayant dirigé un réseau d’agence de publicité au Moyen-Orient pendant plusieurs années et qui continue de voyager régulièrement dans la région, je suis toujours frappé par la maladresse avec laquelle les États-Unis tentent de conquérir l’opinion arabe depuis le 11 septembre 2001. Récemment, le rapport Charney, commandé par Le Council on Foreign Relations, a préconisé de faire une campagne publicitaire coûtant une dizaine de millions de dollars pour lutter contre l’antiaméricanisme dans le monde arabe. Ce n’est pourtant absolument pas ce dont cette région a besoin.
J’ai moi même pu observer le scepticisme qu’a provoqué la nomination de Karen Hughes comme responsable de la diplomatie publique. Il est temps de passer aux actes et d’en finir avec les discours. C’est toute la population arabe qui désormais considère que les États-Unis sont des hypocrites. Dans ces conditions, toute campagne publicitaire n’apparaîtra que comme un nouveau moyen de cacher la vérité. L’argent de cette campagne serait bien mieux utilisé pour constituer des programmes utiles à la société arabe. Des programmes universitaires d’échange d’étudiant seraient bien plus intéressants pour une région dont 65% de la population à moins de 25 ans. Comme l’a dit Keith Reinhard, président de Business for Diplomatic Action, les échanges universitaires sont un moyen de casser les filières de recrutement de Ben Laden.
Le monde des affaires américains continue de fasciner les jeunes Arabes, aussi il peut jouer un rôle crucial. Il peut apporter des ressources et son pragmatisme.

« Le libéralisme que nous soutenons »
Auteur
Collectif d’intellectuels arabes
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Ibrahim Al-Haydary ; Ibrahim Gharyba ; Osama El-Ghazali Harb ; El-Sayed Yassin ; El-Moeti Qabal ; Bashir Al-Bakr ; Torki Al- Hamad ; Gamal Nazal ; Hazem El-Biblawi ; Hazem Saghiya ; Hydar Ibrahim ; Dalal Al-Bizri ; Sami Zoubaida ; Samir Al-Youssef ; Sadiq Galal Al-Azm ; Salah Issa ; Taha Abdel-Alim ; Abdel-Nour Ben Antar ; Fawzia Al-Bakr ; Abbas Shiblaq ; Mohamed Al-Hadad ; Mona Makram Ebeid ; Nabil Abdel-Fattah ; Yassin Al-Haj Saleh ; Wahid Abdel-Meguid ; Nasr Hamed Abu Zeid.
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Source
Al-Ahram (Égypte)
Référence « The liberalism we espouse », par un collectif d’intellectuels arabes, Al Ahram, 9 juin 2005.
Résumé Les défis auxquels nos nations font face obligent les intellectuels de toutes professions à adopter des positions raisonnables sur toute une série de questions pressantes. Nous, arabes libéraux, lançons un appel urgent contre la simplification à outrance des questions touchant la région. Nous voulons que cessent les grandes invocations de grands mots comme « démocratie » ou « résistance » qui n’ont conduit jusqu’ici qu’à la fragmentation et à la perpétuation de la défaite.
Le libéralisme que nous adoptons exprime notre allégeance aux valeurs modernes et éclairées. Cela ne doit pas être vu comme une forme d’allégeance aux États-Unis. Il est vrai que nous tirons notre inspiration de l’expérience occidentale. Toutefois, nous n’oublions pas le travail de cheikh Mohammed Abdu et ses disciples. Nous n’oublions pas non plus que des gouvernements occidentaux ont tourné le dos à ces valeurs au nom de profit matériel. Il faut faire la distinction entre les idées et leur berceau. Contrairement aux néo-conservateurs, nous pensons que la démocratie est l’aboutissement d’un processus pas un point de départ. Nous nous réjouissons de la chute de dictateurs mais l’intervention étrangère n’est pas le bon moyen.
Quoi qu’on pense du régime syrien, on ne peut souhaiter que Damas subisse le sort de Bagdad. Nous pensons que l’occident doit également retrouver ses valeurs, respecter la loi et tourner le dos au fondamentalisme.
Nous condamnons l’apologie des martyrs comme nous condamnons les violations des droits des Palestiniens par Israël. Nous dénonçons les condamnations de la globalisation alors que notre région a besoin d’investissements mais nous condamnons également le silence autour du sort des plus pauvres. Les pays arabes doivent se pencher sur de nouvelles idées.

« Pour les islamistes, un homme un vote, un moment, signifie la dictature »
Auteur
Michael Rubin
Source
Daily Star (Liban)
Référence « To Islamists, one man, one vote, one time, means dictatorship », par Michael Rubin, Daily Star, 7 juin 2005.
Résumé George W. Bush a placé la démocratie au centre de sa politique moyen orientale et cette politique provoque l’opposition aussi bien d’adversaires comme Bachar El Assad que de dictateurs pro états-uniens comme Hosni Moubarak. Bush peut crier victoires pour les élections en Irak et en Palestine mais un vote ne fait pas une élection.
Les États-Unis se sont montrés sceptiques, à juste titre, sur les avancées démocratiques en Égypte, en Tunisie ou concernant les élections municipales en Arabie saoudite. Malheureusement, il n’ont pas fait part du même scepticisme face aux mouvements islamistes participant à ces élections alors que le seul intérêt que les islamistes trouvent à la démocratie est la domination de la majorité sur la minorité et la possibilité d’arriver au pouvoir. Une fois au pouvoir, ils rêvent d’installer des théocraties et de supprimer le droit de vote. Aujourd’hui, l’administration Bush se montre assez bienveillante avec le Hezbollah, avec le Hamas ou avec les Frères musulmans. Condoleezza Rice a également invité les membres du conseil suprême de la révolution islamique d’Irak à la Maison-Blanche. Beaucoup ont d’ailleurs interprété la nomination de Laith Kubba de la National Endowment for Democracy comme porte-parole de Ibrahim Al-Jaafari comme un soutien à son programme islamiste.
Si on veut obtenir de vraies démocraties, il faut soutenir des partis démocratiques, pas des partis qui veulent utiliser la démocratie.

« Les valeurs démocratiques de l’Asie »
Auteur
Francis Fukuyama
Source
Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « Asia’s Democratic Values », par Francis Fukuyama, Wall Street Journal, 29 mai 2005.
Résumé Alors que Suharto est sur son lit de mort et que son successeur à la tête de l’Indonésie est en visite à Washington, il est intéressant d’observer les transformations en extrême orient depuis 1967. Cette année là, les États-Unis se battaient au Vietnam, la Chine pratiquait sa révolution culturelle, Suharto arrivait au pouvoir en luttant contre les guérillas communistes et la seule démocratie de la région était le Japon. Aujourd’hui, la région est largement démocratisée et est en forte croissance économique. Cette révolution démocratique a eu lieu grâce au changement de politiques des États-Unis orchestrée par Ronald Reagan.
Cela commença par la révolution populaire aux Philippines après l’assassinat de Benigno Aquino. Paul Wolfowitz et George P. Shultz convainquirent alors Reagan de cesser de soutenir Marcos. Les deux années suivantes, les États-Unis exigèrent des réformes en Corée du Sud et à Taïwan. Cette histoire montre que la promotion de la démocratie n’est pas une nouvelle politique. La démocratie en Asie fut compliquée à mettre en place et chaotique. Les crises de croissances furent délicates à négocier. Les États-Unis ne furent pas à l’aise face à ces crises, d’autant plus que certains gouvernements élus eurent des politiques nuisant à nos intérêts. Toutefois, l’exemple indonésien permet de démontrer que la démocratie n’est pas contraire aux valeurs asiatiques et à l’Islam comme certains le prétendent. Et n’oublions pas non plus qu’aujourd’hui l’Asie est bien plus accueillante pour nous qu’elle ne l’était quand Suharto est arrivé au pouvoir.

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