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Stay-behind

Londres renoue avec la stratégie de la tension

Les dirigeants de la Coalition ont saisi l’occasion des attentats de Londres pour, une fois de plus, dénoncer un complot islamique mondial et appeler à la guerre au terrorisme. Pourtant les faits parlent d’eux-mêmes : l’opération a été organisée sous couvert d’un exercice anti-terroriste auquel participaient les forces de l’ordre britanniques. Comme dans les années 80 au cours desquelles les services secrets anglo-saxons organisaient des attentats meurtriers en Europe pour inspirer la crainte du communisme, un groupe militaire anglo-saxon active aujourd’hui la stratégie de la tension pour provoquer le « clash des civilisations ».

| Londres (Royaume-Uni)
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La compréhension que l’on a d’un événement dépend de son contexte, mais celui-ci est lui-même défini en fonction de notre compréhension antérieure. Si bien que, souvent, ce que nous voyons ne fait que confirmer ce que nous croyons déjà savoir. Ainsi en est-il des attentats survenus à Londres, le 7 juillet 2005 : ils nous confortent dans nos préjugés avec d’autant plus de force que leur violence nous hébète.

Pour les uns, ils montrent une fois de plus que les islamistes veulent détruire la civilisation et, depuis Madrid, s’attaquent désormais à l’Europe ; pour d’autres, ils sont au contraire avec Madrid la sanction du colonialisme de la Coalition ; pour d’autres encore -et je me situe parmi eux-, ils sont une opération de plus dans la stratégie de la tension que conduit le complexe militaro-industriel anglo-saxon.

Avec une étonnante constance, chaque analyste poursuit son raisonnement depuis le 11 septembre sans que le cours des évènements ne l’affecte. Il n’est pourtant guère raisonable de croire que le temps ne permette pas de trier parmi les hypothèses, ne démente pas l’une ou l’autre d’entre elles.

Examinons la logique interne de ces trois postures.

Pour les dirigeants de la Coalition, et avec eux la classe dominante globale, les attentats de New York (26 février 1993), Riyad (13 novembre 1995), Khobar (25 juin 1996), Nairobi et Dar-es-Salam (7 août 1998), Aden (12 octobre 2000), New York et Washington (11 septembre 2001), Djerba (11 avril 2002), Karachi (8 mai 2002), Karachi (14 juin 2002), Yémen (6 octobre 2002), Bali (12 octobre 2002), Mombasa (28 novembre 2002), Riyad (12 mai 2003), Casablanca (16 mai 2003), Djakarta (5 août 2003), Bagdad (19 août 2003), Riyad (8 novembre 2003), Istanbul (15 et 20 novembre 2003), Erbil (1er février 2004), Madrid (11 mars 2004), Khobar (29-30 mai 2004), Mossoul et Ramadi (24 juin 2004), Djakarta (9 septembre 2004), Sinaï (8 octobre 2004), Djeddah (6 décembre 2004), Mossoul (21 décembre 2004), Manille (14 février 2005), Hilla (28 février 2005) et Londres (7 juillet 2005) sont l’œuvre d’un seul et unique protagoniste : Al Qaïda.

Cette croyance se fonde sur un ensemble de revendications, dont aucune n’a pu être vérifiée.

Devant l’absence d’éléments matériels attestant de l’existence d’Al Qaïda, certains dirigeants de la Coalition en viennent à définir ce concept non comme une organisation structurée, mais comme une idéologie dont se revendiquent des groupuscules épars. Si tel est le cas, il faut admettre qu’il n’y a pas de lien formel entre les 29 opérations citées plus haut, sinon que leurs auteurs respectifs partageraient la même idéologie. Malheureusement ce raisonnement est circulaire : rien ne permet de confirmer cette hypothèse puisque l’on n’a pas identifié les auteurs de la plupart de ces attentats et que l’on ignore tout d’eux.

Des universitaires, dont les recherches sont abondamment financées par les États de la Coalition, ont montré qu’il existe un milieu djihadiste international et qu’il serait possible d’y recruter des exécutants pour ces attentats. Mais il n’a pas été possible de mettre en évidence de liens clairs entre ce milieu et l’ensemble de ces attentats. La difficulté principale provient de ce que ces attentats n’ont rien de commun, hormis leurs revendications non vérifiées. Il n’est pas même certain qu’ils doivent tous être qualifiés de « terroristes ». En effet, loin de viser à semer la terreur parmi les populations, l’attentat contre le destroyer Cole vise une cible militaire, ou celui contre Sergio Vieira de Mello ressort de l’assassinat politique classique. Certains attentats de la liste sont des règlements de comptes entre États rivaux : ainsi l’attentat de Karachi contre des ingénieurs français visait à exclure la France du marché de l’armement pakistanais ; ou celui contre le pétrolier français Limburg au large du Yémen visait à dissuader la France de modifier la destination finale de cargaisons de pétrole.

Bref, la théorie selon laquelle tous ces attentats auraient un commanditaire unique ne repose sur rien de vérifiable. Elle permet à la Coalition de promouvoir son déploiement militaire, mais elle l’explique dans des termes tout aussi confus. La rhétorique de la « guerre au terrorisme » est d’autant plus efficace en matière de communication qu’elle est dénuée de sens. Le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est une technique de combat. Par conséquent, on ne peut pas vaincre le terrorisme, mais on peut manier indéfiniment cette rhétorique afin de poursuivre des opérations militaires tous azimuts.

Développer un discours sur le terrorisme à partir des affaires non élucidées, ayant fait l’objet de revendications par Al-Qaïda, conduit à définir le terrorisme en fonction de ces seules opérations. Exit donc les autres attentats du jour, que ce soit en Colombie ou en Chine, pour aboutir à l’équation « terroriste = musulman » et céder à la paranoïa du complot islamique mondial.

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Une du journal Le Monde daté du 9 juillet 2005

L’imputation selon laquelle les attentats de Londres seraient dus à des islamistes liés à Al Qaïda doit donc être rangée parmi les artifices de propagande. À ce sujet, je ne résiste pas au fait de reproduire en illustration de cet article la « une » du Monde du 9 juillet 2005. Le titre principal est contredit en bas de page par celui d’un article d’analyse. Celui-ci est placé entre à gauche une manchette pour le supplément en anglais du Monde réalisé par le New York Times et, à droite, une publicité pour un DVD à la gloire du Mossad.

Les deux autres lectures possibles des attentats de Londres refusent l’amalgame avec la série de violences citée plus haut. Ce n’est pas parce que nous ne comprenons pas bien tous ces évènements qu’ils sont nécessairement reliés entre eux.

Pour les opposants à la guerre, ces attentats sont la sanction de l’invasion. Les Espagnols et les Britanniques ont porté la guerre à Bagdad, les Irakiens leur répondent à Madrid et à Londres. Ou plutôt comme il n’y a aucune trace d’Irakiens dans ces évènements, des musulmans solidaires des Irakiens frappent des capitales de la Coalition.

C’est possible, mais, dans ce cas précis, l’hypothèse du coup fourré est beaucoup plus probable.

En effet, les attentats de Madrid et de Londres nous rappellent bien plus ceux de Bologne [1], en 1980, que la litanie des exploits du pseudo-Al Qaïda. À l’époque, les réseaux stay-behind de l’alliance atlantique, dirigés conjointement par les États-Unis et le Royaume-Uni, avaient organisé un attentat dans une gare pour provoquer une tension politique favorable à un durcissement du gouvernement italien. Bien sûr, le réseau stay-behind avait agi à l’insu des autorités italiennes, en utilisant des agents au sein des services secrets italiens et en recrutant des exécutants dans les milieux politiques extrémistes.

Les attentats de Londres ont été perpétrés alors que, au même moment et sur les mêmes lieux, se déroulait un exercise anti-terroriste organisé par la société Visor Consultants. Si l’on se réfère au témoignage du directeur de cette société, Peter Power, receuilli par ITV et consultable sur notre site, en cours de manœuvre les responsables ont constaté en salle de commandement que leur scénario se réalisait « pour de vrai » sous leurs yeux. Le déploiement sur place des pompiers, dans le cadre de l’exercice, avant les explosions, explique la rapidité et l’efficacité des secours.

En d’autres termes, si les caméras de surveillance n’ont pas vu de poseurs de bombes, c’est qu’ils évoluaient en uniformes. Or, seul le réseau stay-behind [2] de l’OTAN dispose d’agents au sein de la force publique.

La stratégie de la tension vise à imposer le « clash des civilisations » de manière à obtenir le soutien des Européens aux guerres de la Coalition dans le monde musulman [3]. Elle favorise également le durcissement des démocraties (ici la généralisation du fichage de la population que M. Blair peine à imposer dans son pays et dans l’Union européenne).

En outre, la programmation de ces attentats à une heure de l’ouverture du G8 en Écosse, devait permettre de bouleverser l’agenda du sommet : évacuer rapidement des questions comme la lutte contre le réchauffement climatique ou l’aide au développement de l’Afrique, au profit des affaires sécuritaires. Ce qui a effectivement eu lieu.

Toutefois, en forçant la main des dirigeants du G8, les commanditaires de ces attentats se sont peut-être livrés à une provocation de trop. Des chefs d’État et de gouvernement pourraient considérer qu’ils ont désormais plus d’inconvénients que d’avantages à reprendre à leur compte la rhétorique de la guerre au terrorisme.

[1] « 1980 : carnage à Bologne, 85 morts », Voltaire, 12 mars 2004.

[2] « Stay-behind, les réseaux d’ingérence américains » par Thierry Meyssan, Voltaire, 20 août 2001.

[3] Lire 9/11 Synthetic Terror par Webster Griffin Tarpley, Progressive Press, 2005.

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