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La fausse « crise des réfugiés »

Alors que les médias européens suscitent l’émotion en montrant des photographies d’un enfant noyé et des reportages sur des foules traversant les Balkans à pied, Thierry Meyssan montre que ces images sont fabriquées. Certes, elles servent les intérêts du patron des patrons allemand, Ulrich Grillo, et de l’Otan. Mais elles ne rendent pas compte du phénomène dans son ensemble et conduisent les Européens à des réponses inadaptées.

| Damas (Syrie)
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La partie gauche de cette photographie a été très largement publiée par la presse atlantiste. La victime, un enfant syrien kurde, Aylan Kurdi, est sensée avoir été rejetée par la mer. Cependant, son cadavre est perpendiculaire aux vagues au lieu de leur être parallèle. La présence sur la partie droite de l’image d’un photographe turc officiel confirme l’idée d’une mise en scène. Au loin, on distingue des baigneurs.

Une vague d’émotion a submergé brutalement les populations vivant dans l’espace Otan. Elles ont soudainement pris conscience du drame des réfugiés en Méditerranée ; une tragédie qui dure depuis des années dans leur indifférence permanente.

Ce revirement est dû a la publication d’une photographie montrant un enfant noyé, échoué sur une plage turque. Peu importe que cette image soit un grossier montage : la mer rejette les cadavres parallèlement aux vagues, jamais perpendiculairement. Peu importe qu’elle ait été instantanément reproduite à la "une" de presque tous les journaux de la zone Otan en moins de deux jours. On vous a déjà dit que la presse occidentale est libre et pluraliste.

Poursuivant sur le même créneau, les télévisions multiplièrent les reportages sur l’exode de milliers de Syriens, à pied, à travers les Balkans. Une attention particulière fut portée à la traversée de la Hongrie, qui construisit d’abord une inutile barrière en barbelés, puis multiplia les décisions contradictoires de sorte que l’on puisse filmer des foules marchant le long de voies ferrées et prenant des trains d’assaut.

« Réagissant » à l’émotion qu’ils ont provoquée chez leurs concitoyens, les dirigeants européens « surpris » et peinés se déchirent sur la manière dont ils porteront secours à ces réfugiés. Antonio Guterres, ancien président de l’Internationale socialiste et actuel Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, s’invite à leur débat en prônant « la participation obligatoire de tous les États membres de l’UE. Selon des estimations préliminaires, les pays européens ont un besoin potentiel d’accroître les opportunités de réinstallation à 200 000 places », déclare-t-il.

Quel est le problème réel, qui l’instrumente et dans quel but ?

Les réfugiés de Méditerranée

Depuis le « Printemps arabe », en 2011, le nombre de personnes tentant de traverser la Méditerranée et d’entrer dans l’Union européenne a considérablement augmenté. Il a plus que doublé et s’est élevé en 2014 à 626 000.

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Flux de migrants vers l’Union européenne (en centaines de milliers)
Source : Eurostat

Cependant, contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas là d’une vague nouvelle et ingérable. En 1992, alors que l’Union ne comprenait que 15 des 28 États actuels, elle en recevait plus encore : 672 000 pour 380 millions d’habitants. Il existe donc une marge considérable avant que les migrants ne déstabilisent l’économie européenne et ses 508millions d’habitants actuels.

Ces migrants sont pour plus de deux tiers des hommes. Selon leurs déclarations, plus de la moitié d’entre eux ont entre 18 et 34 ans. En général, il ne s’agit donc pas de familles.

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Proportion d’hommes parmi les migrants entrés dans l’Union en 2014.
Source : Eurostat

Contrairement à l’idée actuellement répandue par les médias, moins d’un tiers seulement sont des réfugiés fuyant des zones de guerre : 20 % sont des Syriens, 7 % des Afghans, et 3 % des Irakiens.

Les deux autres tiers ne proviennent pas de pays en guerre et sont principalement des migrants économiques.

En d’autres termes, le phénomène des migrations n’est que marginalement lié au « Printemps arabe » et aux guerres. Les pauvres quittent leur pays et tentent leur chance dans les pays riches en vertu de l’ordre post-colonial et de la globalisation. Ce phénomène, après avoir régressé de 1992 à 2006, a repris et s’amplifie progressivement. Il ne représente actuellement que 0,12 % annuel de la population européenne, soit —s’il est correctement géré— aucun danger à court terme pour l’Union.

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Le président de la Fédération de l’industrie allemande, Ulrich Grillo, souhaite 800 000 travailleurs étrangers supplémentaires en Allemagne. Les accords européens l’interdisant et l’opinion publique y étant hostile, il participe à la mise en scène de la « crise des réfugiés » pour faire évoluer la réglementation.

Les migrants posent-ils un problème ?

Ce flux de migrants inquiète les populations européennes, mais est célébré par le patronat allemand. En décembre 2014, le « patron des patrons » allemands, Ulrich Grillo, déclarait à DPA en masquant hypocritement ses intérêts derrière de bons sentiments : « Nous sommes depuis longtemps un pays d’immigration et nous devons le rester ». « En tant que pays prospère et aussi par amour chrétien de son prochain, notre pays devrait se permettre d’accueillir plus de réfugiés ». Et encore : « Je me distancie très clairement des néonazis et des racistes qui se rassemblent à Dresde et ailleurs ». Plus sérieux : « En raison de notre évolution démographique, nous assurons de la croissance et de la prospérité avec l’immigration » [1].

Ce discours reprend les mêmes arguments que ceux du patronat français des années 70. Plus encore aujourd’hui, les populations européennes sont relativement éduquées et qualifiées, tandis que la grande majorité des migrants ne le sont pas et peut facilement occuper certains types d’emplois. Progressivement, l’arrivée d’une main d’œuvre non-qualifiée, acceptant des conditions de vie inférieure à celles des Européens, suscita des tensions sur le marché du travail. Le patronat français poussa alors au regroupement familial. La loi de 1976, son interprétation par le Conseil d’État en 1977 et la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’homme ont largement déstabilisé la société. Le même phénomène est observable en Allemagne depuis l’adoption des mêmes dispositions avec l’inscription, en 2007, du regroupement familial dans la loi sur l’immigration.

Contrairement à une idée reçue, les migrants économiques ne posent pas de problème d’identité en Europe, mais manquent dans leur pays d’origine. Par contre, ils posent un problème social en Allemagne où, du fait de la politique insufflée notamment par Ulrich Grillo, la classe ouvrière est déjà victime d’une exploitation féroce.

Partout ailleurs, ce ne sont pas les migrants économiques, mais le regroupement familial ultérieur qui pose problème.

Qui fabrique l’image actuelle de « crise des réfugiés » ?

Depuis le début de l’année, le passage de la Turquie à la Hongrie, qui coûtait 10 000 dollars, a baissé à 2 000 dollars par personne. Certes certains passeurs sont des esclavagistes, mais beaucoup cherchent simplement à rendre service à des personnes en détresse. Quoi qu’il en soit, qui paye la différence ?

Par ailleurs, si au début de la guerre contre la Syrie, le Qatar imprimait et distribuait aux jihadistes d’al-Qaïda de faux passeports syriens pour qu’ils puissent convaincre les journalistes atlantistes qu’ils étaient des « rebelles » et non des mercenaires étrangers, de faux passeports syriens sont aujourd’hui distribués par certains passeurs à des migrants non-syriens. Les migrants qui les acceptent pensent à juste titre que ces faux papiers faciliteront leur accueil dans l’Union. En effet, les États membres de l’Union ayant fermé leurs ambassades en Syrie —sauf la République tchèque et la Roumanie—, il ne leur est pas possible de vérifier l’authenticité de ces passeports.

Il y a six mois, je m’étonnais de la cécité des dirigeants de l’Union qui ne comprenaient pas la volonté des États-Unis d’affaiblir leurs pays, y compris par la « crise des réfugiés » [2]. Le mois dernier, le magazine Info Direkt a affirmé que, selon les services de Renseignement autrichiens, le passage en Europe des réfugiés syriens était organisé par les États-Unis [3]. Cette imputation reste à vérifier, mais constitue d’ores et déjà une hypothèse solide.

Au demeurant, tous ces événements et ces manipulations seraient sans gravité si les États membres de l’Union mettaient un terme au regroupement familial. Le seul vrai problème ne serait pas alors l’entrée des migrants, mais le sort de ceux qui meurent en route, en traversant la Méditerranée. La seule réalité qui ne mobilise aucun dirigeant européen.

Que prépare l’Otan ?

Actuellement, l’Otan, c’est-à-dire le bras armé international des États-Unis, n’a pas bronché. Mais, selon ses nouvelles missions, l’Alliance atlantique se réserve la possibilité d’intervenir militairement lorsqu’il y a des migrations importantes.

Sachant que seule l’Otan est connue pour disposer de la capacité de diffuser une intoxication à la "une" de tous les quotidiens de ses États membres, il est hautement probable qu’elle organise la campagne actuelle. En outre, l’assimilation de tous les migrants à des réfugiés fuyant les zones de guerre et l’insistance sur l’origine supposée syrienne de ces migrants laisse à penser que l’Otan prépare une action publique liée à la guerre qu’elle mène secrètement contre la Syrie.

[1] « Allemagne : le patronat veut plus de réfugiés », AFP, 23 décembre 2014.

[2] « La cécité de l’Union européenne face à la stratégie militaire des États-Unis », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 27 avril 2015.

[3] “Insider : Die USA bezahlen die Schlepper nach Europa !”, Info Direkt, 5. August 2015. « Les USA accusés de financer l’envoi de réfugiés en Europe », Réseau Voltaire, 13 août 2015.

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