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François Hollande à propos de la responsabilité pénale de Vladimir Poutine

| Paris (France)
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Entretien enregistré le 8 octobre 2016, diffusé le 10.

Hugo Clément (TMC) : Monsieur le président, vous voyez comme nous les images qui nous parviennent d’Alep avec ces civils qui meurent par dizaines, par centaines… On est en contact avec les habitants d’Alep-Est, on leur a demandé s’ils avaient un message ou une question pour vous. La chose qui revient est la suivante : “pourquoi le président français ne fait rien pour arrêter les bombes ?”. Vous allez me dire que vous ne faites pas rien, qu’il y a des efforts diplomatiques, mais sur le terrain ça ne change rien, ils ne voient pas la différence. Qu’est-ce que vous leur dites aujourd’hui ?

François Hollande : Dans quelques heures, il va y avoir une résolution déposée par la France au Conseil de sécurité. Dans la nuit, cette résolution sera soumise au vote. Elle prévoit l’arrêt de tous les bombardements, le cessez-le-feu et la trêve. C’est le Conseil de sécurité qui peut en décider. Si un membre permanent du Conseil de sécurité s’y oppose, et vous voyez bien à qui je pense…

TMC : … la Russie.

François Hollande : … ce pays portera une grave responsabilité. Ca voudra dire qu’il appuie, participe et commet des crimes de guerre. Parce que c’est de ça dont il s’agit. Les images sont parfois absentes, elles sont tellement faibles. Nous n’avons pas assez de témoignages sur ce qu’il se produit à Alep. Ce sont des images terribles, parce que ce sont des populations civiles qui sont écrasées sous les bombes. Ce ne sont pas des terroristes qui sont visés. C’est un hôpital qui est entièrement détruit, ce sont des enfants, des familles, des personnes âgées. Donc il faut arrêter cette escalade qui a commencé il y a déjà plusieurs mois. Tout est parti de 2013. C’est lorsque le régime n’a pas été puni alors même qu’il utilisait des armes chimiques, qu’il a pu s’installer comme il s’est installé dans les crimes de guerre.

TMC : Qu’est-ce que vous avez envie de leur dire à ces habitants, à ces civils d’Alep-Est ?

François Hollande : D’abord que nous ne les oublions pas, que nous ne fermons pas les yeux et que la France est là. La France ne peut pas agir seule, elle ne peut pas venir dans une guerre qui n’est pas la sienne, même si nous agissons autant que nous pouvons. Mais la France va mettre tous ses moyens diplomatiques et politiques au service de la paix et de la trêve. Ce que je leur dis, c’est que ces populations sont aujourd’hui victimes de crimes de guerre et que ceux qui commettent ces actes auront à en payer la responsabilité, y compris devant la Cour pénale internationale. Voilà ce que je leur dis.

TMC : Je suis en contact tous les soirs avec un jeune homme qui s’appelle Ismaël. Il a 29 ans, il est secouriste dans la formation des Casques blancs. Tous les soirs il me dit qu’il ne sait pas s’il sera encore en vie le lendemain. Je le vois sur mon écran d’ordinateur, je peux lui parler, mais je ne peux rien faire. Je suis impuissant. Est-ce qu’on est condamné à cette impuissance ? Est-ce qu’on est condamné à regarder le massacre sans pouvoir rien faire ?

François Hollande : D’abord, comme je vous l’ai dit, le massacre nous ne le voyons pas suffisamment. Il n’y a pas assez d’images qui nous parviennent. C’est justement l’objectif de ceux qui commettent ces crimes : empêcher qu’il puisse y avoir des images qui nous arrivent et qui puissent appeler à une forme de réaction internationale et d’émotion qui pourrait être partagée. Nous, nous les voyons, nous les connaissons ces images-là. Donc nous devons dire à Ismaël que nous ne les oublions pas, que nous sommes là pour mettre un terme à ce massacre et à ce carnage.

TMC : Vous allez recevoir prochainement le président russe Vladimir Poutine à Paris, mais on a l’impression que les Russes et Bachar el-Assad ne seront pas sensibles aux pressions et continueront quoi qu’il arrive leurs actions à Alep. Est-ce que finalement aujourd’hui, vous, le président français, vous ne parlez pas dans le vide ?

François Hollande : Je vais sans doute recevoir Vladimir Poutine, je me suis posé la question.

TMC : Ce n’est pas pas sûr ?

François Hollande : Je me suis posé la question. Est-ce utile ? Est-ce nécessaire ? Est-ce que ça peut être une pression ? Est-ce que nous pouvons encore faire en sorte qu’il puisse lui aussi arrêter ce qu’il commet avec le régime syrien, c’est à dire l’appui aux forces aériennes du régime, qui envoie des bombes sur la population d’Alep ? Donc j’aurai à recevoir, je me pose encore la question, Vladimir Poutine. Si je le reçois, je lui dirai que c’est inacceptable, que c’est grave même pour l’image de la Russie, pour ce qu’elle représente. La Russie, c’est un pays ami de la France. Comment admettre que ce soit des avions russes, ou en tout cas des éléments russes, qui appuient l’aviation de Bachar el-Assad pour écraser une ville comme Alep ?

TMC : Est-ce que vous pensez que Vladimir Poutine vous écoute, sincèrement ?

François Hollande : Si on ne pense pas qu’il y a des pressions que l’on peut exercer, ce n’est pas la peine de parler, ce n’est pas la peine de déposer une résolution comme nous le faisons devant le Conseil de sécurité. Ou alors il faut faire la guerre.

TMC : Faire la guerre à la Russie, ce n’est pas possible, concrètement.

François Hollande : Je pense que nous ne sommes pas encore dans ce moment-là, et je ne crois pas que c’est ce que nous avons à chercher. Ce que nous cherchons, c’est la paix. Ce n’est pas la guerre. Donc la pression elle doit se faire. Mais il y a des sanctions que l’on peut prononcer, il y a des actions que l’on peut engager. Nul ne doit penser qu’il est impuni. J’évoquais la Cour pénale internationale : si l’on songe à ce qu’il se passe à Alep, ce sont des crimes de guerre. Ces crimes de guerre relèvent de la Cour pénale internationale. Et ceux qui les commettent auront à répondre de leurs actes. On nous dira que c’est de la diplomatie. Oui, mais la diplomatie, ça sert à un moment à faire cesser un certain nombre de massacres. Lorsque je suis intervenu avec Angela Merkel pour arriver à une trêve en Ukraine, ça a mis encore trop de temps, mais nous avons réussi à l’imposer. Et même s’il y a encore quelques débordements et quelques incidents, nous ne sommes plus dans l’état que nous connaissions, avec la guerre en Ukraine. Nous devons obtenir le même résultat pour Alep.

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