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« L’art de la guerre »

La stratégie de diabolisation de la Russie

La stratégie des partis populistes européens liés à Steve Bannon se heurte à une difficile contradiction : la logique voudrait qu’ils soutiennent un rapprochement avec la Russie —ce qu’ont fait par exemple les Italiens—, mais leur sponsor US agit au contraire pour saboter l’économie et l’affirmation politique de Moscou.

| Rome (Italie)
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Le directeur du Bureau des Affaires européennes et eurasiatiques au département d’État, Wess Mitchell, est chargé de prévenir le développement de la Russie comme compétiteur des États-Unis. En juillet dernier, il félicitait le député tatar ukrainien Moustafa Djemilev (dit Moustafa Abdülcemil Cemiloğlu) pour ses actions de sabotage en Crimée. Agent historique de la CIA, Djemilev a fondé, avec l’aide de l’Ukraine et de la Turquie, la Brigade internationale islamique.

Le contrat de gouvernement, stipulé en mai dernier par le Mouvement 5 étoiles et par la Ligue, confirme que l’Italie considère les États-Unis comme son « allié privilégié ». Lien renforcé par le Premier ministre Giuseppe Conte qui, dans sa rencontre avec le président Donald Trump en juillet, a établi avec les USA « une coopération stratégique, presque un jumelage, en vertu duquel l’Italie devient un interlocuteur privilégié des États-Unis pour les principaux défis à affronter ». En même temps cependant le nouveau gouvernement s’est engagé dans le contrat à « une ouverture à la Russie, à percevoir non pas comme une menace mais comme un partenaire économique » et même comme un « potentiel partenaire pour l’Otan ». C’est comme concilier le diable avec l’eau bénite.

On ignore de ce fait, au gouvernement comme dans l’opposition, la stratégie US de diabolisation de la Russie, visant à créer l’image de l’ennemi menaçant contre qui nous devons nous préparer à combattre.

Cette stratégie a été exposée, dans une audition au Sénat, par Wess Mitchell, vice-secrétaire du Département d’État pour les Affaires européennes et eurasiatiques : « Pour faire face à la menace provenant de la Russie, la diplomatie USA doit être soutenue par une puissance militaire qui ne soit seconde à personne et pleinement intégrée avec nos alliés et tous nos instruments de puissance » [1].

Augmentant le budget militaire, les États Unis ont commencé à « recapitaliser l’arsenal nucléaire », y compris les nouvelles bombes nucléaires B61-12 qui à partir de 2020 seront déployées contre la Russie en Italie et d’autres pays européens.

Les États-Unis, précise le vice-secrétaire, ont dépensé depuis 2015 11 milliards de dollars (qui monteront à 16 en 2019) pour l’ « Initiative de dissuasion européenne », c’est-à-dire pour potentialiser leur présence militaire en Europe contre la Russie.

À l’intérieur de l’Otan, ils sont arrivés à faire augmenter de plus de 40 milliards de dollars la dépense militaire des alliés européens et à établir deux nouveau commandements, dont celui pour l’Atlantique contre « la menace des sous-marins russes » situé aux USA. En Europe, les États-Unis soutiennent en particulier « les États sur la ligne de front », comme la Pologne et les pays baltes, et ils ont supprimé les restrictions à la fourniture d’armes à la Géorgie et à l’Ukraine (c’est-à-dire aux États qui, avec l’agression contre l’Ossétie du Sud et le putsch de Place Maïdan, ont amorcé l’escalade des USA et de l’Otan contre la Russie).

Le représentant du département d’État accuse la Russie non seulement d’agression militaire mais d’opérer aux États-Unis et dans les États européens des « campagnes psychologiques de masse contre la population pour déstabiliser la société et le gouvernement ». Pour conduire ces opérations, qui entrent dans le « continuel effort du système poutinien pour la domination internationale », le Kremlin utilise « la panoplie de politiques subversives employé autrefois par les Bolcheviques et par l’État soviétique, mis à jour pour l’ère digitale ».

Wess Mitchell accuse la Russie de ce dans quoi les USA sont les maîtres : ils ont 17 agences fédérales d’espionnage et de subversion, parmi lesquelles celle du Département d’État. Celui-là même qui vient de créer une nouvelle figure : « le Conseiller senior pour les activités et tendances malveillantes de la Russie » [2], chargé de développer des stratégies inter-régionales. Sur ces bases, les 49 missions diplomatiques états-uniennes en Europe et Eurasie doivent mettre en œuvre, dans leurs pays respectifs, des plans d’action spécifiques contre l’influence russe.

Nous ne savons pas quel est le plan d’action de l’ambassade US en Italie. Mais, en tant qu’« interlocuteur privilégié des États-Unis », le Premier ministre Conte le saura. Qu’il le communique au parlement et au pays, avant que les « activités malveillantes » de la Russie ne déstabilisent l’Italie.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

[1] “Statement of A. Wess Mitchell at the US Senate Foreign Relations Committee”, by A. Wess Mitchell, Voltaire Network, 21 August 2018.

[2] Senior advisor for Russian Malign Activities and Trends ou SARMAT, nom aussi du dernier missile intercontinental russe. Réaction amusée de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères : « C’est une violation des droits d’auteur », a déclaré Mme Zakharova.

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