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Colloque "Droits des femmes : contraception, IVG, pour un meilleur accès", allocution d’Élisabeth Aubény

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Sujet : Contraception, IVG

Allocution de : Élisabeth Aubény

En qualité de : Gynécologue médicale, Présidente de l’Association française pour la contraception (AFC)

Colloque : Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale (France)

Le : 30 mai 2000

I - INTÉRÊT DE LA CONTRACEPTION D’URGENCE

Nous disposons actuellement en France de nombreux moyens contraceptifs efficaces et bien tolérés.

Pourtant la lente diminution des IVG dans notre pays prouve bien que de nombreux rapports ne sont pas ou sont mal protégés : mauvaise utilisation d’une contraception efficace, croyance erronée sur la fécondité dans le cycle, et, enfin, surtout chez les jeunes, enthousiasme, élans du c_ur aboutissent à des rapports non protégés. Dans tous ces cas-là, la contraception d’urgence, qui est à utiliser après un rapport non protégé, est utile, indispensable même.

II - DIFFUSER LA CONTRACEPTION D’URGENCE

A. Cette diffusion passe par la connaissance précise de celle-ci.

En France, la contraception d’urgence est connue. Grâce aux media, à nos ministres, le public, surtout les adolescents, connaît la contraception d’urgence. Tous les intervenants dans les lycées disent que la première contraception citée par les jeunes est la contraception d’urgence.

Cependant, la connaissance par les femmes de la contraception d’urgence ne suffit pas. Il faut aussi qu’elles soient persuadées qu’il faut l’utiliser après tout rapport non protégé. Une enquête faite à Broussais (Paris), à Corbeil et Amiens auprès de toutes les femmes qui venaient demander une IVG a montré que 78 % des femmes connaissaient la contraception d’urgence mais que 76 % d’entre elles ne l’avaient pas utilisée, car elles se croyaient en sécurité au moment où elles avaient eu un rapport non protégé. La méthode Ogino frappe encore. Aussi, il paraît important que tous ceux qui interviennent auprès des adolescents leur expliquent que l’ovulation peut avoir lieu à n’importe quel moment du cycle, qu’il faut protéger chaque rapport.

B. Cette diffusion passe par un accès rapide et facile à celle-ci.

· Un accès rapide

La France dispose de deux médicaments : l’un est l’association d’éthinyl_stradiol et de lévonorgestrel (Tétragynon). La présence d’éthinyl_stradiol entraîne des contre-indications à ce médicament. Aussi, il ne peut être délivré que sur prescription médicale. L’autre est un progestatif pur, le lévonogestrel (Norlévo). Il n’a aucune contre-indication et sa tolérance est meilleure.

Ces deux produits ne nécessitent pas d’examen gynécologique avant leur prise. Mais ils doivent être pris, le plus rapidement possible, dans les 72 heures après le rapport non protégé, leur efficacité diminuant rapidement avec le temps. Ainsi, pour le Norlévo, 95 % d’efficacité s’il est pris dans les 24 heures, 58 % s’il est pris entre 48 et 72 heures. La prise de la contraception d’urgence est une urgence.

· Un accès facile

Dans la pratique, la contraception d’urgence devant être prise avant 72 heures, si les femmes doivent bousculer un emploi du temps déjà souvent surchargé pour prendre la contraception d’urgence, elles se persuadent qu’elles ont eu des rapports non protégés à des moments du cycle qui étaient sûrs, que le risque est très hypothétique, alors que la réalité va démontrer qu’il était bien réel !

Pour répondre à ces impératifs, les autorités françaises de santé ont pris deux mesures innovantes :

- La première est l’autorisation de vente sans ordonnance médicale du Norlévo dans les pharmacies en juin 1999.

Tirant la conséquence logique du fait que celui-ci n’a aucune contre-indication, ne nécessite pas d’examen médical et qu’il doit être pris de manière facile et rapide, les autorités françaises de santé ont autorisé sa vente sans ordonnance médicale dans les pharmacies. En effet, les pharmacies sont présentes sur tout le territoire français, sont ouvertes jour et nuit et les pharmaciens, qui sont de vrais professionnels de santé, savent donner explications et conseils.

Ce délistage est un événement important dans l’histoire de la contraception hormonale. Pour la première fois, la liberté est donnée aux femmes d’accéder directement, sans intermédiaire médical, à une contraception hormonale. Cette contraception, c’est la femme qui décide de la prendre ou non, c’est la femme qui en a la responsabilité, qui la gère.

Des esprits chagrins ont aussitôt dit : " Les femmes feront n’importe quoi ".

Cette remarque n’est pas nouvelle. Elle a été faite toutes les fois qu’une liberté supplémentaire a été donnée aux femmes dans le domaine de la santé reproductive : lors de la libéralisation de la contraception, lors de la légalisation de l’IVG.

Ce " n’importe quoi " s’il survenait, ne faudrait-il pas plutôt l’imputer, non aux femmes, mais aux professionnels de la santé qui n’auraient pas fait leur devoir d’information auprès de celles-ci ? En effet, quelle femme, à moins d’être pathologique, préférerait, après des explications claires, prendre une contraception moins efficace, moins bien tolérée et plus onéreuse, ou bien en, cas de grossesse non désirée, prendre un médicament complètement inefficace, alors que l’IVG par mifépristone est possible dans notre pays ?

Un an après l’autorisation de vente sans ordonnance médicale dans les pharmacies du Norlévo, peut-on essayer de faire un bilan ?

Il n’y a pas eu d’accidents médicaux. La pharmacovigilance du produit n’a enregistré aucune déclaration. Les pharmaciens, après quelques hésitations dues à un problème d’étiquetage, sont satisfaits de la reconnaissance de leur rôle de conseiller en santé. Nombre d’usagères ont compris le service que pouvait leur rendre ce médicament ; sa vente augmente lentement. Les médecins voient de moins en moins de femmes demandant une prescription contraceptive d’urgence, mais de plus en plus de femmes venant pour une contraception au long cours, après une alerte ayant nécessité la prise de la contraception d’urgence. Enfin, des prises répétées de contraception d’urgence entraînant des métrorragies n’ont jusqu’ici jamais été rapportées par les médecins.

- La deuxième disposition des autorités de santé est l’arrêté du 20 janvier 2000 de Madame Ségolène Royal, autorisant la distribution en cas d’urgence du Norlévo dans les institutions scolaires par les infirmières scolaires.

Cette autorisation est encadrée par des dispositions très contraignantes. Pour les élèves mineures, l’infirmière doit d’abord proposer d’informer les parents ; si la mineure refuse, elle doit la diriger vers un centre de planification, et c’est uniquement si le rendez-vous est trop tardif qu’elle peut donner la contraception d’urgence. Pour les élèves majeures, l’infirmière doit proposer l’achat en pharmacie ou un rendez-vous au centre de planification. Si ces deux solutions sont impossibles, alors seulement elle pourra donner la contraception d’urgence.

Au total, dans l’Académie de Paris, depuis le 20 janvier jusqu’au 20 mai 2000, 220 demandes ont été enregistrées et 15 boîtes de Norlévo données. Période de rodage ? Dispositions trop contraignantes ? Discrétion non assurée ?

En tant que médecin cherchant à prévenir les adolescentes de la toujours douloureuse expérience de l’IVG, je pense que cette mesure est en elle-même excellente.

Elle permet à l’adolescente démunie de moyens financiers de se procurer la contraception d’urgence et d’éviter une grossesse non désirée. Elle permet à l’adolescente qui ne peut se confier à ses parents d’être écoutée et conseillée. Elle permet à l’adolescente de commencer une contraception au long cours.

En dehors de ces mesures ministérielles, il est une disposition pas assez développée, mais qui pourrait rendre de grands services, c’est " l’achat de précaution " de la contraception d’urgence. Un essai fait en Ecosse, où la contraception d’urgence avait été donnée en réserve aux femmes, prouve que cette mesure de prudence n’entraîne pas l’arrêt de la contraception habituelle, mais favorise une prise efficace. Les médecins et les paramédicaux ont un rôle important à jouer dans ce dispositif, en expliquant la nécessité de la contraception d’urgence, l’urgence de sa prise, en faisant au besoin une ordonnance.

III - LES RETOMBÉES DE LA CONTRACEPTION D’URGENCE AU-DELÀ DE SON UTILISATION

· Sa prescription sans ordonnance fait s’interroger sur les habitudes médicales en matière de contraception hormonale par _stro-progestatifs. Certes, cette contraception a des contre-indications strictes qu’il faut respecter, mais actuellement, et avec un recul de 30 ans, ne peut-on penser qu’en France la contraception est surmédicalisée : examens gynécologiques fréquents, examens biologiques répétés, prescription de courte durée ? Les recommandations de l’ANAES sont venues d’ailleurs rappeler que le dispositif peut être considérablement allégé.

· L’autorisation de délivrance de la contraception d’urgence aux élèves dans les établissements scolaires, largement médiatisée, a permis d’ouvrir un débat sur la contraception et la sexualité des adolescents, débat souvent esquivé car beaucoup veulent ignorer cette sexualité.

Ce débat intéresse la société dans son ensemble, mais, en particulier, les établissements scolaires où un dialogue s’est établi parmi le personnel médical et paramédical, parmi les enseignants, mais aussi parmi les associations de parents d’élèves.

IV - CONCLUSION

La contraception d’urgence est utile, indispensable même.

La mise en vente libre dans les pharmacies du Norlévo donne plus de liberté aux femmes. L’expérience française montre qu’elles savent et sauront s’en servir de manière responsable.

Elle fait se poser aux médecins des questions sur leur pratique en matière de contraception.

Elle a libéré la parole sur la sexualité des adolescents.

Pourquoi ne pas se réjouir de cette évolution, qui fait que la contraception d’urgence mérite d’être soutenue et défendue si besoin ?

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