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Le spectre de réseaux islamistes algériens

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Des fonctionnaires des Renseignements généraux, spécialement affectés à la lutte contre le trafic de drogue, sont intervenus lors de la vaste opération lancée par le ministère de l’Intérieur contre les milieux intégristes musulmans en France, le 9 novembre, en réponse à l’enlèvement de trois agents consulaires français à Alger. Un signe supplémentaire de l’attention que les services de police prêtent à d’éventuels liens entre les sympathisants de l’ex-FIS (Front islamique du salut) algérien, responsables d’une sanglante insurrection armée en Algérie, et les narcotrafiquants. Depuis deux ans, dans de nombreuses banlieues, les observateurs constatent les efforts déployés par la Fraternité algérienne de France (FAF, relais quasi officiel de l’ex-FIS en France) et une autre organisation, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), pour séduire les délinquants d’origine maghrébine. Dans le même temps, le trafic de drogue, loin de diminuer, est florissant. Ainsi, dans six quartiers des agglomérations grenobloise et lyonnaise, la consommation de drogues augmente régulièrement depuis 18 mois, alors que de multiples saisies et opérations de police ont désorganisé le marché, singulièrement celui de l’héroïne. Autre indice troublant, une nouvelle pratique a fait son apparition dans le sud de la région parisienne (notamment à Antony et à Bagneux) : les toxicomanes qui n’honorent pas leurs dettes ou les revendeurs qui détournent des fonds ou de la marchandise sont punis par des blessures aux mains (brûlures au chalumeau ou à l’acide). Comme si, dorénavant, on leur appliquait la charia, loi islamique qui veut que les voleurs aient la main tranchée... Au-delà de ces indices, les services français manquent jusqu’à présent de preuves pour étayer leurs soupçons. Au mois de juin dernier, l’hebdomadaire L’Événement du jeudi révélait l’existence d’un rapport confidentiel, réalisé pour le compte du précédent gouvernement, accusant les intégristes de "couvrir" trois types d’activités illicites : "le racket, le trafic de drogue (principalement en Île-de-France, dans le Rhône et dans l’agglomération marseillaise) et le trafic d’armes à destination de la Bosnie". Plus récemment, une enquête conjointe des Renseignements généraux et de la DST (sécurité intérieure), menée sur la région Rhône-Alpes, concluait à la prise de contrôle de certains réseaux locaux de vente de haschisch, mais aussi d’héroïne, par des groupuscules islamistes. L’étude relevait, par ailleurs, l’existence de réseaux animés par des "Afghans" algériens et tunisiens, passés du trafic drogue contre armes au trafic de stupéfiants pur et simple. En fait de prise de contrôle, il paraît plus juste de parler de partage du terrain de certaines banlieues entre militants politiques et dealers. Le schéma est toujours le même : des associations culturelles animées par des islamistes s’implantent dans un quartier sensible. Elles se font reconnaître (et parfois subventionner) par les autorités locales, pour qui ces structures représentent une alternative à la marginalisation de populations défavorisées. Mais, en même temps, les dealers du quartier, qui sont souvent de véritables "caïds" intouchables, sont approchés. On les invite à rétrocéder une partie de leurs revenus. Tout en les assurant, à l’occasion, d’une aide pour écarter les concurrents extérieurs. Ainsi, les "chasses aux dealers" - qui se sont multipliées dans les agglomérations où les islamistes disposent d’une certaine influence : Marseille, la région lilloise ou Grenoble -, traduiraient-elles, la plupart du temps, une réaction protectionniste des dealers "élus" et de leurs nouveaux alliés, défendant ensemble leur zone d’influence économique et idéologique. Il semble également que ces associations culturelles servent parfois au recyclage des fonds, notamment ceux provenant des rackets et divers trafics. Si le coup de filet du 9 novembre n’a pas permis d’étayer les soupçons des policiers, il aura, du moins, confirmé que les sympathisants de l’ex-FIS, chapeautés par la FAF, ne manquent pas de ressources : d’importantes sommes en devises belges, britanniques, espagnoles, en dollars et en francs ont été saisies. On a également trouvé des traces de virements sur des comptes bancaires en Suisse. Jusqu’à la guerre du Golfe, l’essentiel des revenus du mouvement islamiste provenait de dons publics ou privés des Etats de la péninsule arabique. La source koweitienne s’étant tarie, un trafic de marchandises de contrebande a été mis sur pied. Des centaines de jeunes Algériens, surnommés "trabendistes", sont entrés en France pour vendre des copies de vêtements, montres et autres collants. Un sérieux coup d’arrêt à ce trafic a été donné l’an dernier, avec l’arrestation d’Abdelkader Mechkour, propriétaire d’une société d’import-export à Paris, dont le siège abritait une association islamique et... un stock de fausses chemises Lacoste. Mechkour a de nouveau été interpellé, le 9 novembre, ainsi qu’un autre commerçant soupçonné de soutenir, en Algérie, le Mouvement islamiste armé (MIA). De la contrebande de produits manufacturés à celle de drogue, le pas est aisé à franchir. De fait, les dizaines de jeunes "trabendistes" en situation irrégulière, restées à Paris après le démantèlement de leurs réseaux, se sont reconverties dans la vente de haschisch ou d’héroïne. Lorsqu’ils ne dealent pas, ils vendent les bulletins de soutien au FIS à la sortie des mosquées, le vendredi... Brouillant un tableau, déjà trop flou à leur goût, les autorités s’inquiètent également des agissements des services du gouvernement algérien sur le territoire national. Ainsi, le contre-espionnage français a-t-il identifié des agents algériens (apparemment des militaires) qui, depuis le début de l’année, proposent à des Français appartenant au Milieu, des "contrats" sur un certain nombre de réfugiés islamistes. Ils offrent, en paiement de ce service, d’importantes livraisons de cannabis (il est question de quantités supérieures à une tonne). A cet égard, la saisie par les Douanes, en octobre dernier, sur le port de Marseille, d’un conteneur en provenance d’Alger recelant 1,3 tonne de haschisch, intrigue particulièrement les enquêteurs. Fait inhabituel, le destinataire de la marchandise, un restaurateur domicilié en région parisienne, toujours en fuite, a contacté les Douanes depuis l’Algérie pour tenter de négocier la restitution des sommes saisies sur ses comptes bancaires en France. Et les autorités algériennes, dont la coopération a été sollicitée dans cette affaire, font la sourde oreille. D’autre part, des fonctionnaires des consulats d’Algérie à Grenoble et à Strasbourg sont soupçonnés par la police d’être impliqués dans un trafic de stupéfiants et d’armes... (enquête de la rédaction)

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 26

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