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L’humour fliqué

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Le 30 juin dernier, usant de la toute nouvelle loi Jolibois contre les "messages à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine", le juge Ferry, du Tribunal de grande instance de Nice, condamnait le journal de dessins satiriques "Barre à mine" à 60.000 F d’amende.

Extraits du jugement :

"Attendu qu’au-delà de la vulgarité et du mauvais goût que les auteurs semblent revendiquer, cette publication comporte des dessins, photographies ou articles dont le but n’est ni l’information, ni la critique mais plutôt la dérision et l’insulte la plus basse.

Que ce mauvais goût et cette vulgarité sont illustrés par vingt trois représentations du sexe masculin (le plus souvent en érection) dont sept scènes de sodomie dans chacun des deux numéros incriminés.

Que cette vulgarité et ce mauvais goût seraient tolérables si les publications étaient réservées à un public d’adultes susceptibles de saisir le sens (apparemment...) caché des articles ou des illustrations, ou de se réjouir d’un (prétendu) bon mot ou d’un trait (pouvant apparaître) spirituel (...)

Que le trouble causé à l’ordre public est certain quoique puissent en penser certains esprits dits "libres"..."

Coût de l’intolérable mauvais goût : 30.000 F pour l’éditeur Jacques Lalli, 30.000 F pour le dessinateur-rédac chef Jean Eusébi. Et sans doute le regret de n’avoir pas arraché un sourire au juge Ferry.

Début janvier, le CSA, présidé par Jacques Boutet, suspendait l’autorisation d’émettre de Skyrock durant 24 heures pour "atteinte à l’ordre public et à la dignité humaine". Le 3 janvier à 6h 34 du matin, J.C., un des animateurs de l’émission "les Monstres", avait osé, après l’annonce de la mort d’un policier, "Ah, il y a un flic qu’est mort ? Ah ben c’est plutôt une bonne nouvelle ! (rires)" puis avait répété, après chacune des informations suivantes, "Ceci dit, y a quand même un flic qui est mort à Nice et ça c’est plutôt une bonne nouvelle ! (rerires)". Le CSA et Charles Pasqua ne s’étaient pas déridés.

Le 10 février, à peine nommé à la tête du CSA en remplacement de Jacques Boutet, Hervé Bourges annonçait qu’un animateur de Fun Radio avait commis à l’antenne "une véritable atteinte à la dignité humaine" et que des sanctions étaient envisagées. Le 27 janvier au matin, alors qu’en ce jour était célébré le cinquantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, l’animateur avait ainsi plaisanté : "Vous savez que c’est le rêve de pas mal de gens, une maison de campagne ? Moi j’en ai une très jolie à vous proposer. C’est une maison de campagne qui est à l’abandon maintenant, faut retaper la toiture. (...) Ça s’écrit : "o-ss-vitzz". (...) C’est une vieille baraque des années quarante. Pis alors, le mec qui l’avait, il devait être très riche, t’as vu, il y a une voie de chemin de fer, ça devait être le genre de mec qui arrivait très riche et tout."

Le débat, ces derniers mois (et dans les mois à venir...), est donc ainsi situé : il y a d’un côté les plaisanteries attentatoires à la dignité humaine (comprenons les mauvaises) et de l’autre les plaisanteries humainement dignes (les bonnes). C’est un concept relativement nouveau.

En son temps, par exemple, Pierre Desproges pouvait choquer - on se souvient même avec amusement que, chaque fois qu’il l’entendait sur France-Inter, Louis Leprince-Ringuet en avalait son dentier -, mais Pierre Desproges n’était pas désigné, par la totalité des instances dirigeantes (juges, hommes du pouvoir, médias), comme un être ignoble, répugnant, mettant en danger la dignité humaine (indigne lui-même de son humanité). Il y a dix ans très exactement, alors donc que l’on venait de célébrer le quarantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, il pouvait écrire dans son Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis (éd. du Seuil, février 1985), au chapitre "National-socialisme" : "Pour attirer les petits bruns, les nazis avaient imaginé de les emmener à la campagne dans des bungalows de bois relativement frustes, au coeur d’immenses clubs privés très bien protégés des curieux par des gardes assermentés et leurs chiens, de race également".

Desproges faisait-il rire Hervé Bourges ? Ce n’est pas impossible, allez savoir. De même que le juge Ferry a surement dû tomber dans sa vie sur quelques dessins de bites à ses yeux sympathiques qu’il ne lui serait pas venu à l’idée de condamner. Et c’est bien là tout le problème. Car la qualité d’un humour, ce n’est pas à un flic, à un ministre des flics, à un pseudo-flic ou à un apparenté flic d’en juger et d’imposer par là son goût au reste de la société. Le seul juge autorisé, en la matière, c’est le public - c’est chacun d’entre nous avec notre propre verdict de succès ou d’insuccès.

Pour finir, une des rares bonnes nouvelles concernant l’avenir de la liberté d’expression en France : le dessinateur Philippe Vuillemin vient d’obtenir le grand prix "du Salon de la BD d’Angoulême pour l’ensemble de son oeuvre. Son album Hitler = SS", sur scénario de Jean-Marie Gourio (celui des fameuses "Brèves de comptoir"), est pourtant toujours actuellement sous le coup d’un triple arrêté d’interdiction pris successivement, et dans une belle communion d’esprit, par Charles Pasqua et Pierre Joxe (cf "Maintenant" numéro 6 de l’ancienne série pour plus de détails).

Lorsque Vuillemin présidera le prochain Salon d’Angoulême, en 1996, des voix s’élèveront-elles enfin pour prendre la défense de l’humour face aux fonctionnaires de la censure, aux hommes de pouvoir - ce pouvoir qui, à lui seul, les réjouit tellement - et à ces journalistes si politiquement corrects que, bien loin de nous faire dignement rire, ils ne nous donnent envie, selon le jour, que de pleurer ou dégueuler ?

Bernard Joubert

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