14.57. Le fonctionnement remarquable de la chaîne de commandement malgré les problèmes de transport et de communication démontre bien l’excellence des habiletés organisationnelles des instigateurs du génocide. Le mouvement Hutu Power contrôlait la direction de toutes les structures de l’État - militaires, politiques et administratives - à tous les niveaux.

14.58. Le colonel Bagosora planifiait et mettait en œuvre le génocide avec l’aide des plus hauts échelons de l’appareil militaire, y compris le chef d’État-major (Augustin Bizumungu), le ministre de la Défense (Augustin Bizimana) et le commandant de la Garde présidentielle (Protais Mpiranya). Les chefs militaires commandaient la police communale dans tout le pays et déployaient les Interahamwe et les milices des partis de la façon la plus efficace. Des soldats à la retraite ou démobilisés assuraient la formation, l’armement puis le commandement des forces civiles d’autodéfense durant les attaques.

14.59. Les dirigeants politiques du mouvement Hutu Power étaient également au centre du génocide, participant aux réunions et à la prise de décision à tous les niveaux. Ils usaient de leur autorité pour assembler les milices de leur parti, leur distribuer des armes et les diriger vers les régions du pays où ils étaient demandés. Il ne fallut pas longtemps aux milices, sous l’impulsion des Interahamwe du MRND et des Impuzamugambi de la CRD, pour mettre de côté leurs rivalités naturelles et "travailler" ensemble à l’accomplissement de la campagne de génocide du gouvernement. Avant le 6 avril, les milices, entraînées ou non, comptaient environ 2 000 hommes, principalement basés à Kigali[40]. Après le début du génocide, ce nombre gonfla entre 20 000 et 30 000, répartis dans tout le pays. Au niveau local, les partis attendaient de leurs membres qu’ils servent d’exemples à leurs compatriotes Hutu, identifiant les Tutsi et les Hutu modérés, assurant la garde des barrages et participant directement aux tueries.

14.60. La structure gouvernementale élaborée du Rwanda permit de mener le génocide avec une terrifiante efficacité. Le gouvernement transmettait les ordres aux préfets, qui les relayaient aux bourgmestres, qui à leur tour convoquaient les chefs de secteurs et les conseillers municipaux à des rencontres locales dans toutes les communes. Ces gens transmettaient ensuite les instructions à la population. Les bourgmestres étaient principalement chargés de mobiliser des centaines sinon des milliers de citoyens ordinaires pour chercher, trouver, assassiner et enterrer les victimes. D’autres devaient contrôler les barrages routiers et effectuer des patrouilles pour découvrir les victimes désignées. Les dirigeants locaux, hésitants au début, furent menacés de sanctions ou démis de leurs fonctions, et des citoyens Hutu ordinaires se virent offrir de l’argent, de la nourriture, de l’alcool, des biens volés ou des propriétés - de puissants incitatifs pour des gens d’une pauvreté extrême. Comme l’avait annoncé la radio, cette "guerre" devait devenir la responsabilité de tous.


[40] Des Forges, 70.


Source : Organisation de l’Unité Africaine (OUA) : http://www.oau-oua.org