Décryptage
Dans une note rédigée pour l’
Heritage Foundation, l’ancien conseiller de Lady Thatcher, Nile Gardiner, précise les mesures que les États-Unis entendent imposer à la France : obliger le Quai d’Orsay à renoncer à un nouveau vote du Conseil de sécurité pour légitimer la guerre contre l’Irak ; placer le contingent français en Irak sous commandement anglo-états-unien ; priver Paris de tout rôle dans l’Irak post-Saddam ; faire admettre à la France un contrôle par les services états-uniens de sa population musulmane.
La publication de cette note fait suite aux pressions exercées sur plusieurs États européens et toujours rejetées par la France. On relèvera que, concernant les populations nationales musulmanes, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont déjà engagé une collaboration étroite avec les États-Unis et que la question est en débat en Belgique. D’autre part, cette note doit être lue en conservant à l’esprit que le Pentagone vient de requérir la participation logistique de l’OTAN pour attaquer l’Irak.
L’
International Herald Tribune publie une synthèse du discours de Mahatir bin Mohamad devant le forum parlementaire Asie-Pacifique. Le Premier ministre malais s’y livre à une critique sans concessions de la politique états-unienne depuis le 11 septembre. Selon lui, non seulement la guerre au terrorisme est totalement inefficace, mais elle provoque des dégâts encore plus importants que le terrorisme lui-même.
Dans le
Los Angeles Times, Bennett Ramberg plaide pour une attitude plus réaliste dans la crise avec la Corée du Nord. On peut regretter qu’elle soit devenue une puissance atomique, mais on ne peut modifier cette situation. Il ne reste qu’à la gérer. Pour cela, il faut faire décroître la tension et empêcher toute prolifération.
Le point de vue réaliste a l’avantage d’offrir une sortie consensuelle à la crise sans s’interroger sur l’échec que vient de rencontrer l’administration Bush. On sait que celle-ci a délibérément provoqué la crise en menaçant la Corée du Nord, en coupant son approvisionnement énergétique, puis en arraisonnant illégalement un de ses cargos. Washington prévoyait une réaction apeurée de Pyongyang et comptait remobiliser ses alliés dans la région à moindre frais. Or, c’est l’inverse qui a eu lieu : la Corée du Nord s’est proclamée prête à la confrontation jusqu’au suicide et la Corée du Sud s’est désolidarisée des États-Unis. Le Pentagone a alors réalisé que la dissuasion nucléaire vis-à-vis de Pyongyang n’était pas crédible, car l’usage de la bombe atomique au Nord du 38ème parallèle mettrait en danger les troupes US postées au Sud. Richard V. Allen tire les conclusions de ce ratage dans le
New York Times : les États-Unis doivent radicalement changer de politique dans la région. Ils doivent évacuer la Corée du Sud et transférer leur technologie nucléaire au Japon qui deviendra leur supplétif dans la région.
Enfin, Angela Merkel et Alain Juppé rappellent dans
Le Monde le rôle moteur du couple franco-allemand dans la construction européenne et les difficultés de la période Jospin-Schroeder. Ils en concluent que c’est aux partis de la droite modérée qu’ils président qu’il revient de relever les défis à venir. Un vœux dont on ne sait s’il doit être compris comme l’affirmation d’une position commune ou comme un souhait de tourner la page Schroeder.
« Comment les États-Unis doivent répondre à une modification de la politique française en Irak »
How the U.S. Should Respond to a Shift in French Policy on Iraq
The Heritage Foundation (États-Unis)
[AUTEUR] Nile Gardiner, est chercheur en politique de sécurité anglo-américaine au Kathryn and Shelby Cullom Davis Institute for International Studies de l’Heritage Foundation, un think tank conservateur favorable à l’augmentation des dépenses militaires états-uniennes. Il fut conseiller de Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre et rédigea pour elle son dernier livre.
[RESUME] Malgré une décennie d’apaisement du gouvernement français vis-à-vis de l’Irak, la France est sur le point de rejoindre la coalition menée par les États-Unis. Les stratèges français estiment que la guerre est inévitable et Paris est prêt à envoyer des troupes si Bagdad ne désarme pas volontairement.
L’administration Bush doit accueillir les forces françaises, mais celles-ci devront être placées sous commandement anglo-états-unien, tout comme la participation française aux forces de sécurité en Irak après la chute de Saddam Hussein. La France ne devra pas avoir de zones administratives sous sa direction en Irak, comme elle en avait eu au Kosovo et en Allemagne, car dans les Balkans cette situation lui avait permis de laisser s’échapper des criminels de guerre et de gêner les opérations de l’OTAN.
La France va s’engager dans le conflit car elle va vouloir peser sur l’avenir de l’Irak, préserver ses intérêts économiques dans la région et redorer son blason international en entretenant l’illusion gaulliste de sa puissance. Le gouvernement Chirac-Raffarin a rejeté la rhétorique anti-américaine qui était la marque de fabrique du gouvernement Jospin et a compris qu’il devait, contrairement à Gerhard Schroeder, être aux côtés de George W. Bush pour avoir plus d’influence. Quoi qu’il en soit, vues les capacités militaires de la France et son engagement en Côte d’Ivoire, la participation française sera symbolique et ne devrait pas dépasser les 5000 hommes.
L’administration Bush va devoir prendre les mesures suivantes vis-à-vis de la France :
Développer un accord avec la France sur le fait que les alliés n’ont pas besoin d’une nouvelle résolution de l’ONU pour attaquer l’Irak.
Mettre en place un commandement allié unifié pour les forces en Irak avant et après la chute de Saddam Hussein.
Mettre en place un système de contrôle américain sur toutes les forces en présence en Irak.
S’opposer à toute division administrative de l’Irak entre les pays alliés.
Développer la coopération avec les services de renseignement français pour lutter contre les cellules terroristes d’Al Qaïda qui pourraient se développer parmi les cinq millions de musulmans vivant en France.
Il est intéressant que la France participe à la guerre, mais il faut faire attention à ce qu’elle ne plaide pas en faveur d’une internationalisation des forces de sécurité. Ce sont les États-Unis et pas l’ONU qui doivent veiller à l’émergence d’un Irak libéré.
« Il est temps de faire une pause et de penser à nouveau »
It is time to pause and rethink
International Herald Tribune (États-Unis)
[AUTEUR] Mahathir bin Mohamad est Premier ministre de Malaisie. Cette tribune est adaptée d’un discours prononcé devant le forum parlementaire Asie-Pacifique à Kuala Lumpur le 13 janvier.
[RESUME] La peur du terrorisme a entraîné une crainte générale dans de nombreux domaines. Elle a provoqué une diminution des investissements et une récession de l’économie globale. Ces conséquences regrettables sont moins dues aux dégâts causés par les attentats du 11 septembre qu’à l’inadaptation des réponses qui y ont été apportées. Israël a montré que même le dispositif de sécurité le plus efficace ne peut empêcher les actes de terrorisme L’accroissement des mesures de sécurité au niveau mondial ne sera pas plus performant.
Les causes du terrorisme sont rationnelles. Nous devons comprendre ses motivations pour agir contre lui. Dans le cas des Palestiniens, leur territoire est occupé et leur lutte est ignorée. Ils sont dans l’incapacité de mener une guerre conventionnelle. Ils ont donc recours à des actes terroristes, imités en cela par d’autres musulmans qui constatent l’incapacité de leur État à intervenir pour faire cesser ce conflit. Beaucoup de musulmans considèrent également que l’agressivité contre l’Irak est une discrimination de plus à leur égard. Leur ressentiment s’accroît lorsqu’ils constatent la différence de traitement vis-à-vis de la Corée du Nord.
Nous avons échoué à comprendre comment gérer les problèmes du monde. Nous continuons de croire que notre capacité à tuer et à écraser les faibles démontre notre force. Présenter des peuples comme des « Satan » ou une partie d’un « Axe du mal » ne résout rien, bien au contraire. Nous devons apprendre à régler différemment les problèmes dans un monde globalisé.
« Accepter les réalités nucléaires dans la péninsule coréenne »
Accept Nuclear Reality on the Korean Peninsula
Los Angeles Times (États-Unis)
[AUTEUR] Bennett Ramberg a travaillé au Bureau des questions politico-militaires du département d’État états-unien (1989-1990). Il a publié de nombreux ouvrages sur les questions de stratégies internationales.
[RESUME] Il faut cesser de se demander ce que nous aurions dû ou pu faire pour éviter que la Corée du Nord n’acquière des armes nucléaires. Il est temps de regarder la réalité en face : la Corée du Nord est une puissance nucléaire. Aucun traité ne permettra de revenir en arrière. Une action militaire n’est pas envisageable, mais nous pouvons négocier avec un État communiste disposant d’armes nucléaires, nous l’avons déjà fait.
Partant de là, il existe trois enjeux :
Empêcher Pyongyang d’utiliser ses armes. Cela suppose une dissuasion militaire qui prouvera à la Corée du Nord qu’elle sera rayée de la carte si elle utilise un jour ses armes. Il faut aussi mettre en place un système de communication directe entre Washington et les dirigeants nord-coréens pour éviter tout malentendu aux conséquences désastreuses et surveiller attentivement la Corée du Nord avec les satellites espions. Il faudra également encourager le développement de l’économie nord-coréenne et son intégration dans la communauté internationale pour diminuer sa paranoïa.
Empêcher la Corée du Nord de vendre son matériel à un pays tiers ou à un groupe terroriste.
Éviter que le non-respect du traité de non-prolifération par Pyongyang soit vu comme un encouragement par les autres pays et appliquer une politique de tolérance zéro telle que nous la menons vis-à-vis de l’Irak.
« Le choix de Séoul : les États-Unis ou le Nord »
Seoul’s Choice : The U.S. or the North
New York Times (États-Unis)
[AUTEUR] Richard V. Allen a été conseiller de sécurité intérieure sous l’administration Reagan (1980-1982), ancien membre du Center for Strategic and International Studies et membre de l’Asian Studies Center de l’Heritage Foundation.
[RESUME] La Corée du Sud va bientôt devoir choisir si elle reste aux côtés des États-Unis, auxquels elle doit sa prospérité et sa sécurité, ou choisir une autre voie.
Le 19 décembre dernier, Roh Moo Hyun a été élu à la présidence en promettant de s’éloigner diplomatiquement des États-Unis. Beaucoup en Corée pensent, en effet, que Bush est responsable de la crise en ayant désigné Pyongyang comme une part de l’Axe du Mal. Ils se sentent anti-américains à cause de la division du pays et de la présence de troupes états-uniennes sur leur sol.
Les tensions entre Séoul et Washington ont commencé sous la présidence de Kim Dae Jung, le président sud-coréen sortant et Prix Nobel de la paix en 2000. Il conduisait une politique de rapprochement avec la Corée du Nord et s’est trouvé en opposition avec la politique de fermeté de Bush. Quand les États-Unis ont révélé le développement d’armes nucléaires par Pyongyang, Kim Dae Jung a cherché à justifier son action passée en accusant Bush d’avoir provoqué la crise et en se posant comme un médiateur neutre entre Washington et Pyongyang.
Le cynisme de l’attitude du Sud remet en cause l’alliance avec les États-Unis qui ont dépensé des sommes considérables pour assurer la sécurité du pays pendant 50 ans. Le Sud craint une guerre qui serait dévastatrice pour lui, ce qui est normal, mais est aussi intéressé par la main d’œuvre bon marché du Nord, ce qui lui rendrait sa compétitivité économique. La Corée du Sud ne veut pas vraiment une réunification dont elle imagine le coût économique à partir de l’exemple allemand.
Il faut reconsidérer notre présence en Corée du Sud. Si nous ne devons plus y être les bienvenus, nous devons la quitter tout en conservant des engagements en matière de sécurité. Les États-Unis continueront quand même d’avoir une forte présence en Asie pour contrer la Chine qui utilise la Corée du Nord comme un levier contre eux. Nous devons également réaffirmer que nous encouragerons le Japon à se doter d’armes nucléaires si les Nord-Coréens persistent.
« France-Allemagne : un rôle toujours décisif »
France-Allemagne : un rôle toujours décisif
Le Figaro (France)
[AUTEURS] Angela Merkel est présidente de la CDU. Alain Juppé est président de l’UMP et ancien Premier ministre français (1995-1997).
[RESUME] Il y a 40 ans, Konrad Adenauer, le chancelier de la RFA, et le général Charles de Gaulle, président de la République française, signaient le traité de coopération franco-allemand et posaient ainsi les bases d’une politique de réconciliation des deux ennemis héréditaires afin de construire une Europe unie et forte. Depuis, les bonnes relations franco-allemandes ont constitué la base décisive de tous les progrès de la construction européenne et les compromis négociés entre nos deux pays ont souvent été acceptables pour tous.
Le tandem franco-allemand a une double mission : achever l’unification de l’Europe, amorcée par la chute du mur de Berlin, et renforcer moralement, politiquement et institutionnellement la construction européenne. Pour cette deuxième mission, la France et l’Allemagne doivent élaborer et défendre devant la Convention sur l’avenir de l’Europe des positions communes sur tous les grands projets de réformes, trouver des réponses communes à la question des frontières de l’Europe et défendre une position commune sur les questions de politiques étrangères, de sécurité et de défense.
L’élargissement offre la possibilité d’accroître le poids de l’Union Européenne dans l’économie mondiale et de mieux maîtriser les défis mondiaux. Il faut également développer une politique de sécurité commune et pour cela l’Allemagne doit augmenter ses dépenses militaires.
Le tandem franco-allemand a connu des ratés ces dernières années car les gouvernements sociaux-démocrates français et allemands n’ont pas réussi à s’accorder. C’est ce tandem que doivent rétablir les partis de centre droit populaire que sont la CDU, la CSU et l’UMP.