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La guerre au terrorisme interdit la réunification de la Corée

Les États-Unis provoquent la Corée du Nord

L’administration Bush présente la Corée du Nord comme un État voyou, menaçant la paix mondiale au moyen d’armes de destruction massive. Cette imputation est d’autant moins discutée en Occident que le régime tyrannique de Kim Jong Il n’y compte que des adversaires. Cependant, les États voisins, pourtant directement concernés, ne considèrent pas que ce danger soit réel et accusent les États-Unis de provocation. Par un renversement de l’Histoire, la Corée du Sud a proposé sa médiation entre Washington et Pyongyang. Un camouflet pour George W. Bush.

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George W. Bush espérait effrayer Kim Jong
Il et remobiliser ses alliés dans la région pour
faire bloc contre la Corée du Nord. Mais,
tandis que des manifestations se déroulent
en Corée du Sud au cri de « US Go
Home ! »
, le gouvernement sud-coréen
propose sa médiation auprès de
Washington.
(Photo : Eric Draper/White House)

Le 9 décembre 2002, les frégates espagnoles Navarra et Patina, appuyées par l’US Navy, arraisonnent dans le cadre de l’opération « Liberté immuable » le cargo So San dans le golfe d’Oman. Les services de renseignements états-uniens, qui suivaient les déplacements du cargo depuis son appareillage de Nampo (Corée du Nord), avaient informé les Sud-Coréens qu’ils s’apprêtaient à prendre Pyongyang en flagrant délit de trafic d’armes. Puis, ils avaient sollicité leurs alliés Espagnols. La fouille du navire permet de découvrir une vingtaine de containers cachés sous plus de 40 000 sacs de ciment. Ils contiennent 15 missiles Scud armés de têtes explosives conventionnelles, des pièces détachées et 23 capsules de roquettes. Bien que battant pavillon cambodgien, le So San était manœuvré par un équipage nord-coréen.

L’information est distillée au compte-gouttes. Les premiers éléments sont révélés par le département d’État, avant même que le gouvernement espagnol ne se soit exprimé. La Corée du Nord est accusée de menacer la stabilité internationale en disséminant des missiles auprès de n’importe quel acheteur. Les spéculations vont bon train sur les destinataires de la cargaison : il pourrait s’agir d’Al Qaïda. On évoque l’origine yéménite d’Oussama Ben Laden et l’on rappelle l’attentat contre l’USS Cole en rade d’Aden. Le département d’État semble conforter cette rumeur lorsqu’il indique que les missiles n’étaient probablement pas destinés à l’Irak.

Sur le plan de la communication, cette opération vise deux cibles. Premièrement la saisie de missiles au large du Yémen accrédite devant l’opinion publique internationale l’idée qu’Al Qaïda existe toujours et est en capacité d’acheter des lanceurs à moyenne portée. La guerre au terrorisme doit donc être poursuivie. Deuxièmement, la saisie intervient alors que le secrétaire d’État adjoint, Richard Armitage, arrive en visite officielle à Pékin, précisément pour discuter de l’Irak et de la Corée du Nord. Elle participe aux pressions exercées sur Pékin pour qu’elle cesse de soutenir Pyongyang.

Cependant, on découvre rapidement que les missiles nord-coréens ont été dûment achetés par le Yémen pour son armée. Les États-Unis et l’Espagne restituent le So San et sa cargaison. Contrairement à ce qui a été médiatisé, la Corée du Nord ne s’était livrée à aucun trafic et n’entretenait pas de relations avec Al Qaïda au sein d’un imaginaire « Axe du Mal »..

L’avenir des deux Corée contre les projet états-uniens

L’arraisonnement du So San est un élément supplémentaire dans une série de provocations de l’administration Bush visant à rejeter sur Pyongyang la responsabilité de la rupture de l’accord-cadre de 1994.
George W. Bush aborde cette question dans des termes religieux et non politiques. Pour lui, l’anachronique régime néo-stalinien de Pyongyang est une incarnation démoniaque. L’accord-cadre de 1994 doit être dénoncé, car on ne pactise pas avec le diable. Kim Jong Il doit être renversé parce que le Mal doit être terrassé.
Ce point de vue dogmatique s’est transformé en politique lorsqu’il a rencontré les intérêts des lobbies financiers états-uniens. Ceux-ci observent avec inquiétude l’évolution de la Chine et sa possible imitation par la Corée du Nord. L’économie de marché a été progressivement acceptée et assimilée par Pékin sans que soit remise en cause la direction du pays par le Parti communiste. Les marchés se sont ouverts, la propriété individuelle a été reconnue, mais l’État veille toujours au contrôle national de la propriété des moyens de production.
Incapable de se réformer, le régime néo-stalinien de Pyongyang a décidé de survivre en muant à la manière chinoise. Il a choisi de développer une zone franche avec une économie de type Hong Kong, sans toucher au reste du système. À terme, le dragon abandonnera sa vieille peau tout en restant lui-même.

La politique de confrontation du républicain George W. Bush contrecarre aussi bien les efforts de la Corée du Sud en quête de réconciliation, que ceux en faveur de l’apaisement des démocrates Bill Clinton et Jimmy Carter.
La Corée apparaît comme l’ultime victime de la Guerre froide, divisée en deux États depuis 1948, séparés par une zone minée depuis 1953. Les relations entre les deux pays restent régies par un simple accord d’armistice. Du premier communiqué conjoint des deux Corée, le 4 juillet 1972, à la « politique du soleil qui brille » des années 90, la Corée du Sud a multiplié les initiatives pour la paix.
Payant un fort tribut pendant la Guerre froide, les Sud-Coréens ont subi tout au long des années soixante une dictature militaire imposée par les troupes états-uniennes. Par la suite, ils ont considéré - à tort ou à raison - que les États-Unis sabotaient en sous-main leurs efforts de paix de sorte que la persistance du conflit justifie leur présence militaire. En outre, ils ont accusé les États-Unis d’être les vrais responsables de la famine ayant entraîné la mort de centaines de milliers de leurs « compatriotes » du Nord, après que Washington eut limité des livraisons de grain à Pyongyang dans l’espoir de provoquer la chute du régime communiste.
Quoi qu’il en soit, l’Académie Nobel a salué les efforts de la Corée du Sud et décerné, le 13 octobre 2000, le prix de la paix au président Kim Dae Jung. Tandis que Washington maintient une armée de 37 000 hommes dans le Sud, la population a élu en 2002 un nouveau président, Roh Moo-hyun, dont le programme est d’approfondir la coopération régionale avec la Chine et le Japon et de prendre des distances avec les États-Unis. Depuis la chute de la dictature militaire, le sentiment anti-américain n’a cessé de s’exprimer ouvertement. En décembre 2002, à la suite d’un fait divers impliquant des GI’s, des manifestations se déroulent dans plusieurs villes du pays au cri de « US Go Home ! ».

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La Corée du Nort a récemment annoncé son intention de créer des zones franches afin de transformer le pays sans toucher au régime, comme l’a fait auparavent la Chine.
(Carte : Proliferation : Threat and response, US Department of Defense.)

En 1994, une grave crise a failli remettre cette évolution en question. À la mort du Grand Leader, Kim Il Sung, son fils et nouveau Grand Leader, Kim Jong Il affirma la continuité de sa politique en tentant de relancer un programme d’armement nucléaire, et en le faisant savoir. Il fit construire un laboratoire pour mettre au point une technologie de préparation de plutonium. Les experts se divisent pour déterminer si cette technologie a été inventée localement ou si elle a été fournie par la Russie ou le Pakistan.
Après que le président Clinton eut lui aussi durcit le ton, une mission de bons offices fut confiée à Jimmy Carter qui aboutit à un accord-cadre sous les auspices de l’Organisation de développement énergétique de la péninsule coréenne (KEDO) ; une organisation intergouvernementale réunissant notamment la Corée du Sud, le Japon, les États-Unis et l’Union européenne, le Canada et l’Australie. Non seulement la Corée du Nord interrompit son programme nucléaire, mais elle accepta de démanteler une centrale nucléaire civile potentiellement à usage militaire. En échange, le KEDO devait fournir deux centrales nucléaires à usage exclusivement civil et entre-temps approvisionner gratuitement en pétrole les centrales à fuel de production d’électricité.

Le choix de la confrontation de George W. Bush

Le 29 janvier 2002, le président George W. Bush prononça devant le Congrès son discours annuel sur l’état de l’Union. Il indiqua que l’un de ses objectifs était d’empêcher les États qui sponsorisent le terrorisme de mener des opérations contre les États-Unis et leurs alliés avec des armes de destruction massive. Il décrivit alors la Corée du Nord comme un régime qui se dote d’armes de destruction massive pendant qu’il affame sa population. Enfin il accusa, dans l’ordre, la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak de former un pacte, « l’Axe du Mal », dont l’objet serait de menacer la paix du monde avec des armes de destruction massive. Cependant aucun élément ne fut jamais rendu public permettant de confirmer l’existence d’une telle alliance entre ces États.

Cette mise en cause ouvrit une escalade d’agressions verbales. À titre d’exemple, le sous-secrétaire d’État chargé du contrôle des armements, John Bolton, déclara lors d’une visite officielle à Séoul devant un auditoire sud-coréen consterné : « Le 38e parallèle [c’est-à-dire la ligne de démarcation entre les deux Corée] sépare la liberté de l’oppression, le juste du faux ». Ou encore, George W. Bush qualifia en plusieurs occasions son homologue Kim Jong Il de « pygmée », au regard de sa petite taille et de son poids politique international. Un compliment qui n’offensa pas que l’intéressé, mais tous les Coréens, y compris ceux du Sud.

En octobre 2002, la Corée du Nord tente de renouer le dialogue avec les États-Unis interrompu depuis l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche. Le sous-secrétaire d’État chargé de l’Extrême-Orient, James A. Kelly, est reçu à Pyongyang. Il s’y montre arrogant cherchant à pousser ses interlocuteurs à l’incident. En définitive, il claque lui-même la porte. Pour justifier ce comportement, la Maison-Blanche affirme, deux semaines plus tard, que les diplomates nord-coréens auraient reconnu au cours de cette visite avoir repris leur programme de recherche nucléaire depuis plusieurs années. La Corée du Nord aurait donc violé l’accord-cadre de 1994. De nombreux États de la région expriment leur préoccupation.
De son côté, Pyongyang prétend que Washington ment et affirme qu’il a seulement indiqué à James A. Kerry avoir repris un programme de recherche nucléaire civil.
Les deux régimes s’accusent mutuellement de mentir et se déclarent prêts au pire. La Chine et la Corée du Sud proposent leur médiation. L’administration Bush, logique avec elle-même, cesse de « soutenir » le régime stalinien de Pyongyang en obtenant, le 15 novembre, la suspension des livraisons de fuel par la KEDO prévues par l’accord cadre de 1994. Ce qui reste d’économie en Corée du Nord est paralysé. Elle accuse à son tour les États-Unis d’avoir violé l’accord-cadre de 1994. Pour rétablir son approvisionnement en énergie, Pyongyang annonce la prochaine réactivation de l’ancienne centrale nucléaire ; pour assurer la sécurité de son pays, Kim Jong Il prévient que la Corée du Nord va se retirer du traité de non-prolifération et expulse les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

C’est dans ce contexte perturbé que prend place l’arraisonnement du So San. Selon le département d’État, cette affaire serait une regrettable méprise. Les services états-uniens de renseignement auraient ignoré que la cargaison de Scud était destinée au Yémen et auraient donc craint qu’elle ne parvienne à une organisation terroriste. Une version peu crédible : en effet, il eut suffit à la CIA de lire le Washington Times (propriété du révérend Sun Myung Moon), qui avait consacré un article à ce contrat en novembre 2002, pour savoir à quoi s’en tenir. Du point de vue nord-coréen, l’arraisonnement du So San constitue donc une agression délibérée par Washington et par Madrid.

Revirement de stratégie pour éviter la déroute

Cette succession de provocations états-uniennes se solde par une déroute pour George W. Bush. Il espérait effrayer Kim Jong Il et remobiliser ses alliés dans la région pour faire bloc contre l’épouvantail de Pyongyang. C’est exactement l’inverse qui a eu lieu. La Corée du Nord s’est raidie et enfoncée dans un discours de résistance jusqu’au suicide. Loin de se montrer inquiète, la Corée du Sud s’est désolidarisée des États-Unis et s’est payée le luxe de proposer sa médiation. La puissance nucléaire du Pentagone n’a nullement dissuadé Kim Jong Il. En effet, le Grand Leader n’ignore pas qu’une explosion atomique sur son territoire toucherait aussi la Corée du Sud et les 37 000 GI’s qui y stationnent.
Autour de Donald Rumsfeld, les néo-conservateurs tirent une conclusion de cette lamentable affaire : les États-Unis doivent changer leur fusil d’épaule. Ils doivent évacuer la Corée du Sud, décidément si ingrate. Puis, il leur faut donner l’arme atomique au Japon, qui aura pour mission de contrôler les deux Corée et de s’exposer à une frappe nucléaire en riposte.

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