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Numéro 2
Le retour du colonialisme
par Thierry Meyssan*

Les masques tombent : oubliés les prétextes du désarmement et de la démocratie, voici venue l’heure de l’occupation militaire et du contrôle du pétrole. La chute de Bagdad marquera la défaite du droit international et le retour du colonialisme. Un nouvel Empire naît sous le coup des armées états-unienne, britannique et israélienne.



7 avril 2003

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Il arrive que les paroles soient démenties par les actes. Ainsi, non seulement les intentions affichées de la Coalition, mais les arguments qui les justifient, ont été démentis par les choix stratégiques de l’état-major états-unien.

La stratégie militaire du Pentagone démontre que les États-Unis n’ont jamais cru aux accusations qu’ils ont portées contre l’Irak. Officiellement Washington est parti en guerre pour désarmer l’Irak qui cachait des armes de destruction massive et s’apprêtait à attaquer les États-Unis et leurs alliés. En pratique, le Pentagone n’a jamais cru que l’Irak détienne de telles armes. C’est ce que prouve le fait qu’il ait massé les troupes de la Coalition dans le désert, les exposant à une mort certaine si l’Irak avait été en mesure d’employer un tel arsenal. L’état-major a d’ailleurs ordonné d’abandonner les tenues NBC dès que les combats urbains ont commencé.
Il s’ensuit que, contrairement à ce que croit le Parti démocrate, le régime de George W. Bush n’a pas commis d’erreur d’appréciation sur la menace irakienne. Il l’a simplement inventée pour justifier sa campagne militaire. Washington n’a pas non plus forcé le destin en présentant des preuves trafiquées pour faire partager ses convictions par tous les moyens. Il a délibérément fabriqué des faux pour tromper.
Ce faisant, le comportement de l’administration Bush se situe dans la continuité de nombre de ses prédécesseurs : affirmer que les États-Unis sont un pays pacifique qui n’entre en guerre qu’en légitime défense et mettre en scène autant que de besoin des attaques ou des menaces ennemies. Il en fut ainsi, au besoin en sacrifiant ses propres soldats, du déclenchement de la guerre contre l’Espagne à celle du Vietnam (cf. The Pentagon Papers).
En l’occurrence, pour mettre en scène la pseudo-menace irakienne, Washington n’a pas hésité à présenter des accusations mensongères au Conseil de sécurité et à fournir de faux documents officiels de pays tiers aux inspecteurs de l’ONU. Et, lorsque ces derniers, vérifications à l’appui, réfutèrent ces accusations et ces documents, Washington mit en cause leur probité et leur compétence, organisant une campagne internationale de diffamation contre eux, et allant même jusqu’à étaler leur vie sexuelle sur la place publique.

La propagande de la « libération » de l’Irak s’effondre : la guerre est conduite contre la population irakienne. Officiellement, les forces de la coalition interviennent pour libérer le peuple irakien du joug du « plus cruel tyran du monde ». Dans la pratique, dès le troisième jour, l’état-major a interdit les contacts entre les troupes de la Coalition et le peuple irakien et, à l’issue de la première semaine de combats, il a décidé de requérir 120 000 hommes supplémentaires pour assiéger les villes, c’est-à-dire pour combattre la population.
Depuis plusieurs années, le clan Bush sponsorise des rapports d’organisations humanitaires et organise des auditions au Congrès pour noircir l’image de Saddam Hussein. D’un despote oriental, qui assassine systématiquement ses rivaux et réprime dans le sang toute opposition, il a fait un criminel contre l’humanité qui gaze ses minorités ethniques. Une fois de plus cette hyperbole a convaincu la presse, qui avait déjà avalé, dix ans plus tôt, que l’Irak sous-développée disposait de la « quatrième armée du monde ».

L’alibi démocratique tombe : le débat porte sur la forme que prendra le gouvernement colonial. Officiellement, la Coalition se propose d’installer la démocratie en Irak et espère qu’elle fera tache d’huile dans tout le Proche-Orient. Dans la pratique, la classe dirigeante washingtonienne s’est déchirée en public pour déterminer si elle installerait un protectorat militaire ou un gouvernement irakien fantoche. En tous cas, elle a clamé qu’il n’est pas question d’organiser des élections libre, ni à court, ni à moyen terme, car elles pourraient porter au pouvoir des anti-Américains, voire des pro-Iraniens.

L’opposition intérieure ne critique que des détails « techniques » de la politique du régime Bush. Les difficultés de l’armada de la Coalition ont ouvert une crise de confiance aux États-Unis. De manière très décevante, l’opposition démocrate ne remet en cause ni les buts de guerre, ni les concepts stratégiques, ni le bien-fondé de l’intervention. Elle se contente de dénoncer l’inadéquation au terrain de la préparation militaire et suspecte le clan Bush d’avoir commis des erreurs pour satisfaire ses intérêts privés.
Ainsi, l’échec militaire ne serait pas la conséquence d’une erreur d’appréciation de la situation en Irak, mais de conflits budgétaires. Les généraux, appliquant la doctrine élaborée par Colin Powell lorsqu’il dirigeait l’état-major interarmes, avaient demandé le plus de moyens possibles. Ils entendaient faire usage de la supériorité militaire la plus importante pour écraser l’ennemi le plus vite possible. Au contraire, Donald Rumsfeld avait décidé de limiter les moyens au strict nécessaire pour épargner une partie du budget et développer parallèlement ses projets d’armes hi-tech. Il avait exigé de ses généraux qu’ils utilisent de nouvelles armes, pour la première fois sur le champ de bataille, de sorte qu’à la fois ils compensent l’absence de certains moyens humains et ils fassent la démonstration d’une nouvelle forme de puissance. On ignore pour le moment quels gadgets n’ont pas fonctionné, mais on sait déjà que ces plans ont échoué. Quoi qu’il en soit, chacun se menace d’auditions devant le Sénat, voire de commissions d’enquête parlementaires, pour établir les responsabilités.
L’opinion publique intérieure attribue les problèmes militaires à de sombres intérêts financiers. Elle a été choquée par l’annonce prématurée de la signature de contrats de reconstruction et par l’évocation du partage des ressources pétrolières irakiennes. Déjà échaudée par l’affaire Enron, elle interprète ces déboires comme des conséquences d’une mauvaise gestion imputable à des dirigeants politiques exclusivement préoccupés par leurs intérêts financiers personnels.

La chute de Bagdad marquera la première conquête coloniale d’envergure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quoi qu’il en soit, la chute de Bagdad est inévitable. Elle marquera une rupture dans les relations internationales : il s’agira de la première conquête coloniale d’envergure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle remet en cause le processus amorcé depuis la création de la Société des Nations (SDN) et poursuivi par l’Organisation des Nations Unies (ONU) : un siècle de renoncement progressif de l’Occident à la colonisation, un siècle de construction patiente d’un système de règlement pacifique des différends internationaux.

Les États-Unis ont essayé de créer eux-même leur ennemi en imposant la logique du « clash des civilisations », mais la fracture prend une autre forme. En choisissant comme cible le fleuron des Abbassides, la capitale mythique du monde arabo-musulman, et en évoquant la croisade, la Coalition a voulu provoquer le « clash des civilisations » qui doit lui permettre de diviser le monde pour le dominer. Mais rien ne prouve que la fracture ainsi créée opposera la civilisation arabo-musulmane à la civilisation judéo-chrétienne. D’abord parce que la résistance du peuple laïc d’Irak n’a pas enflammé l’Islam, mais a réveillé le nationalisme arabe. Ensuite parce que Bush et Blair ne représentent pas plus les chrétiens que Sharon ne représente les juifs. Enfin parce que les principaux leaders religieux chrétiens et certains leaders juifs ont désavoué cette opération coloniale.

Le cauchemar du « transfert » des Palestiniens en Irak revient et donne un nouvel aspect au projet impérial. Avant même que Bagdad ne tombe, le président George W. Bush a nommé le général Jay Garner gouverneur militaire de l’Irak. Dimanche, les premiers hauts fonctionnaires du gouvernement colonial sont arrivés au Koweït pour rejoindre les forces d’occupation anglo-états-uniennes et leurs conseillers israéliens. S’il s’agit pour l’essentiel de diplomates et s’ils ont un profil bi-partisan (c’est-à-dire respectant un équilibre entre démocrates et républicains), ils ont en commun de militer pour l’annexion de Gaza et de la Cisjordanie par Israël. Loin d’être écarté, le spectre du plan Perle ressurgit : l’éventuel « transfert » des Palestiniens en Irak.
D’où cette question inattendue : le projet impérial qui prend forme sous nos yeux est-il celui d’un Empire états-unien, ou d’une Coalition coloniale, d’un triumvirat dans lequel les États-Unis seront secondés par le Royaume-Uni et Israël ?

 Thierry Meyssan
Analyste politique, fondateur du Réseau Voltaire. Dernier ouvrage paru : L’Effroyable imposture 2 (le remodelage du Proche-Orient et la guerre israélienne contre le Liban).
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