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Tribune de Jean-Jacques Aillagon, « Le Figaro », 17 avril 2003




17 avril 2003

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Un saccage indigne

Dans le fracas des armes, alors que se déchaînait la machine de guerre de la coalition, nous avons été plusieurs à exprimer notre inquiétude pour le patrimoine culturel irakien, rappelant que toutes les civilisations dont nous sommes les héritiers s’étaient croisées entre le Tigre et l’Euphrate, quand elles n’y avaient pas pris leurs sources. Dès le 24 mars, j’écrivais au Directeur général de l’Unesco, Koïchiro Matsuura, et à chacun de mes collègues de l’Union européenne, pour leur faire partager mon souhait que les trésors culturels de l’Irak soient préservés, et, demain, dans toute leur diversité et leur richesse, rendus aux Irakiens.

La guerre a produit son cortège de morts et de blessés, de ruines et de dévastation. Elle ouvre au peuple irakien un avenir encore très incertain. Fallait-il encore que cette guerre, poursuivant en cela l’oeuvre de Saddam Hussein, le spolie de son passé ? Fallait-il qu’à la ruine matérielle et au désarroi moral s’ajoute une catastrophe spirituelle ? Il est difficile d’admettre qu’avec ses forces, sa maîtrise absolue du terrain, l’efficacité de son renseignement, la coalition, pourtant dûment alertée par les universitaires, les scientifiques et les archéologues américains, n’ait pas anticipé et empêché les saccages qui viennent de se produire, particulièrement le pillage du musée archéologique et l’incendie de la bibliothèque de Bagdad. Quel échec, au sein même de sa victoire !

Pour les Américains et les Anglais, sauver les trésors spirituels et culturels de l’Irak, en veillant à y associer pleinement la communauté internationale, représentera l’un des meilleurs signes de leur sincère volonté de mener l’Irak vers la liberté et d’engager la reconstruction de ce pays. Un signe autrement plus fort que la seule protection des puits de pétrole.

Il y a quelque douze ans, l’incendie de la bibliothèque de Sarajevo ajoutait à la violence et à la cruauté de la guerre l’expression d’une vindicte particulière, qui visait plus loin et plus profond que la défaite de l’adversaire. Comme s’il ne suffisait pas de le mettre hors de combat. Comme s’il fallait aussi le mettre hors lui-même, hors l’humanité. Je ne soupçonne pas la coalition de telles visées. Mais elle avait le devoir de s’en démarquer totalement, en faisant tout pour éviter l’incendie de la bibliothèque de Bagdad. Ces blessures seront les plus longues à cicatriser. La bibliothèque de Sarajevo est encore en ruine aujourd’hui...

Je ne peux que m’associer aux actions engagées par l’Unesco pour réparer ce qui peut l’être et endiguer le trafic des trésors pillés. Je mobiliserai de la manière la plus énergique les compétences de mon ministère, celle de la direction des musées de France, celle de la Bibliothèque nationale de France, qui dans le passé a apporté sa coopération à la bibliothèque de Bagdad, celle de nos scientifiques et de nos restaurateurs. Mais, quels que soient nos efforts, le saccage redouté, annoncé et programmé du patrimoine irakien n’aura pas été la moindre indignité de cette guerre.


Source : Le Figaro

 

 



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