LE MONDE | 22 mars 2003
Des traces de ricine découvertes dans une consigne de la gare de Lyon à Paris

Des traces de ricine, un poison violent, ont été relevées, lundi 17 mars, dans deux flacons découverts dans une consigne de la gare de Lyon, à Paris. Ces flacons contenaient également de l’éthanol et de l’acétone, a précisé Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur, vendredi 21 avril sur Europe 1. Dans ce casier ont également été trouvés deux bocaux contenant de la poudre blanche, pour l’heure non identifiée, mais qui n’est pas de l’anthrax, selon les premiers éléments de l’enquête. Les analyses ont permis de déterminer que la concentration de ricine n’était « pas létale pour l’homme », laissant supposer, que la préparation était de piètre qualité et artisanale ajoutent les enquêteurs. Cette découverte a été rendue publique par le ministère de l’Intérieur dans un communiqué diffusé jeudi 20 mars : « Suite à un appel de la SNCF, la police a saisi dans un casier de la consigne de la gare de Lyon deux flacons contenant de la poudre, une bouteille contenant un liquide et deux autres flacons contenant eux aussi un produit liquide. » Pour l’heure, aucun lien n’a été établi avec la guerre en Irak.

Le ministère précise que « les analyses effectuées ont permis de constater que les deux derniers flacons contenaient des traces de ricine dans un mélange qui s’est révélé être un poison très toxique ». Tous les produits contenus dans les récipients n’ont pas encore été identifiés.

Cette découverte serait la conséquence de l’application du plan Vigipirate, qui prévoit l’ouverture de tous les casiers de consignes dans les gares tous les trois jours en moyenne. Les vigiles qui ont trouvé ces flacons ont prévenu la SNCF, qui a alerté à son tour la police judiciaire parisienne. L’enquête a été confiée à la section antiterroriste de la brigade criminelle. Outre la poursuite des analyses des produits par la police scientifique, les enquêteurs espèrent déceler des traces d’ADN sur les récipients ou sur le casier. Le système de surveillance vidéo de la gare pourrait peut-être permettre d’identifier le ou les propriétaires des flacons.

Les agents biologiques susceptibles d’être utilisés comme des armes - variole, charbon, tularémie, peste pulmonaire, toxine botulinique, ricine... - sont devenus une préoccupation majeure pour les gouvernements occidentaux. L’obtention et la manipulation de produits hautement toxiques ne réclament pas de grandes structures et des connaissances savantes. La ricine est la toxine végétale la plus toxique. Elle est soluble dans l’eau, dans des aliments ou dans des boissons embouteillées sans en modifier le goût, faisant craindre la contamination de réseaux d’eau potable.

C’est la première fois qu’on découvre en France une trace de ricine, qui pourrait indiquer la préparation d’une action terroriste. La ricine est un agent biologique recensé dans le plan Biotox, dispositif de lutte contre les menaces biologiques mis en place après le 11 septembre 2001 et renforcé récemment par les autorités françaises. Une liste de 23 produits chimiques, biologiques et radioactifs, susceptibles d’être utilisés par des terroristes, a été dressée.

Un tel produit avait déjà été retrouvé à Londres chez des islamistes soupçonnés de préparer des attentats. La police britannique avait interpellé plusieurs personnes les 5 et 7 janvier après la découverte de traces de ricine dans un mini-laboratoire situé dans un appartement de Wood Green, un quartier du nord de Londres non loin de la mosquée de Finsbury Park. C’est dans cette mosquée qu’a eu lieu, deux semaines plus tard, une spectaculaire perquisition des policiers anglais, qui ont notamment découvert de faux passeports et des cartes d’identité française.

Les policiers anglais avaient bénéficié de renseignements fournis par leurs homologues français. Les 16 et 24 décembre, la Direction de surveillance du territoire (DST), agissant dans le cadre de l’enquête dite des « filières tchétchènes », avait procédé à des interpellations à La Courneuve et à Romainville (Seine-Saint-Denis), permettant de démanteler une cellule. A La Courneuve, les policiers avaient notamment trouvé deux fioles de substances chimiques, dont l’une était du perchlorure de sodium, deux bonbonnes de gaz vides et une combinaison de protection contre les produits chimiques.

Piotr Smolar


LE MONDE | 13 avril 2003
Les flacons de la gare de Lyon ne contenaient pas de ricine
Il s’agissait d’un mélange de farine de germe de blé et d’orge moulu, d’eau, d’éthanol et d’acétone.

Contrairement aux déclarations de Nicolas Sarkozy, le 21 mars, sur Europe 1, les deux flacons de liquide jaune pâle découverts dans une consigne de la gare de Lyon, à Paris, le 17 mars, ne contenaient pas de ricine - un poison végétal très toxique qui peut être utilisé comme arme biologique par des terroristes - mais... une farine faite de germe de blé et d’orge moulu, mêlée à de l’eau, de l’éthanol et de l’acétone. C’est du moins ce qu’a indiqué, vendredi 18 avril, le parquet de Paris, dont la section antiterroriste avait été saisie, le 20 mars, et qui avait confié l’enquête à la brigade criminelle.

Des premiers « tests élémentaires » d’analyses, effectuées au centre d’études du Bouchet (Essonne), dépendant de la délégation générale pour l’armement (DGA), avaient fait alors état d’une « présomption » de présence de ricine, toxine recensée parmi les 23 produits dangereux du plan Biotox de lutte contre les menaces biologiques mis en place après le 11 septembre 2001.

Les analystes avaient notamment injecté le liquide contenu dans les deux flacons à deux souris, qui étaient mortes à deux heures d’intervalle. D’après les tests plus élaborés, dont les résultats viennent d’être transmis au parquet de Paris par le même laboratoire militaire, elles sont en réalité crevées d’hémorragies pulmonaires, à cause du mélange d’acétone et d’éthanol.

Le 20 mars, le ministère de l’Intérieur avait expliqué dans un communiqué, sur la foi des premières analyses : « Les deux derniers flacons contenaient des traces de ricine dans un mélange qui s’est révélé être un poison très toxique. » Le lendemain, sur Europe 1, M. Sarkozy avait confirmé la présence de « traces » de ricine, indiquant toutefois qu’elles se trouvaient « en quantité non létales ». Le ministre avait rappelé que la « recette » de la ricine « était dans les papiers d’Al-Qaida », et qu’on en avait « beaucoup parlé à propos du métro » de Londres, contre lequel trois islamistes auraient projeté un attentat (Le Monde du 19 novembre 2002). M. Sarkozy avait aussi estimé qu’on pouvait « faire un lien » entre ces flacons et neuf islamistes présumés arrêtés en décembre 2002 à La Courneuve et à Romainville, en banlieue parisienne.

A cette occasion, la Place Beauvau avait, dans un souci affiché de transparence, empiété sur le domaine judiciaire, en révélant dans un communiqué les profils des interpellés et les détails de l’enquête (Le Monde du 30 décembre 2002).

Aujourd’hui, on y explique avoir agi sous la pression. « Les fuites sont venues du laboratoire, se défend-on. Les télés et les radios expliquaient qu’il y avait de la ricine dans Paris. Nous ne pouvions pas ne pas parler. » La brigade criminelle cache son agacement devant la précipitation du ministère, en se disant « consternée d’avoir tant travaillé pour rien ».

Le parquet explique, lui, que l’enquête préliminaire n’est pas officiellement close. « Par sécurité », il va demander à des laboratoires spécialisés dans l’analyse des éléments végétaux d’asseoir définitivement les derniers résultats. Quant à la section antiterroriste (SAT) de la « Crime », elle doit encore conclure sur l’« escroquerie » que pourrait constituer la présence d’une grande bouteille d’eau minérale, entourée de bandelettes de plâtre, retrouvée avec les deux fameux flacons et deux autres de poudre dans le casier de la consigne. Mise en scène caractéristique, d’après les spécialistes, de faux mélanges chimiques monnayés par des malfrats à prix fort...

Ariane Chemin

Propositions d’exercices pour la classe :
 Quelle est l’attitude du journal Le Monde qui a participé la diffusion de cette fausse information ? Comparez les deux articles, notamment la phrase d’accroche : « Des traces de ricine, un poison violent, ont été relevées, lundi 17 mars, dans deux flacons découverts dans une consigne de la gare de Lyon, à Paris » et « Contrairement aux déclarations de Nicolas Sarkozy ». Le journal assume-t-il une part de responsabilité dans la propagation de la rumeur ?
 L’article du 22 mars est composé de trois parties : la première donne les informations dont on dispose, la seconde extrapole sur l’enquête telle qu’elle pourrait se dérouler, la troisième met en contexte l’événement. Comparez le contexte « terroriste » exprimé dans cet article avec celui proposé à la fin de l’article du 12 avril sur les « malfrats ». Cette mise en contexte est-elle objective ou orientée ?
 Expliquez la raison de la présence de la phrase du premier article : « Pour l’heure, aucun lien n’a été établi avec la guerre en Irak » ? Le journaliste fournit-il des informations qui permettent de supposer qu’un tel lien puisse exister ?
 Identifiez qui des différents protagonistes a diffusé la fausse information : vigiles de la gare de Lyon, SNCF, police judiciaire, section antiterroriste (SAT), laboratoire militaire du centre d’études du Bouchet (Délégation générale pour l’armement - DGA), ministère de l’Intérieur, le ministre de l’Intérieur lui-même ? Pouvez-vous identifier cette source avec certitude ?
 Le journal explique-t-il pourquoi l’analyse des flacons a été confiée à un laboratoire militaire ? Précise-t-il la raison pour laquelle cette analyse a été confiée à la Délégation générale pour l’armement (DGA) qui est chargée d’anticiper les risques militaires et de proposer des programmes d’acquisition de nouveaux matériels pour les armées ?