Présidence de M. Jean-Pierre SCHOSTECK, Président

M. Jean-Pierre Schosteck, président - L’ordre du jour appelle l’audition de M. Hubert Brin, président de l’Union nationale des associations familiales.

(M. le président lit la note sur le protocole de publicité des travaux de la commission d’enquête et fait prêter serment.)

La parole est à M. Brin.

M. Hubert Brin - Permettez-moi de me référer, en substance, à un texte que j’ai écrit voilà quelques mois et dont la philosophie n’a pas été remise en cause par le conseil d’administration qui s’est réuni samedi dernier.

Je rappelle que l’UNAF a vocation à défendre et à représenter toutes les familles, y compris celles qui connaissent des dysfonctionnements. Cela dit, si les familles avaient réellement démissionné, notre société aurait explosé depuis longtemps. Sans doute sommes-nous aujourd’hui dans une période incertaine dont il convient collectivement de prendre la mesure. Cependant, on se trompe lorsqu’on cherche des solutions immédiates à un phénomène durable et profond.

Le « sort d’exclusion » que notre société fait à toute une partie de sa jeunesse laisse à penser que nous n’avons pas besoin d’elle. Comment s’étonner dès lors que ces jeunes détruisent un monde auquel ils pensent ne pas avoir accès ?

D’un point de vue général, plutôt que le terme « démission » des familles, j’emploierai le mot « désarroi » face à une nécessaire et nouvelle affirmation des repères, des plages de liberté et des interdits comme principe de construction de l’enfant, du jeune, comme de toute société. Ce désarroi concerne d’ailleurs une population bien plus large que les seules familles en difficultés.

Nous avons vu se multiplier les arrêtés instaurant un couvre-feu pour les enfants et les jeunes. Aujourd’hui, comme hier, d’aucuns évoquent la suppression des allocations familiales aux familles dont les enfants sont délinquants ou leur placement sous le régime de la tutelle. Outre qu’une telle approche traduit une méconnaissance totale de la philosophie tant des allocations familiales que de la tutelle, je réaffirme qu’elle n’a ni valeur ni sens et qu’il ne s’agit que de solutions inadaptées à un problème réel.

Acceptons d’abord de reconnaître que, lorsque les conditions minimales d’existence ne sont pas assurées, la famille, parents et enfants réunis, ne peut que se mobiliser sur la satisfaction de besoins élémentaires au détriment de toute préoccupation éducative et parfois même de la légalité. La recrudescence très problématique des phénomènes d’incivilité trouve son fondement, pour une part importante, dans le malaise des parents dont la situation sociale est si fragilisée et si dégradée qu’elle hypothèque toute transmission des valeurs de notre société.

La violence urbaine et la délinquance juvénile ne trouveront donc pour partie de solutions durables qu’en prenant en compte le temps nécessaire à l’élaboration d’une politique de prévention sociale et familiale alliée à une tout aussi nécessaire politique de répression -la loi doit s’appliquer- qui ne peut se construire à partir de telle ou telle escalade médiatique.

Il faut cesser de croire que l’importance d’un problème justifie l’urgence dans laquelle des propositions sont avancées en réponse au désarroi de l’opinion publique. En refusant, comme certains le font, de soutenir les rôles structurants de la famille dans l’apprentissage des repères tout comme celui, tout aussi structurant, de la différence des sexes -il faut un équilibre entre les pôles masculins et féminins dans l’éducation des enfants- on brouille les repères eux-mêmes et plus personne n’y retrouve sa place, pas même les institutions.

Nous devons également, me semble-t-il, analyser sereinement mais très sérieusement l’incidence d’un monde qui fonctionne de plus en plus en temps réel sur les comportements des individus dans la gestion de leur pulsion de toute nature. Plus que jamais, il revient aux politiques publiques de donner un sens à la cohésion de notre société au lieu d’être guidées essentiellement par des choix techniques et financiers ou médiatiques.

Une politique familiale globale doit donc être réaffirmée et les parents doivent être aidés, encouragés et soutenus par un discours de vérité et d’exigence. Il me paraît dangereux de déconsidérer les familles pour atteindre l’objectif d’une « reparentalité » car l’exercice de la responsabilité ne peut se faire sans dignité ni liberté. La perception plus exacte des devoirs parentaux ne s’appréhende pas forcément efficacement par la contrainte.

L’idée, par exemple, de placer ces familles sous tutelle accréditerait la thèse selon laquelle celles qui seraient considérées comme démissionnaires devraient être démissionnées. A l’inverse, il serait à cet égard tout aussi dramatique de laisser entendre aux familles dont les prestations sociales sont sous tutelle qu’elles ressortissent inévitablement de phénomènes, comme l’exclusion et la délinquance.

Au regard de l’autre alternative qui est quelquefois proposée, à savoir la suspension ou la suppression des allocations familiales, je dirai que la politique de prestations familiales est aussi un élément constitutif du droit de l’enfant. Les allocations familiales, par exemple, sont un droit ouvert par l’enfant. Ainsi, la valeur philosophique de chacun se trouve symboliquement reconnue par la société quel que soit le statut ou le revenu de ses parents. Je ne peux donc accepter l’idée de suspension ou de suppression des allocations familiales.

Paradoxalement d’ailleurs, après avoir voulu supprimer ces allocations aux familles plus aisées, on en modifierait l’affectation aux plus pauvres ou à celles qui sont le plus en difficultés. Il s’agirait en quelque sorte, après la mise sous conditions de ressources, de la mise sous conditions de civisme. D’autres avaient déjà demandé la mise sous conditions de citoyenneté.

Un droit est un droit ; il ne saurait être érodé par de successives justifications d’opportunité même si celles-ci flattent l’opinion publique. On ne bâtit rien de solide sur l’irrationnel. L’espoir et la confiance en l’avenir peuvent renaître non par l’exercice d’une autorité résultant d’un rapport de force même imposé de l’extérieur mais par le dialogue et la négociation avec les parties considérées dans une égale dignité.

Je demeure encore perplexe face à toute solution visant à faire intervenir un travailleur social, -celui qui saurait -dans chaque famille en difficultés -celle qui par avance ne saurait pas. En revanche, j’estime qu’il convient de soutenir toute démarche qui mobiliserait les parents eux-mêmes, les jeunes et les enfants dans un exercice plus communautaire d’entraide, de solidarité et d’éducation car tout ne peut reposer sur l’école, le travail social, la police ou la justice ; il y a une complémentarité des rôles de chacun, institution et personne. Les mouvements associatifs, au premier rang desquels le mouvement familial, pourraient, à cet égard, être utilement mobilisés.

Enfin, au risque de me répéter, soyons prudents au regard d’une communication qui, en privilégiant l’instant, exacerberait les peurs et mettrait exclusivement en exergue des dysfonctionnements, certes réels, au détriment de la sérénité nécessaire et de la valorisation de toutes les réussites individuelles, familiales et collectives.

Puissions-nous construire l’avenir dans la perspective d’un partage lucide et fraternel des responsabilités et non sur la base de désignations successives de boucs émissaires impuissants à faire valoir leur innocence ou leurs difficultés et dont le visage est parfois si proche du nôtre !

Je me suis donc référé à un texte qui traduit bien la philosophie de l’institution familiale. Mais, dans le même temps, l’UNAF est démunie quant aux propositions à formuler sur un certain nombre de situations actuelles et comprend le désarroi des élus. Le conseil d’administration a travaillé pendant deux heures, samedi dernier, sur cette question et tous les administrateurs avaient relu depuis un mois au moins l’ordonnance de 1945. Il ne veut pas être pollué dans sa réflexion par le climat ambiant et souhaite prendre le temps nécessaire pour avancer des propositions constructives.

Nous avons donc décidé d’engager pendant deux ans une réflexion sur la responsabilité des parents ; comment réapprendre à dire « non » même aux tout-petits, à transmettre les règles du « mieux-vivre ensemble » ? A cet égard, permettez-moi de citer une anecdote.

Dans une école privée -je cite cet exemple non pour fustiger le privé mais pour bien montrer que ce problème concerne l’ensemble de la population- deux élèves de cours préparatoire se sont amusés, depuis la cour de récréation, à lancer des cailloux sur une Espace garée sur le trottoir d’à côté. Au bout de quelque temps, ils ont cassé une vitre. L’équipe pédagogique a décidé de leur infliger deux heures de colle un samedi matin.

Quelle a été la réaction des parents ? Les premiers ont jugé la punition normale car leur enfant avait commis une faute. Mais les seconds ont estimé que la sanction était disproportionnée par rapport à la faute. Pour eux, celle-ci n’était pas si grave ; il ne s’agissait que d’un jeu. Il n’y avait pas eu mort d’homme ! Vous voyez bien à quel point il est nécessaire, par rapport à un certain nombre d’actes d’incivilité, de repartir de très loin pour réapprendre aux parents quelles sont leurs responsabilités et que le « non » est un acte éducatif.

Par ailleurs, le conseil d’administration de l’UNAF est extrêmement sensible à l’idée d’une réflexion approfondie sur les mesures de réparation concernant non seulement les enfants mais aussi les familles. Il a également manifesté son intention de ne pas stigmatiser un espace géographique.

Enfin, il nous semble important de réfléchir de manière approfondie à la valorisation des « réussites paradoxales ». Pourquoi, dans tel ou tel quartier difficile, certaines familles, qui vivent parfois dans des conditions matérielles extrêmement difficiles, parviennent-elles à éviter à leurs enfants d’entrer dans le cycle de la violence et de la délinquance et connaissent des réussites personnelles et professionnelles ?

Concernant la responsabilité des adultes, l’ensemble du conseil d’administration a souligné leur abandon. Partant de là, nous avons réfléchi -et je reprends à mon compte l’expression d’une administratrice de l’UNAF- à la « coveillance » du monde des adultes. Un autre administrateur s’est interrogé sur la possibilité de redonner une autorité aux voisins car si la responsabilité de la famille est en cause, il ne faut pas non plus oublier celle de l’entourage.

S’agissant de la responsabilité des jeunes, le conseil d’administration, tout en sachant que les difficultés sont souvent le fait de quelques-uns, a estimé qu’il fallait malgré tout analyser le rôle de ceux qui ne franchissent pas le pas mais qui n’y seraient pas foncièrement hostiles parce que le monde des adultes ne leur donne pas de repère. Par ailleurs, il a considéré qu’il était nécessaire de valoriser les actions menées par les jeunes.

Et puis est apparu un autre élément, à savoir la responsabilité des médias. Avec la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente, toutes les fédérations de parents d’élèves, tous les syndicats d’enseignants, des associations de défense des droits de l’homme et des associations de travailleurs sociaux, nous avons créé le « Collectif interassociatif enfance, média et dignité humaine ».

Un certain nombre d’éducateurs nous ont informé de l’existence d’un lien assez direct entre le fait que 30 % des enfants écoutent, le matin, la radio pendant une demi-heure, voire trois-quarts d’heure, avant de se rendre au collège et le comportement de plus en plus sexiste des garçons au sein des établissements.

L’UNAF et les adhérents à ce collectif estiment qu’il est désormais nécessaire d’affirmer, sur un certain nombre de sujets, la coresponsabilité des médias. Je pense notamment à la manière dont ils ont rapporté les incendies de voitures à Strasbourg. Là encore, il faudrait analyser leur rôle.

S’agissant de l’ordonnance de 1945, le conseil d’administration de l’UNAF a estimé, à l’unanimité, qu’il s’agissait d’un bon texte. Il faut néanmoins prendre en compte les éléments psychologiques attachés à la datation de ce texte. Parler en permanence de l’ordonnance de 1945, alors que ce texte a été modifié à plusieurs reprises depuis, revient aussi à le décrédibiliser. Il est donc sans doute nécessaire de procéder à une relecture, voire à une réécriture de celui-ci mais sans en changer le fond.

Enfin, le conseil d’administration est aujourd’hui partagé sur les centres fermés. Nous nous efforcerons, d’ici à la fin de l’année, de prendre une position publique sur cette question.

En revanche, il s’inquiéterait de l’octroi aux familles d’un droit d’accès aux dossiers constitués sur elles. Certains membres du conseil d’administration estiment que le comportement et la pratique professionnelle des travailleurs sociaux seraient modifiés dès lors que les familles seraient en mesure de connaître tout ce qui est écrit sur elles dans le cadre d’un dossier précis.

M. Jean-Claude Carle, rapporteur - L’augmentation du nombre d’actes de délinquance et le jeune âge de ceux qui les commettent sont-ils liés à la démission des familles, à ce que vous appelez leur « désarroi » ?

M. Hubert Brin - Nous sommes dans une société qui, du point de vue familial, perd certains repères. Par ailleurs, le père, dans ces familles en difficultés, est très souvent déconsidéré à la suite de ce que certains administrateurs ont qualifié de « violence économique ».

Permettez-moi de citer l’exemple d’une famille qui habite dans un quartier que je connais bien. Le père touche le RMI, la mère n’exerce pas d’activité professionnelle, les deux grands sont dans des galères, seul le petit qui est âgé de huit ans va à l’école. Un soir, ce dernier dit à son père qu’il veut sortir. Celui-ci ne l’y autorise pas. Le gamin lui a alors répondu qu’il était le seul à travailler dans la maison et qu’il avait droit à ses loisirs.

Je sais bien ce que j’aurais fait à mon gosse s’il m’avait répondu ainsi ; cela n’aurait peut-être rien changé mais j’aurais été quelque peu soulagé. Mais, moi, je n’ai jamais touché le RMI et je ne me suis jamais senti dévalorisé dans mon rôle de père. Nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte, en ce domaine, la violence que subissent ces pères et la déconsidération dont ils font l’objet.

De même, nous le savons bien, même si certains me disent parfois que c’est politiquement incorrect, nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte la situation des familles monoparentales. Je ne reviendrai pas sur le droit de la famille. Pour nous, autant le couple parental peut se séparer -c’est une décision d’adultes- autant il n’est jamais possible de divorcer de son enfant. Il est donc nécessaire de réaffirmer le rôle des deux parents quel que soit le devenir du couple parental.

Toutefois, dans les familles monoparentales, un seul parent est confronté à l’éducation quotidienne des enfants. Il est alors nécessaire de mener des actions autour de la responsabilité des parents et de rappeler la responsabilité de l’entourage.

Bien sûr, nous constatons non seulement une augmentation des actes de délinquance mais aussi une diminution de l’âge de ceux qui les commettent. Ce rajeunissement provient de l’évolution des situations familiales ainsi que de l’absence de repères clairement affichés. Et puis, nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’organisation de l’économie parallèle qui conduit certains adultes ayant une connaissance même approximative des règles et des lois à se mettre en réserve et à faire gérer une partie de leurs trafics par des plus jeunes.

Je le répète, nous n’avons guère de propositions concrètes, autres que celles que nous avons déjà formulées par rapport aux allocations familiales ou à la tutelle. Toutefois, s’il est un point sur lequel l’institution évoluerait peut-être le plus, c’est la tutelle. Il faudrait mettre en oeuvre une nouvelle mesure qui soit éducative et contractuelle mais non privative de liberté. Or, la tutelle, dans sa forme actuelle, entre dans ce dernier cadre. Il n’est pas possible d’espérer une « reparentalité » en s’inscrivant dans une telle démarche.

Nous avons bien conscience d’être un peu « courts » une fois notre opposition exprimée à l’encontre de la suppression des allocations familiales même si, depuis deux ans, des réseaux d’écoute, d’accueil et de soutien à la parentalité ont été mis en place. Il s’agit d’ailleurs d’une démarche très intéressante et positive qu’il faut développer. La difficulté -elle ne vous surprendra pas- notée par nombre d’associations locales engagées dans ces réseaux est véritablement d’arriver à faire en sorte que les parents qui sont le plus en difficultés puissent venir s’exprimer.

Cette démarche ne s’inscrit pas dans le cadre d’une action sociale institutionnelle ; elle vise simplement à réapprendre aux parents le métier de parents, à dire « non », à gérer un projet avec leurs enfants, à choisir leur vie et non à la subir.

M. le président - Etes-vous favorable à un élargissement de la tutelle ?

M. Hubert Brin - Comme je l’ai souligné, c’est sans doute le point sur lequel l’institution évoluerait le plus aujourd’hui. Considérer que les familles démissionnaires doivent être démissionnées ne procède pas d’une bonne démarche. En revanche, il est clair que la tutelle adaptée à l’évolution des situations familiales peut être intéressante dans la mesure où il s’agit bien d’une démarche contractuelle, voire un peu coercitive, avec la famille. Mais il ne faut surtout pas la prendre dans le même sens que la tutelle aux prestations sociales « enfants », telle qu’elle existe aujourd’hui, qui relève avant tout de la gestion des allocations familiales.

Il s’agit d’une tout autre démarche qui n’est pas liée aux aspects financiers puisque nous refusons que les allocations familiales soient prises en otage. Il faut réfléchir à une évolution de la tutelle à partir non pas des prestations sociales mais de la responsabilité éducative de la famille.

M. le président - Il peut exister des cas où les allocations familiales sont prises en otage par ceux qui les utilisent à des fins autres que celles auxquelles elles sont destinées.

M. Hubert Brin - La tutelle aux prestations sociales « enfants », telle qu’elle existe aujourd’hui, est effectivement conçue pour des parents qui n’utilisent pas les prestations pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Si nous nous engageons dans une démarche éducative, nous nous inscrivons dans un autre cadre que celui de la seule utilisation des ressources financières.

M. le rapporteur - Je reviens sur vos propos concernant la responsabilité éducative. Lors du tour de France que nous venons d’engager, nous avons entendu dire que le premier signal d’alerte est très souvent donné par l’instituteur ou le professeur : c’est le décrochage scolaire.

Quelles mesures pourraient être prises en ce domaine ? D’une manière générale, les familles se sentent-elles suffisamment associées dans les actions mises en place par les pouvoirs publics, en l’occurrence par l’Education nationale ?

M. Hubert Brin - S’agissant de la relation entre les parents et l’école -je ne parle pas de parents d’élèves- il est clair que, pour une part importante des familles concernées par ces phénomènes, les parents ont eux-mêmes été en situation d’échec scolaire. La rencontre avec l’école est un renvoi permanent à leur échec personnel. Il est donc nécessaire de réfléchir à l’amélioration de la relation entre l’école et ces parents.

Le conseil d’administration de l’UNAF estime qu’il faut sortir de ce monde d’adultes qui en permanence, devant nos enfants, est en train de se critiquer sur la manière dont il conçoit son rôle par rapport à ceux-ci. L’école reproche aux parents de démissionner et de ne pas suivre leurs enfants ; les parents disent que l’école ne respecte pas leurs enfants et ne leur permet pas d’être les meilleurs ; le monde des adultes, dans son ensemble, reproche à l’école et aux parents de ne pas faire leur boulot. S’y ajoute la question des médias parce qu’elle n’est pas neutre dans cette affaire.

M. le rapporteur - Je partage tout à fait vos propos. Comme j’ai l’habitude de le dire, le corporatisme et les caméras cohabitent très bien dans notre pays. Ne faut-il pas contourner la difficulté en l’attaquant au plus près, c’est-à-dire au niveau de l’école ?

M. Hubert Brin - C’est évident.

M. Jacques Mahéas - Je suis très satisfait de vos propos. Vous êtes l’un des premiers à avoir analysé un certain nombre de causes de l’insécurité. Cette approche me paraît importante. En effet, en ce domaine, on examine souvent plus les conséquences que les causes. S’occuper de celles-ci est un travail à long terme. Je comprends donc qu’il vous faille du temps pour prendre une position.

Selon un sondage publié hier sur l’insécurité en Ile-de-France, 62 % des personnes interrogées estiment que les responsables sont les parents ; 30 % montrent du doigt la justice, 29 % les médias, 21 % les hommes politiques, 21 % la police et 18 % l’Education nationale. A la question : quels sont les acteurs de la réussite des jeunes ? les réponses auraient peut-être été les mêmes.

Il est indéniable qu’il existe de plus en plus de familles monoparentales. Mais nous avons aussi, dans nos quartiers difficiles, des familles pluri-culturelles qui introduisent des problèmes venus de l’extérieur, comme nous avons pu le constater lors d’événements nationaux. Avez-vous réfléchi à une coordination de tous ces aspects ? Comment peut-on faire en sorte que les parents n’aient plus peur de ces adolescents ?

Vous avez parlé de réparation. Les TIG vous paraissent-ils une bonne solution ?

Nos assistantes sociales doivent-elles changer leur fusil d’épaule et être plus des conseillères en économie sociale et familiale dans nos quartiers difficiles ?

M. Hubert Brin - Vous avez évoqué la « pluri-culturalité ». Il faut essayer d’analyser les « réussites paradoxales » même dans les familles d’origine étrangère.

M. Jacques Mahéas - Seriez-vous favorable au développement des internats ?

M. Hubert Brin - Nous y sommes plutôt favorables.

Les TIG s’inscrivent dans la réflexion que nous engageons sur la réparation. Mais nous réfléchissons plus à la mise en oeuvre de mesures de réparation familiale et non pas individuelle. Comment intégrer la famille, pas seulement le jeune, dans cette démarche ? Si ce dernier se trouve dans cette situation, c’est aussi parce qu’il y a eu déficience, pour telle ou telle raison, de l’éducation et de la responsabilité parentale.

Les assistantes sociales doivent-elles être des conseillères en économie sociale et familiale ? Il ne s’agit pas tout à fait du même métier. Par ailleurs, il faut mener un ensemble d’actions coordonnées. Vous avez les assistantes sociales, les conseillères en économie sociale et familiale mais aussi les travailleuses familiales. L’important, en ce domaine, est d’avoir une démarche de proximité.

Certes, la tâche des assistantes sociales et des conseillères en économie sociale et familiale est dure mais elle l’est encore plus pour les travailleuses familiales car elles interviennent pendant plusieurs heures au domicile des familles. Elles pénètrent dans leur intimité. L’assistante sociale, quant à elle, reçoit dans son bureau ou se rend au domicile des familles pendant une heure pour discuter avec elles. Il serait très intéressant d’entendre les travailleuses familiales sur ces situations-là.

Mme Michèle André - Je me réjouis que vous ayez décidé de consacrer deux ans à votre réflexion. Il est en effet important que vous vous donniez du temps pour traiter d’un sujet qui n’est pas central pour l’UNAF mais que vous avez à connaître par tel ou tel aspect.

Nous avons encore beaucoup à faire dans le domaine de la parentalité. On croit qu’être parent est quelque chose de naturel. Ce n’est pas tout à fait un métier. A un moment de sa vie, on se retrouve parent sans y être toujours préparé en termes de responsabilité et d’aptitude éducative. Ce n’est d’ailleurs pas le seul rôle des parents.

Il faut que les pouvoirs publics soient très attentifs. Ils doivent non pas se contenter d’expérimentations mais mener des actions plus massives avec des institutions qui jouent et veulent jouer leur rôle pas seulement dans des activités de loisirs mais dans des domaines plus essentiels.

Il me paraîtrait dommage de lier en permanence la délinquance des mineurs aux seules familles en difficultés matérielles. Si l’on effectuait, par exemple, une analyse rapide de la violence en général, on s’apercevrait que la délinquance routière, qui est aujourd’hui l’une des principales causes de mortalité dans notre société, est un mauvais exemple au sens réel du terme.

Un père qui conduit mal, surtout quand il a une puissante voiture et que son gosse est assis sur la banquette arrière, n’est pas un bon exemple. Ce ne sont pas les pauvres familles monoparentales qui n’ont pas de voiture qui donnent ce mauvais exemple. Voilà quelques années, lorsque j’étais au gouvernement, j’ai mené une campagne contre les violences conjugales. Nous avions beaucoup de mal à faire admettre que les femmes victimes de violence n’étaient pas seulement celles qui vivaient dans des milieux sociaux défavorisés. Elles étaient issues de tous les milieux.

Si l’alcool est parfois à l’origine de la violence notamment envers les enfants, il serait trop simple de montrer du doigt ceux qui n’ont pas de grosses situations. Il faut déconnecter ces deux aspects. Réapprendre aux parents à dire « non », c’est leur faire prendre conscience des responsabilités qu’ils doivent toujours assumer à l’égard de leurs enfants.

J’ai apprécié votre volonté de ne pas tomber dans la facilité avec certains slogans simples. S’ils marchaient, nous le saurions et nous les aurions déjà utilisés.

M. Hubert Brin - Je veux de nouveau insister sur la question de l’exemplarité. Il n’est pas concevable que nos enfants puissent intégrer les règles du « mieux-vivre » alors qu’ils sont en permanence confrontés à des adultes qui transgressent ces règles. Il s’agit d’un réel problème.

Je suis sensible à votre discours sur les familles monoparentales car c’est un discours de raison. Il ne faut pas stigmatiser ces familles comme on le fait pour un espace géographique ou un quartier. Néanmoins, il n’est pas possible de ne pas prendre en compte une certaine réalité sociale et sociologique qui conduit des familles monoparentales à être confrontées à ces difficultés. Soyons donc très prudents car nous risquons de décourager, par de tels discours, tous ceux qui, bien qu’ils soient quelquefois dans des situations matérielles très difficiles, prennent leurs responsabilités.

Je citerai un exemple qui peut vous paraître en dehors du sujet mais qui vous montrera notre sensibilité en ce domaine. Il arrive, ici ou là, qu’on fustige l’allocation de rentrée scolaire parce que certains parents en profitent pour acheter un poste de télévision ou un magnétoscope. Soyons, là encore, très prudents. Comment expliquer à une famille qui a peu de moyens, qui gère toute l’année au plus près son budget, qui renouvelle régulièrement les baskets et les jeans de ses enfants qu’elle n’est pas « dans les clous » si elle achète, grâce à cette allocation, un magnétoscope ?

Il ne faut donc pas tout stigmatiser. Mais nous ne devons pas non plus nous voiler la face. Pour reprendre mon exemple, il est vrai aussi que l’allocation de rentrée scolaire qui serait bien utile dans certaines familles pour renouveler la garde-robe des enfants est utilisée à d’autres fins. Soyons conscients des réalités.

Mme Nicole Borvo - Je vous remercie de votre exposé qui est équilibré. Il est bon que vous réfléchissiez à ces problèmes même s’ils n’entrent pas dans vos attributions les plus immédiates. Permettez-moi de dire, entre parenthèses, que je suis toujours scandalisée d’entendre ceux qui ne manquent de rien donner des leçons sur l’utilisation de l’argent à ceux qui manquent de tout.

Vous avez insisté sur les réseaux d’aide à la parentalité. Si je comprends bien, vous êtes favorable à la mise en commun des moyens des adultes à l’égard des jeunes. Jusqu’à présent, nous sommes dans le domaine du facultatif. L’Ecole des parents, que je connais bien, procède d’une démarche intéressante. Réfléchissez-vous, par exemple, à la création de réseaux auxquels pourraient participer les associations familiales ?

Comment créer ces associations là où elles n’existent pas ? Comment les transformer en partenaires obligés d’un certain nombre de structures, ce qui matérialiserait l’idée, que beaucoup peuvent partager, d’une coresponsabilité de nombreux acteurs dans la société ? Il faut une coordination des réponses à ce niveau. Il ne peut pas y avoir de réponse unique ni de réponse répressive. Il faut parvenir à créer cette synergie entre les différents partenaires.

Vous refusez la stigmatisation des familles monoparentales ou des quartiers. Je partage tout à fait ce souci. Il y a une réalité qu’on retrouve encore davantage dans ces familles, qui se caractérisent par l’absence du père. Nous savons que les enseignants du primaire et des collèges, tout comme les travailleurs sociaux, sont très souvent des femmes. Or, la violence est quand même très masculine. Ne faudrait-il pas inciter davantage les hommes à travailler sur le terrain associatif ou professionnel avec les jeunes, en particulier les adolescents ?

M. Hubert Brin - Cette observation, nous l’avons faite également. Dans le cadre d’une famille monoparentale où, pour diverses raisons, les relations avec le père se sont distendues, il est clair que les enfants, pendant une dizaine d’années, ne vont avoir comme pôle de référence adulte qu’un seul sexe. Comme le monde des adultes s’est, je le répète, retiré de la « coveillance », de la coresponsabilité, certains enfants se trouvent donc dans cette situation. Toutefois, depuis quatre ou cinq ans, la situation a évolué.

Pendant des années et des années, on nous a dit, y compris s’agissant de familles de culture différente, que la porte de sortie passait par le biais des femmes. Bien loin de moi l’idée de m’y opposer. Dans le même temps, je constatais en permanence dans les quartiers - c’est une réalité que j’ai vécue personnellement pendant vingt-cinq ans - l’absence du père dans l’éducation des enfants.

Nous devons donc effectivement nous pencher sur le rôle que doivent jouer le père et la mère, lesquels ne peuvent pas avoir des rôles indifférenciés. Si j’ai abordé dans mon propos liminaire la différenciation des sexes, c’est parce que je crois vraiment que nous devons également examiner ces points.


Source : Sénat français