Avec l’affaire Misago, acquitté en signe d’allégeance au Vatican, la justice rwandaise vient de perdre une grande partie de sa crédibilité. A cette dérive de la justice s’ajoute d’autres initiatives politiques inquiétantes qui remettent directement en cause la lutte contre l’ethnisme en tant qu’idéologie.

Le prêche pour la " réconciliation " qui consacre définitivement l’idéologie ethniste, est une de ces initiatives dangereuses. Qui doit se réconcilier, avec qui et pourquoi ? s’interroge le journal rwandais Ukuri. " Est-ce que quelqu’un acceptera de se réconcilier avec un génocidaire qui a exterminé tous les siens ?... Ce malfaiteur doit plutôt être puni de façon exemplaire. Est-ce qu’un Tutsi se réconciliera avec un Hutu innocent qui n’a joué aucun rôle dans le génocide ? (...) Si vous n’avez aucun litige avec personne, il n’y a aucune raison de se réconcilier ! " [1] En effet, de quelle " réconciliation " veut-on parler, si ce n’est celle des ethnies tutsi et hutu ? Le fond de cette impasse a été atteint par la " confession de Detmold " où " chrétiens hutu et chrétiens tutsi " demandent " pardon à Dieu et aux hommes " pour les crimes " exercés par les nôtres " [2]. Une très curieuse façon de vouloir " guérir le Rwanda de la violence " en s’attachant à l’idéologie qui la secrète. La réconciliation est devenu un des principaux arguments avancés pour justifier la libération inconditionnelle et sans jugement des prisonniers (sans dossier, malades, trop jeunes ou trop vieux ou tout simplement bénéficiant de jeux d’influence). Or l’impunité est la manifestation spectaculaire de la réussite de l’entreprise d’extermination. Elle signe la victoire de ses concepteurs, tant Rwandais que Français. Dernier avatar de l’idéologie ethniste, la " réconciliation " ne signifie rien d’intelligible si ce n’est la consécration définitive de l’idéologie qui a conduit au génocide. Est-ce la bonne méthode pour lutter contre le racisme ? Une meilleure méthode serait plutôt de faire fonctionner la justice.

En ayant institué un " ministère de la Réconciliation " et en organisant en grande pompe un sommet national sur l’unité et la réconciliation du 16 au 22 octobre 2000, le gouvernement rwandais s’aligne sur la position de l’Église catholique. En février 2001, cette dernière a mis en scène le spectacle affligeant de " la veuve reconvertie de Musha " lors de son Jubilé consacrant le " premier centenaire de l’évangélisation du Rwanda " [3]. Dans le grand stade de Kigali, en présence de l’envoyé spécial du Pape, le Cardinal Roger Etchegarray, des milliers de Rwandais ont assisté à la confession publique de Niragire, veuve de la paroisse de Musha. " [Elle] a demandé publiquement pardon à tous les Hutu du Rwanda pour son acharnement à vouloir chercher la Vengeance contre tout membre différent de son ethnie (sic) coupable d’avoir massacré son marie et ses enfants mâles ", ainsi que l’écrit triomphalement le journal de l’Église Kinyamateka [4]. Le piège ethnique semble s’être refermé sur le Rwanda.

En février 2000, le secrétaire général du FPR, Charles Muligande, participe à la " journée d’action de grâce et de prière ", organisée par l’Assemblée des Eglises Pentecôtistes du Rwanda (ADEPR), avec la présidente de la Commission nationale pour l’unité et la réconciliation [5]. Faut-il rappeler aux fidèles rwandais que la Sainte Vierge avait annoncé lors de ses apparitions à Kibeho en mai 1994 que " le très bon parent Habyarimana a été reçu au ciel " [6] ? L’une des collégiennes mystiques de Kibeho, présentée comme un médium communiquant avec la Mère de Dieu, a déclaré sur Radio-Rwanda : " Le Christ n’aime pas qu’on tue bien sûr. Mais la Vierge Marie va intercéder auprès de son fils pour qu’il nous comprenne " [7]. Le gouvernement du Rwanda se fourvoie en utilisant la religion de la même façon que la dictature du très catholique Habyarimana. Veut-on recommencer en 2001 l’ancienne théocratie rwandaise et dédier à nouveau le pays au " Christ Roi " comme l’avait fait Mutara III ? Tout le monde en connaît les conséquences. Trop de compromissions avilissantes avec une Église catholique et des sectes religieuses minées par leur alliance avec le Hutu Power ont été acceptées par le gouvernement. Où sont passés les idéaux laïcs, anti-ethniste et panafricaniste du FPR ?

(J.P.G.)

[1] Ukuri n°128, cité par Grands Lacs Hebdo du 25 octobre 2000.

[2] Guérir le Rwanda de la violence. La confession de Detmold de Rubayiza Fulgence, L’Harmattan, 1998.

[3] Centième anniversaire de l’inauguration de l’église de Save le 8 février 1901.

[4] Kinyamateka n°1569 du 1er février 2001, page 10. Article de Ferdinand Murara : " Si Dieu est mort à Auschwitz, il est ressuscité à Musha ".

[5] Le dimanche 20 février 2000, ARI/RNA n° 182 du 17 au 23 février 2000.

[6] Grands Lacs Hebdo n°233, 19 février 2001.

[7] Rapporté par Monique Mas, Paris-Kigali, 1990-1994, L’Harmattan, 1999, page 517.