Il est rétrospectivement accablant, devant l’ampleur et l’horreur du drame qui s’est déroulé pendant trois mois, de relire la presse française de cette époque. La couverture a été minimaliste. Une impression d’insignifiance en ressort, comme si, effectivement, dans certains pays, un génocide ce n’est pas très important. En 1994, comme d’autres, je courais bouleversé au devant de la moindre information, acceptant tout, buvant tout. A froid, un million et demi de cadavres plus tard, seule la démission médiatique apparaît, avec derrière, en transparence, une complicité dans un crime contre l’humanité. Dans ce tableau affligeant, Le Monde a une position particulière. Ce journal s’est illustré par son alignement sur des positions ostensiblement " pro-gouvernementales ", répercutant aussi bien le point de vue du gouvernement intérimaire génocidaire rwandais que celui du gouvernement français qui le soutenait. Des historiens et des universitaires ont, eux aussi, fait cette constatation [1]. Le hasard m’a fait découvrir récemment (en août 2001) un important travail de recherche réalisé en 1996, dont j’ignorais jusque là l’existence. Il est entièrement consacré à la comparaison des journaux La Croix, L’Humanité et Le Monde à travers leur couverture du génocide rwandais [2]. Ne le cherchez pas au Centre de Recherche Africaine de la rue Malher qui disposait des deux seuls exemplaires disponibles : il n’y est plus, probablement volé par un étudiant soucieux de défendre la réputation de son quotidien favori. L’assujettissement des médias au pouvoir est une banalité à laquelle on ne fait plus attention. Devant un génocide elle devient hideuse. Pour l’avoir dénoncé dans Un génocide secret d’État, les Éditions Sociales et moi avons été poursuivis en justice par un trinôme constitué du journal Le Monde, de Jacques Isnard et de Jean-Marie Colombani [3].

De leur côté les hebdomadaires satiriques ont montré leur mépris ordinaire pour le continent noir à travers leur vision " humoristique " du drame rwandais. Deux éditoriaux de Philippe Val dans Charlie-Hebdo ont sauvé la face, mais n’ont pas effacé le mépris raciste perceptible de certaines caricatures. Pratiquement seul dans l’ensemble des journalistes français, Daniel Mermet, avec son émission " Là-bas si j’y suis " sur France-Inter, a su restituer, en temps réel, l’ampleur et la réalité de cette tragédie [4]. Il faudra attendre Goma et l’épidémie de choléra pour intéresser les médias. On verra plus loin le déferlement médiatique organisé en faveur de ceux qu’on qualifiait de " réfugiés " et qui incluaient les auteurs et les planificateur des grandes tueries de masse du printemps 94. La couverture médiatique a été alors inversement proportionnelle à l’indifférence qu’ont suscitée les victimes du génocide. L’ampleur et la généralisation du phénomène montre à l’évidence qu’il ne peut pas s’agir d’un simple concours de circonstances. L’exemple de La Croix est représentatif : ce journal qui n’a publié aucune photo de massacres du génocide, étale le 23 juillet l’image des victimes du choléra en première page. Son rédacteur en chef, Noël Copin, justifie ce choix : " La Croix l’Evénement s’est fixé comme règle de ne pas publier dans sa page Une des photos de morts. Par respect. Mais il est parfois nécessaire de se placer en face des réalités les plus atroces. Il était nécessaire de voir les charniers des camps d’extermination pour prendre vraiment conscience de l’horreur du nazisme et en garder la mémoire. Il est nécessaire aujourd’hui de voir les fosses communes où l’on entasse les corps des réfugiés rwandais frappés par le choléra " [5]. Noël Copin compare les morts du choléra à ceux des camps d’extermination nazi, après avoir soigneusement dissimulé les images de ceux du génocide. Le cas du Rwanda devrait servir d’exemple type de la faillite du " devoir d’informer " dans les écoles de journalisme.

(J.P. Gouteux)

[1] Le génocide rwandais et Le Monde : information ou désinformation ? Le point de vue d’universitaires et de chercheurs. Dossiers et documents de Liaison-Rwanda, septembre 1999. Ce recueil reprend des extraits de divers articles et communications. Disponible à Liaison-Rwanda,.

[2] Isabelle Gaudin : " Les crises rwandaises depuis 1959 vues à travers La Croix, L’Humanité et Le Monde ", Mémoire de Maîtrise, Université Paris I Sorbonne, novembre 1996.

[3] Voir Le Monde, un contre-pouvoir ?, L’Esprit Frappeur, 1999.

[4] Le titre de cet émission est précisément : " Rwanda sous silence ", France-Inter, juin 1994.

[5] Noël Copin, " Réfugiés rwandais : l’extrême urgence ", La Croix du 23 juillet 1994, page 1