« Irak : les chemins de la reconstruction »

Irak : les chemins de la reconstruction.
Le Monde (France)
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[AUTEUR] Dominique de Villepin est le ministre français des Affaires étrangères.

[RESUME] L’Irak vient de tourner une page de son histoire, mais un enchaînement tragique de violences obscurcit l’espoir d’un avenir meilleur. Du fait de l’absence de perspective politique, le risque est réel de voir se perpétuer un engrenage de l’échec.
Nous nous félicitons de la volonté d’ouverture de George Bush, mais les avancées restent limitées. Nous avons tous le même objectif : la stabilité et la reconstruction de l’Irak. Mais la démarche sécuritaire ne mène à rien. Quelle que soit la bonne volonté de chacun, la présence étrangère constitue en elle-même un point de fixation. Il faut déterminer une échéance à cette période de transition, respecter le sentiment national irakien et éviter de renforcer les communautarismes. Cela ne signifie pas un départ immédiat des forces de la coalition, ni d’ailleurs un accroissement des effectifs militaires. L’essentiel est maintenant un mandat précis de l’ONU et une accélération de la formation d’une armée nationale irakienne sur le modèle afghan. À terme, nous devons parvenir à une répartition des tâches où la sécurité extérieure serait prise en charge par l’ONU et la sécurité intérieure par les autorités irakiennes.
Il faut constituer un gouvernement provisoire irakien, découlant des instances actuelles, mais pour un délai très court. Un envoyé personnel des Nations unies organiserait des consultations entre la coalition, les institutions irakiennes et les pays de la région. Il établirait un calendrier pour achever cette transition politique. Un projet de texte devrait être soumis avant la fin de l’année afin que des élections puissent avoir lieu d’ici le printemps 2004.
La France est prête à prendre ses responsabilités dans ce cadre. Dès samedi, nous nous retrouvons à Genève avec les membres permanents du Conseil de sécurité et le secrétaire général Kofi Annan dans un esprit de dialogue. C’est un défi sans précédent qui nécessite de renoncer aux partis pris idéologiques. La reconstruction de l’Irak est un devoir partagé.

« Irak : le monde s’introduit dans l’après-guerre »

Irak : el mundo se involucra en la posguerra
Clarin (Argentine)

[AUTEUR] Mikhaïl Gorbachev est ancien président de l’Union soviétique.

[RESUME] Le président Poutine a fait savoir qu’il était prêt à passer une résolution à l’ONU pour l’envoi d’une force internationale. C’est une position magnanime et d’une grande responsabilité. Nous savions que la Russie se positionnait du côté des Français et des Allemands : la légitimité internationale ne peut venir que du Conseil de sécurité.
L’intervention en Irak, sous couvert d’exportation de la démocratie, n’a conduit à aucun résultat (excepté la destitution de Saddam Hussein) et peut amener à une catastrophe politique, militaire et humanitaire. Washington a fait une autre erreur en plaçant un gouvernement en Irak qui n’est pas légitime pour les Irakiens. Les coûts de la reconstruction sont un abîme. Avant que ce désastre s’installe, l’administration est obligée de passer par une intervention de la communauté internationale. Même si on peut considérer que les États-Unis sont responsables des problèmes auxquels ils sont confrontés, la communauté internationale doit prendre une décision pour le bien des Irakiens et la stabilité de toute la région.

« Maintenant que vous avez besoin de nous, nous avons quelque chose à dire »

Now that you needd us, we have something to say
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Dominique Moïsi est membre de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur au Collège d’Europe à Varsovie. Il est membre du Groupe de Bilderberg.

[RESUME] George Bush a finalement concédé ce que l’Europe attendait : les États-Unis ne peuvent pas continuer seuls en Irak. Mais la nouvelle proposition française a été décrite par Colin Powell comme « totalement irréaliste ». C’est, pour les Français, une conséquence du traumatisme de la guerre d’Algérie.
Reconnaissons qu’une défaite en Irak serait catastrophique pour la communauté internationale. Nous sommes tous confrontés aux mêmes menaces. Mais si les États-Unis tendent la main à la France, elle doit la saisir, car personne ne bénéficierait d’un échec en Irak. Le courageux Tony Blair est seul dans son pays ; l’Allemagne suit la France ; la France est isolée dans son opposition verbale. Les États-Unis doivent tirer les leçons de l’expérience française en Algérie. Vouloir démocratiser le Proche-Orient peut revenir à favoriser les anciens pouvoirs coloniaux.
Ce qui est perçu comme une « occupation étrangère » peut vite créer un nouveau Liban par des réflexes communautaires. Un échec en Irak serait aussi terriblement néfaste à la feuille de route. « L’idéologie de la technologie » de Rumsfeld et du Pentagone montre clairement ses limites. La semaine dernière, des soldats américains ont tué par erreur huit policiers irakiens ; ce genre d’actes fait passer des libérateurs pour des oppresseurs. La guerre d’Algérie nous a montré qu’une occupation longue débouche sur un désastre. C’est pourquoi la France veut une nouvelle résolution de l’ONU et une nouvelle division des responsabilités.
Mais Paris croit-il ce qu’il défend ou cherche-t-il un alibi pour ne pas participer ? Je suis, en fait, peu convaincu par l’alternative française, mais c’est déjà un essai. Le temps est venu d’appliquer ce que John Foster Dulles appelait « une réévaluation déchirante » de nos positions respectives.

« Nous devons être prêts à payer les coûts »

We must be willing to pay the costs
The Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Jeffrey H. Smith est ancien conseiller général de la CIA.

[RESUME] Dans notre démocratie, le peuple doit comprendre les politiques de notre nation et s’engager avec elles. Nous devons être prêts à en payer le prix par le sang et l’argent.
Le Congrès devrait approuver la requête du président. Mais nous devons voir plus loin encore : nos forces armées doivent avoir davantage de soutiens financiers en Irak, en Afghanistan, mais aussi en Corée et partout où la forte présence américaine est nécessaire. Il est utile d’accroître les taxes pour financer ces mesures. Si nous ne répondons pas à ces besoins, les coûts en dollars et en vies seront plus grands et les politiques échoueront. Les sacrifices ne doivent pas être vains. Des vétérans de l’armée le demandent, de même que les hommes et les femmes restés dans les cimetières nationaux.

« Recherchons une stratégie américaine de sortie de l’Irak »

Wanted : A U.S. exit strategy for Iraq
Japan Times (Japon)

[AUTEUR] Doug Bandow est membre du Cato Institute et auteur de Tripwire : Korea and U.S. Foreign Policy in a Changed World.

[RESUME] Le nombre de morts américains en Irak a dépassé celui de la guerre du Golfe. Malgré les déclarations de George W. Bush, l’administration doit trouver un plan pour sortir de l’Irak.
Aujourd’hui, 163 000 soldats, dont 139 000 Américains, essayent de maintenir l’ordre en Irak. Et la situation n’est pas sécurisée puisque des Américains meurent quotidiennement.
Sur 33 brigades de combat actives, 21 sont déployées, dont 16 en Irak, 2 en Afghanistan, autant en Corée du Sud et une dans les Balkans. Le temps des missions de « maintien de la paix » a été doublé. Face à cela, appeler des réservistes est une bien pauvre option. Certains ont déjà servi plus d’un an et leurs départs ont souvent provoqué de ruineuses pertes de revenus. Les camions de l’Army en Irak étaient ornés de : « Un week-end par mois mon cul ! » Le corps des marines pourrait aussi être appelé, mais c’est une petite force (175 000) préparée à des actions ponctuelles.
Internationaliser l’occupation pourrait aider, mais la plupart des contingents étrangers sont petits et dépendants des États-Unis. Et si les conflits s’aggravent, d’autres nations vont se retirer petit à petit, comme le Japon est en train de le faire.
Le mieux est d’encourager le gouvernement irakien. Mais un Conseil de gouvernement dominé par des émigrés semble difficilement apte à stabiliser le pays. De plus, les coopérations entre les forces américaines et irakiennes sont pauvres.
Le mieux serait donc de redéployer nos forces de la Corée du Sud et des Balkans. De même, les objectifs américains en Irak doivent être plus modestes. L’expérience bosniaque n’inspire pas confiance. L’administration doit donc aider l’autodétermination des Irakiens et développer une stratégie de sortie.

« La guerre au terrorisme n’est pas un choc de cultures »

The war on terror is not a clash of cultures
The Age (Australie)

[AUTEUR] Alexandre Downer est le ministre australien des Affaires étrangères.

[RESUME] Les terroristes inspirés par l’islam sont une menace pour l’Occident, mais surtout pour les musulmans. Cela fait dix ans que l’expression de Samuel Huntington le « choc des civilisations » est rentrée dans le vocabulaire populaire. Cette idée a été exacerbée par le 11 septembre. Mais je pense que le 11 septembre n’est pas la réalisation de la vision d’Huntington.
L’islam s’est répandu dans notre région et dans le Sud-Est asiatique, mais sans que cela n’ait de rapport avec l’émergence d’islamistes terroristes. Le poseur de bombes de Bali ne représentent pas plus la majorité des musulmans du Sud-Est asiatique qu’Ousama Ben Laden ne représente celle du monde arabe. La réalité de l’islam est modérée, pluraliste et tolérante. Les deux grandes organisations ont même joué un rôle central dans la transition démocratique de l’Indonésie. Alors que les extrémistes reprennent la thèse de Huntington, les musulmans comprennent qu’ils sont aussi menacés. L’important dans la tête des terroristes n’est plus le résultat politique, mais bien l’acte de violence en lui-même.
Le choc n’est pas entre les cultures, mais entre les modérés et les extrémistes, entre la tolérance et l’intolérance. Musulmans et non-musulmans ont travaillé ensemble contre le terrorisme. Dans le même temps, des efforts pour construire des ponts entre les cultures continuent. Cette année, nous avons formé, outre un programme d’échange avec l’extérieur, un Conseil pour les relations arabo-australiennes afin de mieux comprendre et d’échanger avec les pays arabes. Je ne pense pas que la pauvreté soit la cause du terrorisme, mais il est important de montrer aux gens ordinaires qu’il existe des alternatives politiques à l’extrémisme. Le monde islamique a aussi un rôle à jouer en condamnant les terroristes tout en assumant son identité.

« Les terroristes trahissent nos valeurs »

Terrorists Betray our values
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] Abdullah II est roi de Jordanie.

[RESUME] Cette année, des Jordaniens comme des Américains ont été tués par des terroristes. Mon peuple est, en fait, le premier à souffrir de ceux qui recherchent le pouvoir par la force en justifiant trompeusement leurs actions par l’islam. Selon un récent sondage, beaucoup d’États-uniens pensent que l’islam encourage la violence. C’est une fausse idée qui nous divise au moment même où nous devrions nous rassembler. Le prophète Muhammad - la Paix soit sur Lui - disait que la vraie guerre sainte était dirigée contre soi-même. Les atrocités des extrémistes font violence aux enseignements de l’islam.
Bien avant la Convention de Genève, les soldats musulmans avaient déjà des lois strictes pour protéger les civils. L’âge d’or de l’islam était dirigé par des rationalistes, de tradition libérale et multiethnique et dont les idées ont pavé la route de la Renaissance européenne. L’œcuménisme régnait dans les cours royales. La Jordanie est inspirée par ces valeurs qui construisent une société civile ouverte, libre et démocratique.
En 2003, il y a plus d’un milliard de musulmans dans le monde, et leur grande majorité est un peuple de paix. Notre sol est celui des trois grandes religions monothéistes ; nous défendons la tolérance, la justice et le progrès.
J’étais cette semaine à Washington pour rencontrer George W. Bush et le Congrès au sujet de nos buts communs. Les succès à venir nécessitent notre plein investissement et notre unité. Les seules personnes qui profitent des divisions sont les extrémistes. Ne créons pas plus de violence qu’il n’en existe déjà ; nous avons besoin de nous unir comme des alliés, des partenaires, des amis.

« Une tragédie américaine »

An American Tragedy
The Washington Times (États-Unis)

[AUTEURS] Mgr Melvin G. Talbert est membre du Conseil oecuménique de l’Église Méthodiste Unie. L’imam Feisal Abdul Rauf est fondateur de la société ASMA. Marla J. Feldman est directrice de la Commission pour l’Action Sociale du Judaïsme Réformé.

[RESUME] Il y a deux ans, Mark Anthony Stroman tuait Waqar Hasan, un Pakistanais innocent en instance de devenir citoyen américain. Il déclarait qu’il avait fait ce que « chaque Américain veut faire mais ne fait pas ». Lors de sa défense au tribunal, il brandissait un drapeau américain.
En conséquence de la mort de Hassan, sa veuve et ses deux orphelines sont menacées d’expulsion si le Congrès ne leur accorde pas de dérogation à la loi sur l’immigration. En tant que dirigeants religieux des trois monothéismes, nous pensons que laisser cette famille être déportée est incompatible avec les valeurs des États-Unis. Hasan est clairement une victime du 11 septembre. Sa famille avait construit sa vie dans notre pays depuis neuf ans, mais n’avait pas le statut qui leur aurait permis d’accéder à la citoyenneté. Au moment de l’assassinat, ils avaient la carte verte qui leur garantissait une éventuelle citoyenneté.
Bien que les événements du 11 septembre nous aient ouvert les yeux sur les dangers du terrorisme, nous ne devons pas les fermer devant l’injustice. Nous espérons que le Congrès prendra ses responsabilités. Cela éviterait de nouvelles tragédies et servirait de symbole du respect de nos valeurs au reste du monde.

« Les actions américaines envoient un mauvais message à l’Afrique »

U.S. actions send a bad signal to Africa
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEUR] Shehu Sani est un ingénieur agricole emprisonné à vie au Nigeria en raison de ses activités de défense des Droits de l’homme.

[RESUME] Le monde a bien changé depuis le 11 septembre, mais le changement est grotesque. Cela est particulièrement visible en Afrique, où les dirigeants autoritaires ont tiré beaucoup de leçons des nouvelles politiques :
- User de la guerre contre le terrorisme pour justifier les actions contre l’opposition. Les platitudes des discours de George W. Bush ou d’Ariel Sharon sont devenues les phrases favorites des responsables africains.
- Faire un compromis entre les droits des citoyens et les exigences de la sécurité nationale. Le Patriot Act ou les nouvelles lois sur l’immigration en Royaume-Uni ont inspiré les dirigeants africains qui envahissent davantage la vie privée.
- Les Nations unies sont aujourd’hui évitables et la Cour pénale internationale (CPI) est méprisée depuis que les États-Unis et le Royaume-Uni ont lancé cette guerre en Irak sans accord international. Par exemple, Charles Taylor peut refuser de répondre de ses crimes de guerre.
- Les détentions spéciales à Guantanamo et dans les prisons américaines de Talibans ou de membres d’Al Qaïda ont justifié la tyrannie en Afrique (en Égypte, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou encore au Burkina Faso.)
- L’accroissement des budgets de défense a exacerbé les tendances mégalomaniaques des leaders africains, qui s’arment toujours plus au détriment des résolutions des problèmes alimentaires.
Il y a néanmoins une leçon positive de l’après 11 septembre : les manifestations contre la guerre ont lancé des messages de respect des lois internationales, des droits de l’homme et de la paix dans le monde.

« Devenir citoyen du monde global »

Devenir citoyen du monde global
Le Monde (France)

[AUTEUR] Ricardo Lagos est président du Chili.

[RESUME] Nous sommes au seuil d’un nouveau cycle majeur dont les normes doivent être revues. Il faut adapter nos institutions aux nouvelles réalités. La globalisation est une réalité qui doit s’étendre au bénéfice des grandes majorités dans une logique de citoyenneté globale. En 2002, la Cépal (Commission économique des Nations unies pour l’Amérique latine) a souligné les déficiences du processus actuel et mis au jour trois objectifs clés :
- garantir une fourniture adéquate de biens publics globaux,
- construire une citoyenneté globale,
- résoudre les asymétries.
Nous voulons une société démocratique dont les politiques publiques soient décidées par les citoyens. Pour cela, le développement est à concevoir différemment : la croissance économique n’assure pas le développement. Les politiques publiques ont leur mot à dire sur les fonds pour le développement, le partage des pouvoirs au niveau international, l’équité des règles de concurrence. Il est essentiel de réguler la globalisation.
Il faut des politiques particulières pour les pays pauvres et les plus petits et une délimitation claire des compétences entre régions, nations et institutions mondiales. Les critères de résolution des crises doivent être les mêmes dans le Nord et dans le Sud, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Certains pays ont besoin d’aides, d’autres comme le mien d’une concurrence juste. Les pouvoirs spéciaux issus de la victoire de 1945 n’ont plus lieu d’être. Nous devons suivre une autre voie, guidée par l’équité.

« Les avantages économiques ne sont pas suffisants »

Economic advantage is not enough
The Independent (Grande-Bretagne)

[AUTEUR] Karol Wojtyla est souverain de l’État de la Cité du Vatican et pape de l’Église catholique sous le nom de Jean-Paul II. Ce texte est tiré d’un discours prononcé à Bratislava.

[RESUME] L’histoire religieuse et civile de la Slovaquie a été écrite avec la contribution des témoignages des Évangiles. Mon souhait est de lui rendre hommage. L’histoire de ce pays peut être vue comme l’histoire de la fidélité au Christ et à son Église.
Dans un futur proche, votre pays deviendra un membre à part entière de la Communauté européenne et pourra contribuer à la construction d’une nouvelle identité européenne grâce à sa riche tradition chrétienne. Il ne faut pas se satisfaire des seuls avantages économiques. Seulement en construisant une société plus respectueuse de la vie humaine, en promouvant la famille, en cherchant le Bien commun et en étant attentifs au plus faibles, un avenir fondé sur la richesse pour tous, sera garanti. Mon désir est d’embrasser tous les fils et les filles de Slovaquie, ensemble avec toutes les minorités nationales et les différentes religions.
Sachez que le Pape pense à chacun de vous et prie pour vous tous.