« Le cynique stratagème irakien de la Maison-Blanche »

White house’s cynical Iraq Ploy : « Misspeak » first, « correct » it later
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] Robert Scheer est professeur à l’École Annenberg de Communication.

[RESUME] Il est difficile de croire à autre chose qu’à un mensonge calculé quand Paul Wolfowitz salit la mémoire des victimes du 11 septembre en exploitant leurs morts dans une optique de propagande. Le lavage de cerveaux des Américains est tel qu’il est dur de laisser la vérité apparaître soudainement.
Samedi, le vice-président Dick Cheney a admis qu’il avait menti et qu’ils n’ont « jamais vu de preuve que Saddam Hussein possédait des armes nucléaires. » La méthode est simple : on dit ouvertement ce que le peuple doit croire, puis on fait des correctifs discrets. Wolfowitz s’en est servi pour prouver les rapports entre Saddam Hussein et Al Qaïda, Colin Powell pour brandir la menace d’armes chimiques… L’ancien directeur des opérations anti-terroristes de la CIA, Vincent Cannistraro, témoignait devant le Sénat : « Il n’y avait pas d’informations tangibles liant Saddam Hussein au terrorisme international avant la guerre. Maintenant, nous avons créé les conditions qui ont fait de l’Irak l’endroit où on attaque les Américains. »
Après tout, Wolfowitz était un visionnaire quand il disait que l’Irak était le « front central » de cette guerre au terrorisme. Dès 1992, il avait préparé « les interventions militaires préventives » lorsqu’il était sous-secrétaire à la Défense. La guerre que nous vivons est même présentée comme un combat sans coût. Wolfowitz s’était engagé à aider à la reconstruction de l’Irak ; il en est revenu. Et maintenant que nous avons défié l’opinion mondiale, il sera difficile de convaincre pour qu’on nous vienne en aide.
60 % des Américains se prononcent contre la proposition de George W. Bush de hausse des budgets de guerre. Peut-être que les Américains ont finalement pris conscience du caractère lâche et stupide des actions commises au nom de notre protection.

« L’Irak ne doit pas devenir un cliché des abus des richesses pétrolières »

Iraq doesn’t have to become a cliché of oil-wealth excess
Christian Science Monitor (États-Unis)

[AUTEUR] Bruce Everett était le responsable régional pour le Proche-Orient du département de gaz naturel d’ExxonMobil, de 1992 à 1997. Il est maintenant professeur à l’École Fletcher de l’Université de Tufts, près de Boston.

[RESUME] De nombreux activistes des droits de l’homme et de l’environnement dénoncent l’exploitation pétrolière. Mais, en Irak, le « fléau du pétrole » peut permettre au pays de devenir libre et prospère à la condition que les revenus pétroliers aillent directement dans les mains des citoyens.
Voir le pétrole comme un fléau est incompréhensible, vu la richesse qu’il produit. Le problème n’est pas l’argent en lui-même, mais la mauvaise gestion : dans la plupart des pays exportateurs de pétrole, les revenus du pétrole sont contrôlés par l’État. L’OPEC est plus qu’un cartel, c’est une puissante institution socialiste du tiers-monde. Comme à Cuba, en Corée du Nord, au Vietnam ou dans l’ex-URSS, le modèle de l’OPEC va contre les intérêts des citoyens :
- les politiciens s’allouent des privilèges économiques,
- la concentration d’argent encourage la corruption et le vol,
- les entrepreneurs savent mieux placer l’argent dans l’économie que les États.
Les réserves de l’Irak sont énormes, mais ce potentiel a été négligé et mal géré depuis trente ans. Après avoir sécurisé ses infrastructures, le pays devrait se tourner vers l’économie de marché. Au mieux, les compagnies nationalisées sont inefficaces ; au pire elles gaspillent de l’argent.
Mais cela ne veut pas dire qu’on laisse ce contrôle et ce revenu à des étrangers. Le gouvernement irakien pourrait taxer des revenus et, n’ayant pas d’utilité à les réinvestir dans ces industries puisque les entrepreneurs le feraient, pourrait les injecter dans l’économie nationale. Contrairement aux propositions de Paul Bremer, l’administrateur américain, Hernando do Soho, président de l’Institut pour la liberté et la démocratie à Lima, soutient l’option de la liberté d’entreprise et de la propriété privée. Je suis cette idée car elle permettrait aux Irakiens de recevoir les bénéfices de l’exploitation de leur sol.
Plus que de répondre aux besoins basiques, cet argent offrirait au pays une opportunité de développement.

« La démocratie ne s’installe pas avec des missiles de précision »

Democracy doesn’t come from precision missiles
International Herald Tribune (États-Unis)

[AUTEUR] Chris Patten est le commissaire de l’Union européenne pour les relations extérieurs. De 1992 à 1997, il était le dernier ambassadeur britannique à Hong Kong.

[RESUME] La démocratie est universelle et n’est en aucun cas une spécificité culturelle. Mais elle doit venir de la société même, surtout pas de l’extérieur et encore moins par la force. La liberté est une aspiration humaine qui n’est en contradiction, ni avec l’Islam ou la chrétienté, ni avec le confucianisme.
Les économies de marché requièrent la transparence. Les dictatures mènent souvent à un désastre économique. L’an dernier, le programme de développement des Nations unies montrait, concernant le monde arabe, que le manque de participation effective était à la racine des problèmes d’illettrisme ou de pauvreté des systèmes de santé.
Mais, ceci dit, les pays occidentaux devraient se rappeler des avertissements de Robespierre sur les « missionnaires armés. » La démocratie ne s’exporte pas vers les pays islamiques au moyen de missiles de précision.
Pour Paul Wolfowitz, la démocratisation du Sud Est a été possible dès lors que le président des Philippines, Ferdinand Marcos, a été destitué en 1986 ; c’est au regard de ce modèle que la chute de Saddam Hussein paraissait un espoir pour la démocratisation du Proche-Orient. Et beaucoup partagent cet optimisme. Je serai plus proche pour ma part de l’historien Jacob Burckhard qui montre que la chute d’un tyran n’amène pas systématiquement la liberté.
À mon avis, la liberté de commerce, des aides généreuses et des liens étroits avec nos alliés encourageraient l’établissement d’un ordre libéral dans le monde arabe. L’Europe a pour objectif de créer une zone de commerce libre autour de la Méditerranée d’ici 2010. Ouvrir ses propres marchés créerait des emplois et encouragerait la bonne gouvernance. Une assistance économique accrue est nécessaire et l’agent doit se diriger vers ceux qui défendent les droits de l’homme et une réforme politique. La Turquie est le bon exemple de démocratie alliée à un islam modéré. Et l’Ouest doit cesser de soutenir les régimes arabes oppressifs.

« Israël/Palestine : tout changer pour que tout change »

Israël/Palestine : tout changer pour que tout change
Le Monde (France)

[AUTEUR] Shlomo Ben Ami est ancien ministre israélien des Affaires étrangères.

[RESUME] Aucun plan de paix n’a jamais eu une vie aussi courte que la feuille de route et n’a dégénéré aussi vite en une guerre totale. L’idée d’Ariel Sharon est désormais de se débarrasser de Yasser Arafat, mais je crains que le mettre complètement à l’écart aille à l’encontre du but recherché. Il reste une source d’autorité et de légitimité pour un peuple désorienté. Changer le dirigeant ne fera pas changer les aspirations nationales fondamentales des Palestiniens.
La seule solution est un mandat international pour un État palestinien démocratique, ce qui est essentiel pour la paix, et pour veiller au respect des engagements israéliens. Pour un tel mandat, il faut cependant abandonner l’idée d’un processus par étapes. Par son manque de précision, la feuille de route est une incitation permanente à dicter la nature de l’accord définitif par des actions unilatérales (le mur d’un côté, le terrorisme de l’autre.)
L’Autorité Palestinienne ne pourra s’occuper du Jihad et du Hamas qu’à partir du moment où le peuple sera convaincu que le terrorisme est un obstacle à un accord définitif. L’idée de « frontières temporaires » par exemple ne peut répondre à cette exigence.
Un accord librement consenti n’est simplement pas possible. La « panacée » d’une séparation unilatérale d’Israël est aussi une illusion. Il y a une opportunité d’un soutien actif panarabe et européen, du fait des peurs liées à la guerre en Irak et aux menaces de Ben Laden. George W. Bush a compris que tout projet de « restructuration » du Proche-Orient ne pouvait que passer par la résolution de ce conflit. Ces violences sont une tribune appropriée pour l’hystérie de masse dans tout le monde arabe et musulman. George W. Bush a donc une occasion unique de construire une alliance internationale pour la paix au Proche-Orient.
La communauté internationale dirigée par les États-Unis doit établir un plan de paix précis et mettre la pression sur les protagonistes afin qu’ils y souscrivent. C’est la condition nécessaire pour que les deux parties acceptent les règles. Tous les problèmes se résoudront ensuite facilement car ce plan aura une légitimité populaire alliée à un contrôle international.

« Cet homme devrait-il être assassiné ? »

Should this man be assassinated ?
Globe and mail (Canada)

[AUTEUR] Alan Dershowitz est professeur à la Harvard Law School.

[RESUME] Face à la politique d’assassinat d’Israël, deux questions se posent : est-ce conforme aux lois internationales et si oui, est-ce une bonne politique ?
Il n’y a pas de doute sur la légalité de la politique d’Israël consistant à assassiner les dirigeants du Hamas ; cette organisation a déclaré la guerre à Israël. Il n’y a pas plus de distinction possible entre les branches politiques et militaires du Hamas qu’il n’y en a au sein d’Al Qaïda. De plus, les États-Unis et Israël tentent de minimiser les victimes civiles. La guerre en Irak perdure car l’assassinat de Saddam Hussein a échoué. En Israël, le Hamas rejette toute solution au conflit, si ce n’est la destruction d’Israël, et s’il accepte temporairement des cessez-le-feu, ce n’est que pour mieux se réarmer. Il ne s’agit pas d’un « cycle de violence » mais une politique de terrorisme du Hamas, qui en aucun cas n’est légale, contre laquelle Israël se défend.
Cependant, on a vu que les assassinat politiques n’arrangeaient rien, voire aggravaient la situation. Je pense que les assassinats doivent être utilisés en dernier recours. Cette opération délicate reste une action militaire. La politique d’Israël, qui a pour but de défendre sa population, n’est qu’une réponse au terrorisme.

« Notre équivalent naturel »

Our natural counterpart
Ha Aretz (Israël)

[AUTEUR] Yonatan Touval est membre de la Fondation de Coopération Économique.

[RESUME] La visite de la semaine dernière d’Ariel Sharon en Inde semble montrer que ce pays est notre allié naturel. Son retour précipité suite aux attentats a montré la nature de ces relations : l’Inde est un allié contre le terrorisme islamiste et a la même perception de menace par des voisins hostiles.
L’attaque des forces pakistanaises dans le Cachemire, en 1999 et en 2001, dévoile dramatiquement nos similitudes. Israël est pour l’Inde un allié essentiel, peut-être davantage que les États-Unis qui ne veulent pas sortir du territoire pakistanais. Plus qu’une stratégie, cette alliance se rapproche de l’identification. L’Inde renvoie une image de notre propre région : plan de partition, migrations massives, guerres récurrentes, barrière de séparation, attaques terroristes et conflit insoluble.
Mais le réel miroir d’Israël n’est-il pas plutôt le Pakistan ? Israël et le Pakistan sont deux pays animés par les aspirations nationales freinées par des plans de partition. La position du Pakistan au niveau international est proche de ce qu’Israël suivrait si son alliance avec les États-Unis venait à décliner. Israël doit se souvenir de l’arrêt du soutien américain au Pakistan dès lors que leurs intérêts dans la région n’étaient plus aussi clairs. À l’heure où les intérêts américains au Proche-Orient sont profondément repensés, Israël doit être attentif. De plus, le Pakistan est un foyer national musulman dont l’existence même a pour but la sécurité de cette minorité dans l’Asie du Sud, alors que l’Inde est un État pluriel et historique.
Israël a beaucoup de raisons de se rapprocher de l’Inde, mais ne nous y trompons pas :notre équivalent naturel dans l’Asie de Sud n’est pas l’Inde, mais le Pakistan.

« Une menace pour les riches »

A threat to the rich
The Guardian (Royaume-Uni)

[AUTEUR] George Monbiot est écrivain et journaliste.

[RESUME] On pourrait décerner le prix Nobel de l’hypocrisie cette année à Pascal Lamy. À Cancun, il a proposé aux nations pauvres une offre qu’ils ne pouvaient accepter. Les concessions faites en ce qui concerne les subventions aux agriculteurs restaient minimes et conservaient leurs effets dévastateurs sur les pays pauvres.
Alors que les nations pauvres se mobilisaient pour la première fois, Lamy les forçait à capituler. Il a sali la réputation de l’Europe dans le monde alors même que peu d’Européens considéraient cette position désirable ou juste.
Mais il n’a pas détruit les espoirs des pays en développement car ils se sont unis en conséquence. Les riches vont devenir les victimes de leur propre pouvoir. C’est eux-mêmes qui avaient tout fait pour insérer les pays pauvres dans l’OMC, dans le but de les obliger à commercer de façon inégalitaire.
Mais la solidarité des pays pauvres a su tenir tête aux plus puissants négociateurs de la planète. Soudainement, les propositions de justice globale et de solidarité pouvaient être appliquées, ce qui a été perçu comme une menace pour les riches.
La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International vont désormais se méfier davantage. Car les pays pauvres sont beaucoup plus nombreux et, unis, ils peuvent représenter un réel pouvoir.
En fait, « notre » négociateur a accidentellement engendré un monde meilleur en se battant obstinément pour l’inverse.