Manifestation oecuménique à Jérusalem en Mars 2003
Mounib Younan (évêque luthérien), Anba Abraham (patriarche copte orthodoxe), Mgr Arstarchos, Muhamad Al-Madani (gouverneur de Bethléem), Michel Sabbah (patriarche latin), Riah Abu Al-Asal (évêque anglican)

Les 160 000 chrétiens de « Terre sainte » ont développé une réflexion sur leur foi dans la situation politique particulière qui est la leur, à savoir leur discrimination actuelle par un État qui se réclame de l’Ancien Testament.
Le pasteur anglican Naim Stifan Ateek a ainsi publié, en 1989, La Justice et seulement la Justice, qui a posé les fondements d’une théologie palestinienne de la libération : si le Christ est venu libérer l’humanité du péché, que doivent faire ses disciples face à la violence de l’État d’Israël ? Le révérend Naim Stifan Ateek anime à Jérusalem le Sabeel Center, sous le haut patronage de Mgr Desmond Tutu, lauréat du prix Nobel de la paix, où il reçoit de nombreuses personnalités politico-religieuses comme le révérend Jesse Jackson.
Du côté catholique, le père Rafiq Khouri est devenu la figure emblématique de ce mouvement.
Ces théologiens de la libération entretiennent des liens étroits non seulement avec leurs homologues chrétiens du Liban et d’Amérique latine (où réside une important communauté proche-orientale), mais aussi avec leurs homologues musulmans du Proche-Orient, notamment ceux du Hezbollah.

En Israël/Palestine, l’Église catholique est placée sous l’autorité du double patriarcat de Jérusalem. Celui-ci est divisé en une branche de rite latin, de loin la plus importante, dirigée par S. B. Mgr Michel Sabbah (dont l’autorité s’étend aussi aux catholiques de Jordanie et de Chypre), et une branche de rite greco-melkite. Cette organisation reflète la longue histoire de la « Terre sainte » et transcende la frontière géographique - au demeurant mouvante et contestée - entre État d’Israël et Territoires palestiniens. La plupart des fidèles des deux rites sont de langue maternelle arabe. La communauté catholique entretient d’excellents rapports avec les autres communautés chrétiennes d’Israël/Palestine : principalement anglicane, luthérienne et surtout orthodoxe [1]
Mgr Sabbah a multiplié les initiatives communes avec l’archevêque anglican, Riah Abu Assal et l’évêque luthérien, Munib Younan, pour dialoguer avec rabbins et imams. Les trois chefs chrétiens n’ont pas hésité à rencontrer ensemble le Sheikh Yassin, leader spirituel du Hamas pour tenter, en vain, de le convaincre de renoncer à la violence contre les civils.

Manifestation oecuménique
à Jérusalem en décembre 2001

Le Likoud en général et Ariel Sharon en particulier ont conscience que leur image de marque dans le monde catholique dépend du témoignage de l’Église d’Orient. C’est pourquoi ils se sont donné comme objectif d’obtenir de la papauté une condamnation de la théologie palestinienne de la libération et un démantèlement du patriarcat. Ils n’ont pas tardé à trouver des relais dans la hiérarchie romaine la plus réactionnaire, notamment le cardinal-archevêque de Paris, S. Ém. Jean-Marie Lustiger, et le théologien de la Maison pontificale, George Cottier.
En octobre 2002, pour entraver la diffusion en France du livre du patriarche, Paix sur Jérusalem, propos d’un évêque palestinien, la revue des jésuites français, Études, a publié un violent réquisitoire du père Jean Dujardin contre S. B. Mgr Michel Sabbah l’accusant de s’éloigner dangereusement de la vision de l’Église vis-à-vis du judaïsme [2].

Du rapprochement entre le Likoud et les durs du Vatican est né le projet du gouvernement Sharon d’obtenir la création par Rome d’un nouveau patriarcat de langue hébraïque. Il permettrait à terme de qualifier Mgr Michel Sabbah d’évêque des Palestiniens et le nouveau patriarche d’évêque des Israéliens. Ainsi la parole contestatrice des prêtres de la région, qui ne cessent d’alerter les catholiques du monde entier sur les conditions de vie de leurs fidèles, serait réduite à une simple acrimonie nationaliste et disqualifiée.
Le Likoud a imaginé une vague justification de cette nouvelle structure : environ 15 000 travailleurs migrants catholiques installés provisoirement en Israël ne sont pas de langue arabe. Certains sont Polonais, Français ou Philippins. Certes l’idéal serait que leurs pasteurs puisent leur parler dans leurs langues maternelles respectives, mais à défaut, ils pourraient s’adresser à eux en hébreu, langue qu’ils doivent tous apprendre pour travailler en Israël. D’ores et déjà ces ouailles sont invitées à se regrouper au sein de l’Œuvre de saint Jacques l’Apôtre, qu’il reste à élever, à terme, au rang de patriarcat.
Néanmoins cette œuvre n’a pour le moment pas réussi à rassembler plus de 250 personnes. Peu importe puisque ce n’est pas le nombre qui est recherché, mais le symbole. Bien entendu, Tel Aviv a déjà choisi le rival de Mgr Sabbah : le 14 août 2003, S. S. Jean-Paul II lui a adjoint un évêque auxilaire... le prêtre bénédictin Jean-Baptiste Gourion, abbé de l’Œuvre de saint Jacques l’Apôtre et lauréat, en 2002, du prix de l’amitié judéo-chrétienne décerné par la Knesset. Celui-ci a pris comme porte-parole Jean-Marie Allafort, correspondant du site de communication extrémiste Proche-orient.info.

En outre, le Likoud a impulsé une campagne internationale de dénigrement du patriarcat et des théologiens palestiniens de la libération. Il a d’abord cru pouvoir instrumentaliser le curé de Nazareth, le père Émile Shoufani, dont le frère présente le journal télévisé en arabe de la télévision nationale israélienne. Benjamin Netanyahu est même intervenu au Vatican pour demander que Shoufani soit nommé évêque melkite. Son discours centré sur la compassion pour la souffrance juive de la « Shoah » permettait d’évacuer celui des théologiens de la libération centrés sur le martyre du peuple palestinien. Cependant la réussite du père Shoufani a rapidement exaspéré certains juifs orthodoxes pour qui la parole sur la « Shoah » doit rester un monopole juif. Ainsi, en France, l’Observatoire du monde juif de Shmuel Trigano a-t-il consacré une partie de son bulletin de juin 2003 à mettre en cause la sincérité du père Émile Shoufani qui avait organisé un pèlerinage multi-ethnique à Auschwitz [3]. La compassion dont il fait preuve vis-à-vis des juifs victimes de la solution finale serait précisément le signe de sa perversité. Cette campagne internationale a suscité en contrecoup la remise, le 8 septembre 2003, par Koïchiro Matsuura du prix UNESCO de l’éducation pour la paix à Émile Shoufani.

Pour le général Sharon, il est plus que jamais indispensable de déchristianiser la cause palestinienne et de désarabiser l’Église d’Orient.

Sur le même sujet :
 « Déclaration des Patriarches et Chefs d’Églises de Jérusalem concernant le mur de séparation », Réseau Voltaire, 26 août 2003.
 « Déclaration de Jérusalem sur le sionisme chrétien », Réseau Voltaire, 22 août 2006.
 « Le document Kairos de Palestine », Réseau Voltaire, 14 décembre 2009.

[1On trouvera des informations sur le patriarcat sur Al-Bushra, un site animé par un prêtre anciennement incardiné au patriarcat de Jérusalem et aujourd’hui résidant en Californie.

[2« Chrétiens d’Orient et théologie du mystère d’Israël », par J. Dujardin, Études n° 397, octobre 2002

[3Retour sur l’appel du « curé de Nazareth » par Shmuel Trigano, Observatoire du monde juif n° 6/7, juin 2003.