« La démocratie se rapproche tous les jours »

Democracy, closer every day
New-York Times (États-Unis)

[AUTEUR] Noah Feldman est professeur de droit à la New-York University of Law et conseiller constitutionnel de l’Autorité Provisoire de la Coalition en Irak.

[RESUME] Monsieur Bush a raison de refuser un transfert de souveraineté précipité vers un gouvernement irakien par intérim. Ce n’est pas le prix à payer pour une meilleure participation internationale aux efforts de l’après-guerre. La reconstruction de l’Irak est en deux temps : sécurité puis politique. La sécurité ne peut être trouvée simplement en augmentant les effectifs militaires et est un préalable à une normalisation politique.
La principale menace intérieure vient des Arabes sunnites, qui ont détenu le pouvoir pendant longtemps alors qu’ils ne représentent que 15 % de la population. Mais peut-être la plus grande préoccupation est la possibilité d’attaque terroriste contrôlée par l’Iran ou Al-Qaïda. La réponse à ce problème est de créer une force de sécurité irakienne efficace -et vite.
Les suggestions franco-allemandes pour accélérer le transfert de souveraineté sont probablement peu propices à aider la sécurité. Rien ne pourrait être pire pour le futur de la démocratie en Irak que la création d’un gouvernement de marionnettes incapable d’assurer la paix. Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, les progrès politiques sont visibles : les Irakiens ont montré une maturité politique.
Les deux plus importants partis kurdes, le Parti Démocratique du Kurdistan et l’Union Patriotique du Kurdistan, ont dépassé leur rivalité ancestrale et travaillent ensemble pour un Irak fédéral et non plus pour l’indépendance kurde. Les dirigeants religieux chiites ont appelé à l’unité sunni-chiite pour un gouvernement démocratique respectueux des valeurs de l’islam. Ainsi, les radicaux ont été marginalisés.
Samedi à Détroit et à Bahrein la semaine dernière, des déclarations de Chiites insistaient sur la compatibilité entre les valeurs de l’islam et la démocratie en Irak. La prochaine étape est, pour le Conseil de Gouvernement irakien, de continuer la reconstruction du pays et de préparer un système pour nommer les membres d’une convention constitutionnelle, car une élection est logistiquement impossible. En tout cas, la Constitution devra être ratifiée par le peuple irakien.
Les Français et les Allemands devraient prendre note : appliquer rapidement de mauvaises solutions peut être pire que prendre son temps pour trouver les bonnes réponses. C’est pourquoi régler les problèmes de sécurité doit être la priorité pour la Coalition.

« La branche d’olivier épineuse du Président »

The President’s Thorny Olive Branch
Los Angeles Times->http://www.latimes.com/] (États-Unis)

[AUTEUR] Ivo Daalder est membre de la Brookings Institution, et James Lindsay est vice président du Council on Foreign Relations.

[RESUME] Il y a beaucoup de discussions sur l’apparente détermination du président Bush à changer sa position en Irak. La Maison-Blanche a enfin reconnu qu’elle ne pouvait réussir seule en Irak et a demandé l’aide des Nations unies. Mais une analyse plus précise montre que ces changements de politique sont purement tactiques et non stratégiques.
George W. Bush a déclaré que le rôle de l’ONU devrait se limiter à aider les Irakiens à écrire une nouvelle Constitution, entraîner les protecteurs des civils et conduire les élections. Le reste -dont la sécurité et la souveraineté des Irakiens- continue d’être sous contrôle de « la coalition » (lire : les États-Unis.)
Là est l’essence de la révolution en matière de politique étrangère que Bush poursuit : une Amérique non liée aux autres est une Amérique plus sûre. Il demande l’avis de la communauté internationale mais, comme il a fait avant la guerre, il agira selon ses vues avec ou sans elle. La résolution proposée intègre quelques pays qui risqueraient ainsi la vie de leurs enfants, qui dépenseraient des milliards de dollars -sans parler du propre avenir politique des dirigeants-.
George W. Bush doit choisir entre continuer à faire cavalier seul ou bouleverser le cours des choses et chercher un réel partenariat avec d’autres pays.

« Plus que jamais, nous avons besoin des Nations unies »

More than ever, we need the U.N.
Los Angeles Times (États-Unis)

[AUTEUR] Stephen Schlesinger est le directeur du World Policy Institute de la New School University et l’auteur de Act of Creation : The Founding of the United Nations.

[RESUME] La fondation de l’ONU à l’âge de l’armement nucléaire détermine la survie ou la disparition de l’humanité. La Conférence de San Francisco fait partie des grands évènements qui ont fait l’histoire humaine : 40 ans de décolonisation, des opérations de maintien de la paix, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Le Programme de Développement et l’Organisation Mondiale de la Santé ont mis en place des systèmes d’aides internationales.
Après une moitié de siècle d’actions globales, le scepticisme a laissé la place à un faible espoir. La question reste la survie de cette organisation.
Des démagogues de droite de notre pays s’opposaient à ce qu’ils considèrent comme une perte de souveraineté. De plus, l’unilatéralisme est à nouveau à la mode, comme la doctrine d’action préventive et l’invasion de l’Irak le montrent. Richard Perle a publiquement critiqué l’ONU en disant qu’elle était aussi inefficace que la Ligue des Nations.
Mardi, Kofi Annan a déclaré que la crise était un « embranchement sur la route » de l’organisation, aussi décisif que sa fondation. Si les États-Unis veulent réinventer l’ONU, il sera virtuellement impossible de convaincre les 191 pays. Il faut se rappeler de la création de l’ONU et de son caractère politiquement brillant et hasardeux.
Si les Nations unies veulent conserver leur rôle historique, les États-Unis, seule superpuissance de la planète, doivent s’y soumettre pour partager les travaux qui stopperont les bains de sang, reconstruiront les sociétés, arbitreront les conflits, entraîneront les armées et promouvront des standards de gouvernance et les droits de l’homme.

« Qui défendra les musulmans modérés ? »

Who will stand up for moderate Muslims
Jerusalem Post (Israël)

[AUTEUR] [Daniel Pipes] est membre de l’US Institute of Peace. Il est directeur du Middle East Forum et auteur de Militant Islam Reaches America. Il est collaborateur de Benador Associates et a fondé Campus Watch, une organisation dont le but est de soutenir la vision néo-conservatrice du Proche-Orient dans les universités états-uniennes. Voir à ce sujet, notre investigation : « Le Centre pour la politique de sécurité : les marionnettistes de Washington ».

[RESUME] Irshad Manji, une musulmane pratiquante, appelait les musulmans à « prendre leurs responsabilités » et déclarait à la télévision : « les chrétiens ont leurs Évangélistes et les juifs les ultra-orthodoxes. Même les bouddhistes ont des fondamentalistes. Seulement dans l’islam, le courant principal suit une vision radicale. » Dans son livre, « The Trouble With Islam : a wake up call for honesty and change », elle explorent de nombreux thèmes tabous comme l’antisémitisme, l’esclavage ou le traitement de la femme.
On l’a qualifiée de « blasphématrice » et accusée de « dénigrer l’Islam » et de déshumaniser les musulmans. Sa sécurité est en danger. C’est elle qui représente, comme Salman Rushdie et Taslima Nasreen, les musulmans modérés, modernes et courageux car affrontant de lourdes menaces. Mais les voix de ces musulmans anti-islamistes sont étouffées par la violence et la détermination des militants de l’islam.
Parmi ces modérés, certains sont pieux, certains sont athées, certains sont conservateurs, d’autres libéraux. Tous sont hostiles au wahhabisme, à Khomeini et aux autres formes de l’islam militant. Ils publient des livres, délivrent des cours dans de grandes universités et publient de nombreux articles. Des organisations sont anti-islamistes comme le Conseil Suprême Islamique d’Amérique ou le Conseil pour la Démocratie et la Tolérance. Certains ont acquis des rôles publics comme Naser Khader qui est parlementaire au Danemark.
Ce mouvement a deux grandes implications : pousser les institutions (fondation, gouvernement, média et académies) à entendre et soutenir les modérés, et à rejeter l’islam militant actuellement dominant. Cela est crucial si nous voulons voir l’émergence d’un islam moderne et modéré en Occident.

« La pente savonneuse de l’antisémitisme »

La pente savonneuse de l’antisémistisme
Libération (France)

[AUTEUR] Ilan Greilsammer est professeur de sciences politiques à l’université Bar-Ilan de Tel-Aviv.

[RESUME] Les querelles concernant l’antisémitisme et l’antisionisme bouleversent encore les esprits. Accuser d’antisémite quelqu’un critiquant la politique d’Israël est absurde : toute la gauche et la population modérée et libérale d’Israël critiquent amèrement le gouvernement Sharon. Ces cercles intégristes sont anachroniques ; ils encensent la victoire de 67 quand nous pleurons l’état catastrophique de la société israélienne de 2003.
Mais des intellectuels ont un discours bien plus dangereux qui dit que l’antisionisme et l’anti-israélianisme ne révéleraient jamais une once d’antisémitisme. On pourrait déverser un torrent d’injures à l’égard du peuple israélien et comparer les soldats israéliens à des SS sans jamais être taxé d’antisémitisme. La communauté juive aurait exagéré en parlant de regain d’antisémitisme. Et les effets pervers de ce petit groupe influent commencent à porter leurs fruits.
Aussi, il faut rappeler quelques vérités premières. Il y a antisémitisme quand :
- on nie à un seul peuple du monde d’avoir son mouvement de libération nationale, le sionisme, et son État, l’État d’Israël.
- on nie ou occulte les liens du peuple juif à cette terre.
- lorsqu’on feint d’ignorer que Hamas et Jihad veulent tuer le maximum de juifs et non d’Israéliens.
- on ne dit pas mot du style et du contenu de la propagande palestinienne.
- on décrit les soldats de Tsahal comme des SS et le mur comme celui d’un camp de concentration nazi.
- on considère que les seuls « bons » juifs israéliens sont les anti-israéliens.
- on dénonce le « lobby sioniste » et l’impartialité et le néo-conservatisme de journalistes ou intellectuels.
- le seul pays au monde dénoncé en termes orduriers et associé aux « crimes » de Bush est Israël, qui se retrouve accusé partout.
- on se scandalise, avec raison, de la tragédie des réfugiés palestiniens, mais sans trouver d’intérêt à l’exode des juifs originaires des pays arabes.
- on laisse sous-entendre qu’Israël a quelque chose à voir avec les multinationales et l’oppression des pays pauvres par les pays riches.
- des gens de gauche et d’extrême droite affirment un souverainisme nationaliste exclusif des immigrés, tout en condamnant Israël sur la scène internationale.

« Promesses non tenues au Libéria »

Broken promises to Liberia
Washington Post (États-Unis)

[AUTEUR] Tom Malinowski est advocacy director de Human Rights Watch.

[RESUME] La guerre civile au Libéria a ravagé le pays et fait plus de 200 000 morts. Après le départ de Charles Taylor, 200 marines américains protégeaient Monrovia. Mais à peine 10 jours plus tard, les marines laissaient discrètement la sécurité de la capitale sous la responsabilité de la Force Ouest-Africaine. Le Libéria replongeait dans l’obscurité et s’éloignait de la paix.
Cette position américaine apparaît comme étant un compromis entre la définition généreuse des intérêts américains dans le monde de Colin Powell et la vision étroite du Pentagone. L’effet est désastreux : les États-Unis n’étaient plus très loin de l’échec, mais trop éloignés d’un éventuel succès.
Vendredi dernier, le Conseil de Sécurité de l’ONU a approuvé l’envoi d’une mission au Libéria, mais celle-ci ne sera déployée avant 3 ou 4 mois. Les assassinats, les enlèvements et les enfants soldats sont la marque du quotidien ; des civils sont expulsés de chez eux ; la nourriture, l’eau, les soins médicaux sont inexistants ou trop rares.
Le déploiement de la force ouest-africaine dans Monrovia a exporté la violence à l’extérieur de la ville où même les travailleurs humanitaires ne peuvent plus s’aventurer. Un déploiement militaire américain n’aurait peut-être pas tout résolu, mais aurait au moins provoqué un effet psychologique profond, permis le recrutement d’autres pays et accru la confiance et le calme. Ce n’est pas trop tard. Les Nations unies doivent chercher Taylor comme ils cherchent Saddam Hussein, et aider à la reconstruction du Libéria.
Un redéploiement des marines pourrait sauver beaucoup de vies. Cela véhiculerait un message clair : l’Amérique n’utilise pas son immense pouvoir uniquement pour ses propres intérêts. L’Afrique a besoin d’une coopération avec l’administration Bush pour une reconstruction des nations : une visite des pays ne peut servir de substitut.