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Le 5 février dernier, le secrétaire d’État Colin L. Powell dressait un long réquisitoire contre l’Irak devant le Conseil de sécurité. Après avoir accusé le régime de Saddam Hussein de dissimulation et de fraude, il portait six accusations majeures : l’Irak aurait détenu ou aurait été sur le point de détenir des armes chimiques, bactériologiques et nucléaires, et des missiles à longue portée. Il aurait entretenu des liens étroits avec le terrorisme international, notamment avec Al Qaïda. Enfin, il se serait rendu coupable de violations des droits de l’homme à grande échelle. Cet argumentaire a été confirmé et résumé par le président Bush au peuple états-unien, à l’occasion d’une allocution radiodiffusée au lendemain de l’attaque de l’Irak : « Notre mission est claire : désarmer l’Irak de ses armes de destruction massive, mettre fin à l’appui qu’apporte Saddam Hussein au terrorisme et libérer le peuple irakien. ».

Neuf mois plus tard, le régime ayant été renversé et Saddam Hussein arrêté, que reste-t-il de ces accusations ?

La Coalition a créé une force ad hoc de 1200 hommes pour retrouver les armes de destruction massive irakiennes. Elle a été placée sous l’autorité de David Kay, un ancien inspecteur en désarmement de l’ONU. Il avait été réprimandé par l’ONU, en 1991, pour avoir violé son statut de fonctionnaire international au profit de la CIA [1]. En outre, à l’époque, M. Kay avait prétendu avoir découvert que l’Irak était sur le point de se doter de la bombe atomique, ce qui avait immédiatement été démenti par son supérieur Hans Blix. Quoi qu’il en soit, ce personnage controversé a pu établir que le régime de Saddam Hussein avait dissimulé de nombreux éléments de ses projets d’armement, mais n’a jamais été en mesure de trouver les armes de destruction massive dont il affirmait depuis des années l’existence. En définitive, cette recherche a été interrompue début novembre.

Des drones aptes à traverser l’Atlantique

L’administration Bush ne s’était pas contentée d’imaginer ces armes, elle avait aussi prétendu que l’Irak était en mesure de les utiliser contre Israël et les États-Unis. Tom Ridge, secrétaire à la Sécurité de la patrie, a engagé une campagne de communication intérieure, « Soyez prêts », pour mobiliser « chaque famille » états-unienne contre le danger terroriste. Les habitants de la côte atlantique ont été invités à se préparer à une attaque chimique ou biologique en achetant le matériel nécessaire pour se calfeutrer chez eux et y survivre plusieurs jours. Le sénateur démocrate de Floride, Bill Nelson, a révélé le 15 décembre que l’administration Bush était venue confirmer, lors d’une séance à huis clos, que l’Irak disposait de drones aptes à traverser l’Atlantique pour détruire les villes de la côte Est avec des armes de destruction massive. Soixante-quinze sénateurs auraient assisté à cette réunion. C’est sur la foi de cette imputation de science-fiction que le Sénat aurait soutenu l’attaque préventive de l’Irak [2]. Rétrospectivement, on peut se demander comment des élus, disposant de toutes les compétences nécessaires à des contre-expertises, ont pu écouter sans protester de telles balivernes et y accorder du crédit.

L’Irak avait commandité l’attentat d’Oklahoma City

Les médias des États de la Coalition ont évoqué de nombreux liens entre le régime de Saddam Hussein et le « terrorisme international ». Le seul point qui ait pu être établi, et n’était d’ailleurs pas contesté, est que le régime de Saddam Hussein offrait une aide matérielle aux familles palestiniennes ayant perdu un enfant dans une opération kamikaze. Une succession d’imputations fantaisistes ont été abandonnées : on avait prétendu que l’Irak avait commandité l’attentat d’Oklahoma City (théorie défendue par James Woolsey, ex directeur de la CIA), qu’il avait tenté d’assassiner l’ancien président George H. Bush (théorie évoquée par Junior devant l’Assemblée générale de l’ONU), qu’il abritait un camp de formation au piratage aérien, et qu’il protégeait le groupe d’Abou Moussab Zarkaoui, lui-même proche de celui d’Oussama Ben Laden (théorie développée par Colin L. Powell devant le Conseil de sécurité).

Des faux documents accusant le député travailliste George Galloway

Toutes ces accusations ayant été réduite à néant, l’administration Bush tente un nouveau coup : les forces de la Coalition auraient retrouvé à Bagdad un memo secret rédigé par Tahir Jalil Habbush al-Tikriti, chef des services secrets, à l’attention personnelle de saddam Hussein. Ce document manuscrit aurait été montré à Con Coughlin, biographe à charge du tyran de Bagdad et collaborateur du Daily Telegraph [3]. Ce quotidien, propriété du Groupe Hollinger, administré par Richard Perle et Henry Kissinger, s’était déjà illustré en publiant de faux documents accusant le député travailliste George Galloway d’être un agent stipendié de Saddam Hussein. Le document du jour établirait que Mohammed Atta aurait été formé en Irak par le Palestinien Abou Nidal pour perpétrer les attentats du 11 septembre, dont les cibles auraient été convenues avec Saddam Hussein. En outre, le même document ferait référence, dans une seconde partie, à une cargaison nigérienne transitant par la Libye et la Syrie. Il s’agirait bien sûr d’uranium en vue de fabriquer des bombes atomiques. Ce mémo confirmerait donc un document transmis par la délégation états-unienne à l’ONU et reconnu depuis comme un faux.

Le Monde croit avoir interviewé les militants de l’Armée de Mahomet

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« Le Monde »
19 décembre 2003

La propagande ne s’arrêtant pas en si bon chemin, de jeunes « résistants » viennent se confier aux reporters occidentaux en Irak qui ne semblent pas plus regardants sur leurs témoignages que Con Coughlin sur les documents qu’on lui fournit.
Ainsi, Libération du 18 novembre publie en « Une » une interview exclusive d’un « résistant » [4]. Le jeune homme, qui s’exprime comme un expert d’un think thank washingtonien, ne manque pas de confirmer l’appui de la Syrie à la résistance irakienne. De même, Le Monde du 19 décembre croit avoir trouvé et interviewé les militants de l’Armée de Mahomet que les Forces spéciales états-uniennes recherchent sans succès [5]. Sur la seule base de leurs témoignages et sans vérification aucune, le quotidien parisien affirme à la « Une » que des kamikazes d’Al Qaïda opèrent en Irak en entrant par la Syrie.

Neuf mois après le plaidoyer de Colin Powell au Conseil de sécurité, la plupart de ses imputations ont été contredites, aucune n’a pu être vérifiée. Cependant, l’administration Bush ne renonce pas à ses conclusions, elle substitue de nouveaux arguments aux précédents, au fur et à mesure de leurs démentis. Le « bruit médiatique » occasionné par l’annonce d’accusations infondées étant très supérieur aux démentis qui s’ensuivent, Washington poursuit inéxorablement sa surenchère sécuritaire. Avec la complicité de la presse « de référence ».

[1] Le Monde, 3 octobre 1991, « Controverse à l’ONU sur la mission nucléaire en Irak. Les informations recueillies à Bagdad n’auraient pas dû être transmises d’abord aux États-Unis »

[2] « Senators Were Told Iraqi Weapons Could Hit U.S. par John McCarthy », Florida Today, 15 décembre 2003. Voir l’excellent commentaire des experts militaires de la revue De Defensa : « Le ridicule ne tue plus : à propos des WMD de Saddam », 18 décembre 2003.

[3] « Terrorist behind September 11 strike was trained by Saddam », et « Does this link Saddam to 9/11 ? » par Con Coughlin, Daliy Telegraph, 14 décembre 2003.

[4] « Issam, resté fidèle à Saddam Hussein combat les Américains : "La résistance, encore un feu doux" » par Jean-Pierre Perrin, Libération, 18 novembre 2003.

[5] « "Des "martyrs" d’Al Qaïda renforcent les combattants irakiens » par Sophie Shihab, Le Monde du 19 décembre 2003