Entre juillet et décembre 2003, la commission a conduit ’une centaine d’auditions publiques et une quarantaine d’auditions à huis clos. Elle a fait le choix d’entendre aussi bien des responsables politiques, religieux, syndicaux, administratifs, associatifs que des élus locaux, chefs d’entreprise, chefs d’établissements, professeurs, directeurs d’hôpital ou de prison, infirmières. Un débat public a été organisé avec 220 élèves de lycées franciliens et français à l’étranger qui avaient préalablement travaillé sur la laïcité. La commission s’est aussi déplacée dans plusieurs pays européens pour confronter l’expérience française à celle de nos partenaires. Elle a, enfin, reçu plusieurs centaines de contributions écrites. A travers ses six mois d’existence, elle a eu le souci d’entendre l’éventail le plus large des opinions qui se sont exprimées dans ce débat.

Le diagnostic qui suit est le fruit de cette recherche conduite en commun par les vingt membres de la commission, eux-mêmes représentants de sensibilités et champs d’expertises les plus larges. Il témoigne du défi auquel la laïcité est aujourd’hui confrontée.

Face à une nouvelle donne sociale et spirituelle, celle-ci a su répondre par l’affirmation du principe d’égalité sur lequel elle est fondée. Mais de nombreuses questions non résolues la mettent aujourd’hui en danger, comme d’autres valeurs fondatrices du pacte social.

1 De l’égalité juridique vers l’égalité pratique : quelques progrès

Face à la nouvelle diversité spirituelle et religieuse, la pratique de la laïcité a commencé à s’adapter. L’objectif prioritaire d’égalité entre toutes les options représente un processus de longue durée, encore inachevé.

1.1 Mieux prendre en compte toutes les convictions spirituelles ou religieuses

La laïcité est une pratique vivante. Les pouvoirs publics ont su prendre en compte, dans certains domaines, les préoccupations et les besoins nouvellement exprimés en matière spirituelle ou religieuse. Il y a quinze ans, l’essentiel des revendications portait sur la création de nouveaux lieux de culte, mosquées, synagogues ou pagodes. Aujourd’hui, elles s’étendent à d’autres domaines : aménagement des menus de la restauration collective, respect des exigences liées aux principales fêtes religieuses, ou enseignement du fait religieux. Des réponses y ont été apportées en appliquant la loi du 9 décembre 1905 ou, lorsqu’elle n’est pas concernée, en recherchant des "accommodements raisonnables".

Les municipalités mettent ainsi moins d’obstacles qu’autrefois à l’édification de nouveaux lieux de culte. Les autorisations d’urbanisme sont plus facilement accordées. Des collectivités territoriales ont encouragé la construction d’édifices cultuels en mettant à disposition des terrains communaux dans le cadre de baux emphytéotiques ou en accordant des garanties d’emprunt. Les pratiques ne convergent toutefois pas en ce domaine. Il est en tout cas clair que l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905, s’il prohibe le financement public des édifices de culte, n’implique nullement que leur création soit entravée.

De même, les pouvoirs publics veillent à prendre en compte les exigences liées à l’organisation des grandes fêtes religieuses. Des locaux communaux sont mis à la disposition d’organisations communautaires à l’occasion de ces célébrations, comme celles de l’Aïd-el-Kebir ou du Kippour, pour pallier l’insuffisante capacité d’accueil des lieux de culte existants. Le calendrier de toutes les fêtes religieuses est diffusé chaque année à l’ensemble des administrations et des autorisations d’absence peuvent être accordées à cette occasion. Enfin, l’abattage rituel commence à être mieux assuré.

Les administrations prennent en considération, davantage que par le passé, les interdits alimentaires liés aux convictions religieuses. Les responsables des cantines dans les écoles, les hôpitaux et les prisons veillent à proposer, dans la mesure du possible, des menus diversifiés.

Enfin, l’enseignement du fait religieux, comme de l’ensemble des humanités, n’est pas absent des apprentissages scolaires selon les nouvelles orientations des programmes de français et d’histoire, pour les classes de 6ème, 5ème, 2nde et 1ère. Il faut par ailleurs rappeler que, depuis la IIIème République, les grandes questions relatives aux religions antiques, médiévales et modernes ont toujours figuré dans les programmes.

1.2 Poursuivre les améliorations

La mise en oeuvre du principe de laïcité n’a pas encore permis de combler des déficits d’égalité entre les croyants ou entre ceux-ci et les athées.

1.2.1 Dans l’expression des pensées

Certains parents sont contraints d’inscrire leurs enfants dans des écoles confessionnelles, compte tenu de l’absence d’école publique dans leur commune. Comparés aux Eglises, les courants se rattachant à la libre-pensée et à la philosophie rationaliste ne disposent pas d’un égal accès aux émissions de télévision du service public, contrairement à ce qui se fait dans d’autres pays européens.

1.2.2 Dans l’exercice des convictions personnelles

Même lorsque l’absence est compatible avec le fonctionnement normal du service, il est parfois difficile de prendre un jour de congé pour Kippour, l’Aïd-el-Kebir ou à l’occasion d’autres fêtes religieuses. De même, il arrive que des contrôles soient encore organisés à l’école les jours de grandes fêtes religieuses, privant ceux qui ont été autorisés à s’absenter de la possibilité d’y participer.

Il n’y a suffisamment d’aumôniers musulmans ni dans les prisons, ni dans les hôpitaux ; il y en a ni dans l’armée, ni dans les établissements scolaires. Il est vrai qu’en l’absence de structures de représentation de l’Islam l’administration n’avait pas d’interlocuteur pour lui proposer des aumôniers musulmans.

1.2.3 Dans le respect des rites mortuaires

La toilette funéraire des morts, par exemple dans les hôpitaux, ne peut pas être toujours assurée dans le respect des règles religieuses, même lorsque celles-ci sont compatibles avec les nécessités de l’ordre public et les contraintes de service. Enfin, il est parfois impossible d’enterrer les morts conformément aux diverses traditions religieuses et dans le respect des lois de la République.

2 Services publics et monde du travail : des atteintes préoccupantes

Des difficultés inédites et de plus en plus nombreuses ont surgi. Elles témoignent que l’exigence laïque, dans les services publics, notamment à l’école, et dans le monde du travail, est affaiblie par des revendications tendant à faire prévaloir des convictions communautaires sur les règles générales. Le principe de laïcité est aujourd’hui mis à mal dans des secteurs plus nombreux qu’il ne paraître. La commission est consciente que les difficultés rencontrées sont aujourd’hui encore minoritaires. Mais elles sont réelles, fortes et annonciatrices de dysfonctionnements, d’autant plus que la diffusion récente et rapide de ces phénomènes est préoccupante. Ces difficultés affectent d’abord les services publics, où elles laissent les agents désemparés. Elles n’épargnent plus le monde du travail.

2.1 Des services publics niés dans leur principe et entravés dans leur fonctionnement

Des services publics sont, au nom des convictions religieuses de certains de leurs usagers, quelquefois de leurs agents, niés dans leur principe et entravés dans leur fonctionnement. En effet, les revendications auxquelles ils doivent faire face mettent en cause l’égalité et la continuité qui les fondent. Si la République n’est pas à même de restaurer leur fonctionnement normal, c’est donc l’avenir même de ces services publics qui est en jeu.

Peu de secteurs de l’action publique sont épargnés par cette évolution. Les dysfonctionnements, loin de se limiter à l’école, touchent aussi hôpitaux, prisons, palais de justice, équipements publics ou services administratifs.

2.1.1 A l’école

A l’école, le port d’un signe religieux ostensible - grande croix, kippa ou voile- suffit déjà à troubler la quiétude de la vie scolaire. Mais les difficultés rencontrées vont au-delà de cette question excessivement médiatisée.

En effet, le cours normal de la scolarité est aussi altéré par des demandes d’absences systématiques un jour de la semaine, ou d’interruption de cours et d’examens pour un motif de prière ou de jeûne. Des comportements contestant l’enseignement de pans entiers du programme d’histoire ou de sciences et vie de la terre désorganisent l’apprentissage de ces disciplines. Certaines jeunes filles recourent à des certificats médicaux injustifiées pour être dispensées des cours d’éducation physique et sportive. Des épreuves d’examen sont troublées par le refus d’ élèves de sexe féminin de se soumettre aux contrôles d’identité ou d’être entendues par un examinateur masculin. Des enseignants ou des chefs d’établissement, au seul motif que ce sont des femmes, voient leur autorité contestée par des élèves ou leurs parents.

L’accès de tous à l’école est fragilisé par des cas de déscolarisation pour des motifs religieux. Des recours à l’enseignement par correspondance ont été signalés. En outre, certaines écoles privées sous contrat n’accueillent que les élèves qui peuvent justifier de leur appartenance à la religion propre à l’établissement ; elles n’enseignent pas, par ailleurs, les parties du programme qui ne leur paraissent pas conformes à certains aspects de leur vision du monde.

Toutes ces attitudes sont illégales. Même si elles ne sont le fait que d’une minorité activiste, elles portent gravement atteinte aux principes qui régissent le service public. Celui-ci est mis à mal dans son fondement même. Ces comportements peuvent susciter des réactions en retour. Il a été ainsi rapporté à la commission que des enseignants ont protesté contre la présence, dans l’école ou dans l’encadrement d’une "sortie scolaire", de mères d’élèves au seul motif qu’elles portaient un voile.

2.1.2 A l’hôpital

L’hôpital n’est plus épargné par ce type de remises en cause. Il avait déjà été confronté à certains interdits religieux, tels que l’opposition à des transfusions par des témoins de Jéhovah. Plus récemment se sont multipliés les refus, par des maris ou des pères, pour des motifs religieux, de voir leurs épouses ou leurs filles soignées ou accouchées par des médecins de sexe masculin. Des femmes ont ainsi été privées de péridurale. Des soignants ont été récusés au prétexte de leur confession supposée. Plus généralement, certaines préoccupations religieuses des patients peuvent perturber le fonctionnement de l’hôpital : des couloirs sont transformés en lieux privatifs de prière ; des cantines parallèles aux cantines hospitalières sont organisées pour servir une nourriture traditionnelle, au mépris des règles sanitaires.

Là encore, les fondements du service public sont directement affectés : principes d’égalité, de continuité, respect des règlements sanitaires et des exigences de santé.

2.1.3 Dans le secteur de la justice

Dans les prisons, un grand nombre de difficultés sont apparues. La loi du 9 décembre 1905 et le code de procédure pénale encadrent, en fonction des exigences propres des établissements pénitentiaires, l’expression de la vie spirituelle et religieuse des détenus. Mais dans un milieu où la pression collective est très forte, des influences s’exercent sur des détenus pour qu’ils se soumettent à certaines prescriptions religieuses. Lors de leurs visites, les familles et amis de prisonniers sont vivement "incités" à adopter une tenue "religieusement correcte". Dans ce contexte de tension, l’administration pénitentiaire peut être tentée, afin de maintenir l’ordre au sein de la prison, de procéder à des regroupements communautaires. Une telle solution risque d’enclencher un cercle vicieux, en renforçant l’emprise du groupe sur les individus incarcérés les plus faibles.

La justice n’a pas été épargnée. Une demande de récusation d’un magistrat a été formée en raison de sa confession supposée. Après avoir été désignés, des jurés d’assises ont souhaité siéger en affichant des signes religieux ostentatoires. Le garde des sceaux, ministre de la justice, s’est opposé à ce qu’une avocate prête serment revêtue d’un voile.

2.1.4 Des comportements qui se multiplient

Lors de journées d’appel pour la défense, des difficultés ont été constatées. Certaines jeunes filles n’ont pas voulu participer à des cours de secourisme mixtes, et ont déclaré refuser, par principe, de porter secours à des hommes. Plus généralement, les gestionnaires d’équipements publics, et en particulier les communes, sont sollicités pour offrir aux usagers des créneaux d’utilisation non mixte. Cette logique est dangereuse et discriminatoire. Elle ouvre à terme la voie à d’autres formes de distinctions, par exemple, selon des critères de nationalité ou d’appartenance ethnique. Ces comportements affaiblissent gravement les services publics, au détriment de tous, surtout des citoyens les plus démunis qui devraient en être les premiers bénéficiaires. Certaines revendications religieuses sont maintenant portées par des agents publics. Des fonctionnaires ont exigé de porter, sur leur lieu de travail, une kippa ou un voile manifestant leur appartenance confessionnelle. Récemment des internes en médecine ont également exprimé cette volonté.

De tels comportements, contraires au principe de neutralité qui structure le service public, sont gravement préoccupants. Il faut avoir conscience qu’ils sont souvent le fait de groupes organisés qui testent la résistance de la République.

2.2 Des fonctionnaires désemparés face à ces évolutions

Confrontés aux phénomènes qui viennent d’être décrits, les personnels concernés se trouvent en situation de désarroi. Ils font état du malaise et du mal-être que suscite en eux cette situation et qui les empêche d’accomplir leur mission. Ils en sont affectés moralement. Des enseignants estiment ainsi qu’ils ne peuvent plus accomplir leur mission. Ils en sont réduits à des tâches de surveillants ou de travailleurs sociaux. Des personnels hospitaliers s’épuisent dans des négociations avec les usagers, au détriment des soins qu’ils devraient prodiguer en urgence.

Ce malaise devient parfois une vraie souffrance. Des personnes auditionnées ont déclaré avoir l’impression d’être livrées à elles-mêmes pour résoudre ces difficultés. Elles ont le sentiment que les règles ne sont pas claires, que la hiérarchie ne leur apporte qu’un faible soutien. Sur le terrain, elles sont confrontées à des situations éprouvantes.

Elles s’estiment victimes d’une "guérilla" permanente contre la laïcité. A ce titre, l’échelon local n’est pas le plus pertinent pour développer une stratégie de réponse. C’est pourquoi elles attendent un soutien de l’Etat, une ligne claire et ferme.

2.3 Un monde du travail qui n’est plus épargné

Dans les années 1960, les grandes entreprises avaient su régler les questions religieuses auxquelles elles avaient été confrontées en raison de l’origine de leurs employés. Elles avaient ainsi aménagé les menus de la restauration collective. L’organisation du temps de travail, à travers des pauses spécifiques, avait été adaptée pour tenir compte de la période du ramadan. Enfin, certaines entreprises avaient réservé des salles pour la prière au sein de leurs établissements. Il s’agissait de favoriser l’intégration de la main-d’œuvre étrangère, tout en respectant certaines pratiques, dans la mesure où elles ne faisaient pas obstacle à la bonne marche de l’entreprise.

La situation est aujourd’hui différente. Les entreprises ne sont plus confrontées à l’expression de besoins, mais à des revendications, notamment du fait de l’arrivée dans le monde du travail d’une nouvelle génération d’actifs. Ces revendications, d’après de nombreux chefs d’entreprise, dépassent les limites du "vivre-ensemble".

Des responsables d’entreprises doivent faire face à des salariées qui portent le voile et refusent de serrer la main de leurs collègues masculins. Certains employés ne reconnaissent pas l’autorité de cadres quand il s’agit de femmes.

Ce faisant, ces revendications présentent une triple menace. Elles fragilisent la concorde qui doit exister entre salariés, quels que soient leur sexe et leurs convictions philosophiques et religieuses. Elles modifient la relation avec la clientèle, que l’entreprise souhaite généralement empreinte de neutralité. Enfin, elles présente des risques en termes de sécurité dans les entreprises industrielles.

Ces comportements se retournent contre ceux qui les adoptent. Certains chefs d’entreprise font observer que par le voile et les revendications qui y sont attachées, certaines jeunes femmes se privent, d’elles-mêmes, de toute possibilité de recrutement, ou, si elles disposent déjà d’un contrat de travail, de toute possibilité d’avancement. Certaines salariées refusent d’accéder à des postes d’encadrement, pour ne pas avoir à organiser le travail des collaborateurs de sexe masculin ; elles s’enferment ainsi d’elles-mêmes dans des postes subalternes. Ces comportements ont été qualifiés "d’auto-discrimination".

Ces revendications, outre qu’elles affectent le fonctionnement interne des entreprises sont donc, dans bien des cas, un obstacle à l’insertion dans le monde du travail et à l’égalité professionnelle.

3 Le pacte social : des fondements sapés

Les fondements du pacte social sont sapés par un repli communautaire plus subi que voulu au sein de quartiers relégués, par la menace qui pèse sur les libertés individuelles et par le développement de discriminations fondées sur le sexe ou les origines.

3.1 Un repli communautaire plus subi que voulu

L’ensemble des intervenants de terrain auditionnés par la commission ont fait état d’un contexte social et urbain favorable au développement de logiques communautaristes, faisant primer l’allégeance à un groupe particulier sur l’appartenance à la République. Ce phénomène était, jusqu’à ces dernières années, encore peu perceptible en France.

Quelques chiffres illustrent la gravité de cette situation. Il a été signalé à la commission que dans sept cents quartiers, accueillant de nombreuses nationalités, les difficultés se cumulent : chômage supérieur à 40%, problèmes aigus de scolarisation, signalements sociaux trois fois plus importants que dans le reste du territoire. Les habitants de ces quartiers délaissés ont le sentiment d’être victimes d’une relégation sociale qui les condamne au repli sur eux-mêmes. C’est notamment le cas des plus jeunes. 32% de la population y a moins de vingt ans : c’est dire le gâchis pour eux-mêmes et pour la République.

Dans certains cas l’école et le sport ne permettent plus de lutter contre ce repli communautariste, car ils ne parviennent plus à assurer leur fonction de brassage social. Les enfants des classes moyennes fuient vers le secteur privé ou obtiennent des dérogations à la carte scolaire : les écoles sont parfois devenues socialement et ethniquement homogènes. Le développement d’équipements sportifs au cœur des quartiers ne permet plus la confrontation des milieux et des cultures sur les terrains. Les équipes communautaires se développent et ne participent plus aux compétitions organisées par les fédérations qui étaient pourtant l’occasion de rencontres. La pratique sportive féminine est en baisse sensible dans ces quartiers. Des femmes sont de facto exclues des stades et des piscines. Des clubs féminins ou mixtes disparaissent. Le peu de dialogue interculturel ou de valorisation des cultures dans une logique d’échange aggrave cet état de fait. Cet ensemble de phénomènes sape la confiance dans la République et l’identification à la nation. Il nourrit un repli communautaire plus subi que voulu dans bien des cas.

Des groupes communautaristes politico-religieux exploitent ce malaise social réel pour mobiliser des militants. Ils développent une stratégie d’agression contre des individus afin de les plier à la norme communautaire qu’ils préconisent. Ces groupes agissent ainsi dans les quartiers relégués en soumettant les populations les plus fragiles à une tension permanente.

Il en va ainsi des pressions qui sont exercées sur des jeunes filles ou jeunes femmes pour qu’elles portent une tenue donnée et respectent des préceptes religieux tels que ces groupes les interprètent, sous peine de devoir s’effacer de la vie sociale et associative.

3.2 Des menaces sur les libertés individuelles

3.2.1 Une grave régression de la situation des jeunes femmes

"La situation des filles dans les cités relève d’un véritable drame" : par ces termes, une dirigeante associative a mis en lumière que les premières victimes de la dégradation de la situation sociale sont les femmes. Une autre jeune femme, entendue à huis clos, en raison des menaces dont elle craignait de faire l’objet, a résumé la situation ainsi : "La République ne protège plus ses enfants ".

Les jeunes femmes se retrouvent victimes d’une résurgence du sexisme qui se traduit par diverses pressions et par des violences verbales, psychologiques ou physiques. Des jeunes gens leur imposent de porter des tenues couvrantes et asexuées, de baisser le regard à la vue d’un homme ; à défaut de s’y conformer, elles sont stigmatisées comme "putes". Plusieurs associations s’alarment des démissions de plus en plus fréquentes de leurs adhérentes d’origine étrangère, qui se voient interdire par leur milieu l’engagement dans la vie associative.

Dans ce contexte, des jeunes filles ou des femmes portent volontairement le voile, mais d’autres le revêtent sous la contrainte ou la pression. Il en va ainsi des fillettes pré-adolescentes à qui le port du voile est imposé, parfois, par la violence. Les jeunes filles, une fois voilées, peuvent traverser les cages d’escalier d’immeubles collectifs et aller sur la voie publique sans craindre d’être conspuées, voire maltraitées, comme elles l’étaient auparavant, tête nue. Le voile leur offre ainsi, paradoxalement, la protection que devrait garantir la République. Celles qui ne le portent pas et le perçoivent comme un signe d’infériorisation qui enferme et isole les femmes sont désignées comme "impudiques", voire "infidèles".

Des jeunes femmes sont aussi victimes d’autres formes de violences : mutilations sexuelles, polygamie, répudiation. Le statut personnel de ces femmes ne permet pas toujours de s’y opposer ; sur le fondement de conventions bilatérales, le droit du pays d’origine peut leur être applicable, y compris les dispositions directement contraires à l’égalité entre les sexes et aux droits fondamentaux. Des mariages sont imposés dans certaines communautés, notamment turque, maghrébine, africaine et pakistanaise. En faisant venir de l’étranger le futur époux, les familles tentent d’éviter l’autonomie et l’émancipation choisies par leurs filles, mais aussi parfois par leurs fils. Parfois aussi, la jeune fille est "mariée" à l’occasion de vacances dans le pays d’origine, ce qui signifie la fin de la scolarité.

La commission ne peut que saluer le courage avec lequel certaines jeunes femmes sont venues témoigner. Certaines n’ont accepté d’être auditionnées qu’à la condition du huis clos. L’une d’entre elles, qui en connaissance de cause, avait donné son accord à une audition publique retransmise sur la chaîne Public-Sénat, a été, dès le lendemain, menacée dans sa cité.

Des droits élémentaires des femmes sont aujourd’hui quotidiennement bafoués dans notre pays. Une telle situation est inacceptable.

3.2.2 Des manifestations racistes et xénophobes

Nombre de personnes auditionnées ont insisté devant la commission sur l’hostilité manifeste dont font l’objet les musulmans. Ces faits, qui peuvent aller jusqu’à des profanations de tombes et des violences physiques, traduisent une forme de haine contre l’Islam. Ce racisme à l’encontre des musulmans vient relayer les actes de racisme anti-maghrébin connus jusqu’alors. Dans le regard de certains, les personnes d’origine étrangère, qu’elles soient maghrébines ou turques notamment, sont renvoyées et réduites à une identité religieuse supposée, faisant l’impasse sur tous les autres dimensions de leur appartenance culturelle. Cet amalgame se double d’une assimilation entre Islam et radicalisme politico-religieux, oubliant ainsi que la grande majorité des musulmans confesse une foi et une croyance parfaitement compatibles avec les lois de la République.

3.2.3 La montée d’un nouvel antisémitisme

Les menaces à la laïcité vont de pair avec un regain de violence à l’égard de personnes appartenant ou censées appartenir à la communauté juive. Ce antisémitisme ravivé, en France ou dans d’autres pays européens, est attisé par les images du conflit israélo-palestinien. Quelles que soient les indignations suscitées par celles-ci, les solidarités avec une partie au conflit, cela ne peut se traduire sur le territoire de la République, en actes ou en paroles. Toute injure, toute action, toute violence à caractère antisémite est répréhensible et doit être punie sévèrement, conformément à la loi. En 2002, parmi les actes racistes, les violences antisémites sont pour la première fois majoritaires : près de 200 actes et plus de 730 menaces antisémites ont été recensés par le ministère de l’intérieur.

Les divers représentants des communautés juives ont fait part à la commission du climat de peur dans lequel vivent de plus en plus de familles juives. Ces violences sont particulièrement présentes à l’école. L’insulte courante dans les cours de récréation devient "sale feuj !" ou "sale juif !". Le contenu des cours est parfois contesté quand est abordée l’histoire de la communauté juive, à tel point que l’enseignement de la Shoah en devient impossible. Des enfants, en raison de leur appartenance religieuse supposée, sont persécutés par des camarades de classe. Le port de la kippa au sortir de l’école, dans la rue et dans les transports publics, peut être dangereux. Lors de l’audition de 220 lycéens par la commission, l’un d’entre eux a déclaré, sans que personne ne le démente, qu’aucun élève juif ne pourrait porter la kippa dans son lycée sous peine d’être immédiatement "lynché". Face à ces violences, des élèves ont dû être "exfiltrés " des écoles publiques dans lesquelles ils étaient inscrits et transférés dans d’autres. Dans ce contexte, les demandes d’inscription dans les écoles confessionnelles juives et catholiques ont été en nette augmentation à la rentrée scolaire 2003. Ces menaces ne pèsent pas que sur les élèves. Des enseignants ont quitté l’enseignement public, en raison des difficultés auxquelles ils étaient confrontés du fait de leur patronyme.

3.3 Des discriminations rampantes

L’existence de discriminations, reflet d’un racisme persistant, contribue à fragiliser la laïcité.

La discrimination à l’embauche peut conduire ceux qui en sont victimes à désespérer du modèle républicain et des valeurs qui lui sont liées. Quand un candidat pour un poste se rend compte que son nom ou son prénom constituent un obstacle, il ne peut qu’éprouver un sentiment d’injustice contre lequel il est désemparé et sans recours. Faut-il en arriver à changer de prénom pour obtenir un emploi ? Cette perte d’identité, vexatoire, fait douter de la réalité de l’égalité et du respect effectif de tous les hommes et femmes. On a pu parler de "plafond de verre" à propos de cet obstacle invisible à l’ascension sociale, reprenant ainsi, pour des personnes issues de l’immigration, une expression utilisée pour les discriminations sexistes qui frappent les femmes. Si la mention ou la marque supposée d’une origine fait obstacle à l’insertion sociale et économique, voire à la reconnaissance à leur juste valeur des compétences acquises, il ne faut pas s’étonner ensuite qu’une sorte de conscience "victimaire " conduise à valoriser a contrario cette origine, voire à la mythifier en exacerbant la différence. La dérive communautariste, dès lors, n’est pas loin. Ce phénomène est encore limité mais il ne faut pas sous-estimer le risque si celui-ci devait perdurer. Ceux qui ont fait sans réserve le pari de la promotion par l’école et l’acquisition de ses savoirs se croyaient "enfants de la République". Sur le marché du travail, ils voient trop souvent les portes se fermer. La même analyse vaut pour les discriminations dans l’accès au logement. Difficiles à établir, elles sont néanmoins fréquentes. La grandeur des principes ne saurait être en aucun cas démentie par la bassesse des pratiques, sauf à ouvrir la voie à ceux qui exploitent les sentiments de frustration pour leurs desseins communautaristes. La laïcité ne peut pas tout. Elle fait valoir à la fois des droits et des devoirs. Or certaines situations sociales rendent peu crédibles les droits, et de ce fait, disposent mal ceux qui en sont victimes à assumer leurs devoirs. Mais on ne saurait s’en prévaloir pour déclarer les exigences de la laïcité illégitimes, et renoncer à les affirmer au prétexte qu’existe l’injustice sociale.

Source : Présidence de la République française