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Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 que George W. Bush s’est imposé comme leader spirituel des fondamentalistes chrétiens états-uniens. Ce rôle masque désormais celui de John Ashcroft, qui représente précisément le courant fondamentaliste au sein de l’administration Bush.

Fils et petit-fils de pasteur, John Ashcroft est né le 9 mai 1942, à Chicago (Illinois). Mais il a été élevé à Springfield, au siège mondial d’un mouvement évangélique pentecôtiste, les Assemblées de Dieu. Cette confession, qui revendique 2,5 millions de fidèles aux États-Unis, se caractérise par une lecture fondamentaliste de la Bible, une croyance dans le baptême de l’esprit, et une activité missionnaire agressive. Springfield est l’une des trois villes importantes du Missouri, un État sudiste, profondément marqué par les discriminations raciales.

John Ashcroft poursuit honorablement des études de droit des affaires à l’université de Yale, puis à celle de Chicago. En outre, il se distingue dans les équipes universitaires de football américain. En 1967, il épouse une de ses condisciples, Janet Roede, avec laquelle il ouvre un cabinet d’avocats. Ils écriront ensemble deux manuels de droit universitaires et auront trois enfants.

Divine Providence : en pleine campagne électorale, son concurrent meurt

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La carrière politique locale de John Ascroft est un étrange jeu de chaises musicales qui lui permet de gravir tous les échelons en profitant des absences de ses adversaires et des renoncements de ses rivaux, sans jamais livrer bataille.
En 1973, il se présente aux élections législatives du Missouri. Mais il est battu. Cependant, le gouverneur républicain de l’État, Kit Bond, qui entend inclure dans son équipe un représentant des Assemblées de Dieu, le nomme State Auditor [1]. Un an plus tard, Bond perd les élections, comme de nombreux républicains dans la foulée du Watergate. Ashcroft se trouve alors un job au cabinet de l’Attorney general de l’État [2], le père John Danforth de l’Église épiscopalienne. Il y partage son bureau avec le jeune juriste, Clarence Thomas. Celui-ci joue de manière caricaturale le rôle de « noir de service », d’alibi politique, dans une équipe réputée pour son intolérance raciale. Il sera nommé, en 1991 par Bush père à la Cour suprême des États-Unis [3].
Lorsque John Danforth devient sénateur, John Ashcroft, devenu son dauphin, se fait élire à sa place d’Attorney general. Il y restera deux mandats, juste le temps de restreindre l’exercice du droit à l’avortement.
Lorsqu’en 1984, son ami Kit Bond devient sénateur, Ashcroft est élu gouverneur à sa place. À cette fonction, il échoue à interdire l’accès d’une femme ayant subi un avortement à une seconde interruption volontaire de grossesse.
En 1994, le père John Danforth ayant renoncé à se représenter au poste de gouverneur, son dauphin Ashcroft est élu à sa place. Au Capitole, Ashcroft se fait le champion de l’ordre moral et exige de couper les crédits de la Fondation nationale des arts (National Endowment for the Arts) après qu’elle eut subventionné une exposition du photographe gay Robert Mapplethorpe qu’il qualifie d’indécente et de blasphématoire.
Il se représente, en 1998, contre le gouverneur sortant, Mel Carnahan, qu’il accuse de soutenir les criminels puisque, à la demande expresse du pape Jean-Paul II, il a commué la peine d’un meurtrier condamné à mort. C’est à ce moment qu’intervient la Divine Providence : en pleine campagne électorale, Carnahan meurt dans l’accident de son avion privé. La Constitution du Missouri ne reconnaissant pas plus la souveraineté populaire que celle des États-Unis, la campagne n’est pas interrompue. Elle se poursuit sans que les démocrates puissent présenter de candidat. Les électeurs n’en sanctionnent pas moins Ashcroft en votant majoritairement pour son défunt rival. Bien qu’ayant perdu l’élection à plate couture, Ashcroft est nommé sénateur par la Cour suprême du Missouri. Puis, il mène une campagne pour la destitution de Ronnie White, premier juge noir nommé à cette Cour suprême, qu’il accuse de complaisance avec les criminels pour s’être opposé dans de rares cas à des condamnations à mort.

L’appartenance de John Ashcroft à la Confrérie des leaders chrétiens est attestée depuis le début des années 80, mais on ignore quelle fonction il y exerce. Cette organisation très secrète, joua un rôle central dans la lutte idéologique contre le communisme, durant la Guerre froide. Son seul responsable public est le pasteur Billy Graham.
Traditionnellement implantée au Pentagone, elle est aussi présente dans les états-majors des partis politiques et semble avoir favorisé l’ascension de John Ashcroft.

« Nous n’avons d’autre roi que Jésus ! »

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Fervent pentecôtiste, John Ashcroft ne commence jamais une journée de travail sans imposer une prière collective à ses collaborateurs dans les locaux publics. Il compose des psaumes et aime à pousser le cantique en public. Considérant ses deux « élections » au Capitole comme des élections divines, il a demandé, lors de chacune d’elles, à ses frères de l’Assemblée de Dieu de l’oindre d’huile selon le rite biblique des rois d’Israël. Le 8 mai 1999, il prononce un discours à la Bob Jones University (Caroline du Sud), sorte de séminaire raciste et anti-catholique où sont formés les prêcheurs chrétiens fondamentalistes. Il y expose sa conception des États-Unis et de la politique : « Un slogan de la révolution américaine qui affligea tant les émissaires du roi qu’ils en rendirent compte dans leurs correspondances avec l’Angleterre était le vers "Nous n’avons d’autre roi que Jésus". Les percepteurs d’impôts venaient et demandaient ce qui relevait du roi, et les colons répondaient souvent : "Nous n’avons d’autre roi que Jésus". Ce slogan a trouvé sa place dans les textes fondamentaux de ce pays. Vous pouvez citer la déclaration d’indépendance avec moi : "Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables." Seule parmi les nations, l’Amérique reconnaît la source de notre nature comme divine et éternelle et non sociale et temporelle. Et parce que nous avons compris que notre source est éternelle, l’Amérique est différente. Nous n’avons d’autre roi que Jésus ! »
Pour financer son action John Ashcroft créé le Spirit of America Political Action Committee. Celui-ci reçoit des dons des principaux télévangélistes (Pat Robertson, Jerry Falwell, D. James Kennedy, etc.) et groupes de pression de la Christian Coalition (Free Congress Foundation, American Family Association, Family Life Seminars, American Center for Law and Justice, etc.). Il ne paye pas seulement les campagnes électorales, mais aussi des actions politiques comme le soutien aux protagonistes de l’affaire Lewinski, aux côtés de l’invisible banquier Richard Mellon Scaife et la dénonciation du « prédateur sexuel Clinton ».

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En 2001, son audition de confirmation par le Sénat au ministère de la Justice est particulièrement houleuse. Les parlementaires, qui le connaissent bien, s’inquiètent de voir un fondamentaliste obsédé par la supériorité « Loi divine » être en charge de l’application des lois positives des États-Unis. Il est néanmoins investi. Il s’entoure immédiatement d’un cabinet très politique et commence à réformer son administration.

Membre à vie de l’Association nationale des porteurs d’armes (NRA), il déclare que le deuxième amendement n’interdit pas la détention personnelle d’armes [4], y compris d’armes d’assaut, et abroge diverses dispositions de la loi Brady et de la réglementation Clinton.

Le fichage de tous les musulmans pratiquants et la construction de camps de rétention pour des milliers de personnes

Il dénonce la « justice répressive » au profit de la « justice préventive ». L’idéal, affirme-t-il, n’est pas de réprimer le crime, mais de l’empêcher. Or, le crime n’est que la poursuite de la petite délinquance, il convient donc d’incarcérer les petits délinquants pour les empêcher de commettre des crimes. La peine ne doit pas être proportionnelle à l’acte déjà commis, mais à celui qu’on veut prévenir. Un point de vue qui a été taillé en pièces par Hollywood avec Minority report.

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En août 2001, selon Hillary Clinton, il informe les membres du Congrès qu’en raison de menaces précises, il ne prendra plus de vols aériens commerciaux et leur conseille de s’en abstenir également [5]

Six jours après les attentats du 11 septembre 2001, il présente au Congrès un ensemble de mesures anti-terroristes, l’USA Patriot Act. Ce projet de loi de 132 pages, d’une extrême complexité juridique, a exigé des mois, sinon des années de préparation. Il suspend pour quatre ans les libertés individuelles du justiciable garanties par la Charte des Droits, c’est-à-dire par les premiers amendements constitutionnels.
Immédiatement après, il fait arrêter plus d’un milliers de suspects, qui sont placés au secret. La plupart seront relâchés. D’autres croupissent encore en prison, sans bénéficier des droits utiles à leur défense.
Puis, il demande au FBI de ficher tous les pratiquants de la religion musulmane aux États-Unis, qu’ils soient étrangers ou nationaux, au motif que les terroristes sont parmi eux.
Enfin, il décide la construction préventive de camps de rétention, pour des milliers de personnes. À toutes fins utiles.

Il tente d’interdire les avortements thérapeutiques par aspiration. Ce qui le choque particulièrement en tant que chrétien fondamentaliste, ce n’est pas le caractère tardif de ces avortements, mais la méthode employée. Le fœtus n’est pas extrait par césarienne, mais par voie vaginale après dilation artificielle de l’organe. Il s’agit donc à ses yeux d’une « naissance partielle » et donc d’un infanticide.

Enfin, il se consacre à la lutte contre la corruption dans le monde. Le monde est régit par la corruption, prohibée par Moïse, a-t-il expliqué Bible à la main au Forum économique de Davos, le 22 janvier

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dernier. Nous devons donc lutter contre ce fléau de manière à garantir le libre-marché et à nous affranchir de la « route de la servitude », selon l’expression de l’économiste libertarien Friedrich von Hayek.

Et ce n’est qu’un début. Élu de Dieu, John Ashcroft a réservé des noms de sites internet et mis en place des comités pour sa campagne éventuelle de vice-président : on ne sait jamais, la Divine Providence pourrait libérer le poste de Dick Cheney, gravement malade du cœur.

[1] Le State Auditor est l’équivalent d’un président de Cour des comptes de l’État fédéré. Ce poste est soumis à élection, mais dans ce cas particulier, il s’agit de pourvoir à une vacance temporaire par nomination.

[2] L’Attorney general est l’équivalent du ministre de la Justice.

[3] La nomination du juge Clarence a fait l’objet d’une vive polémique après qu’il eût été accusé de harcèlement sexuel par une de ses anciennes assistante, Anita Hill. Le président George W. Bush avait choisi de nommer un juge noir pour montrer son absence de préjugé raciste, mais, bien qu’ultra-conservateur, celui-ci paraissait soudain incarner les tares que les racistes imputent aux noirs.

[4] C’est historiquement absurde. Le deuxième amendement garantit le droit des États fédérés à disposer de milices, donc d’armes. Il ne s’applique pas aux particuliers en dehors de leur activité dans ces milices fédérés.

[5] Cf. Déclaration d’Hillary R. Clinton au Jamestown Community College, 8 juin 2002, Snowshoe Films.