Madame,

En souhaitant la bienvenue à Votre Majesté, je me fais l’interprète de toutes les Françaises et de tous les Français, particulièrement heureux de vous recevoir pour commémorer le centenaire de l’Entente cordiale. Ils saluent en Votre personne une très grande et proche amie de la France. Je me rappelle moi-même le charme et la chaleur de votre hospitalité lorsque, en mai 1996, vous m’avez reçu avec mon épouse au Palais de Buckingham. C’est dans le même esprit d’amitié que la France vous accueille aujourd’hui à Paris pour cette nouvelle visite d’Etat.

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Les Français ne l’oublieront jamais : quand le continent européen s’effondrait sous les coups de la barbarie, c’est vers le Royaume-Uni que s’est portée l’espérance des hommes épris de liberté. Vers sa famille royale, avec la haute figure du Roi George VI, Votre père, et celle tant aimée et respectée de la Reine Elisabeth, Votre mère, tous deux magnifiques de courage et de solidarité sous les bombes. Vers son gouvernement inflexible, et son peuple admirable d’union, de constance et de pugnacité.

C’est vous, Britanniques, qui avez protégé au plus noir de l’Histoire la flamme de la résistance. C’est à Londres que la France éternelle a trouvé appui et encouragement. C’est là qu’elle a puisé l’espoir pour continuer la lutte contre l’occupation. La France sait tout ce qu’elle doit au Royaume-Uni, aux peuples du Commonwealth, à cette relation exceptionnelle de confiance et d’estime qui unissait le Chef de la France libre à la famille royale et à son Premier ministre Winston Churchill.

Madame,

Dans quelques semaines, nous célébrerons ensemble le débarquement de Normandie. Ensemble, avec les représentants des nations alliées, au premier chef les Etats-Unis d’Amérique, nous accueillerons les combattants survivants de ces heures où s’est joué le destin de l’Europe et du monde. Ensemble, nous honorerons la mémoire de ceux qui sont tombés pour que l’emportent les idéaux de justice et de liberté. En présence du Chancelier fédéral allemand, nous rappellerons la vocation de la construction européenne d’enraciner la paix et la démocratie sur le continent. Nous mesurerons l’immense chemin, inouï, parcouru par l’Europe. Celui de la réconciliation entre les ennemis d’hier. Celui de l’union de nos vieux pays, qui ont su construire l’avenir en tournant définitivement le dos aux déchirements séculaires.

A travers leurs amitiés et leurs combats, leurs histoires mêlées ou séparées, nos deux pays, nos deux peuples, nos deux cultures ont contribué à forger la civilisation européenne. Nourris des mêmes valeurs de liberté, de justice et de dignité humaine, également épris de leur indépendance et de leurs traditions, Britanniques et Français ont incarné, chacun à leur façon, les visages de ces mêmes idéaux. Il en résulte un regard sur l’autre fait à la fois de fraternité, de fascination et de rivalités, dans une perpétuelle émulation qui a marqué l’Histoire.

Ces différences transcendées, nous les mettons aujourd’hui au service de l’Europe et d’un monde plus juste. Britanniques et Français attendent que soit respectée l’identité qui fait leur fierté nationale, en même temps qu’ils édifient une Europe forte, dynamique et confiante en elle-même. Au moment où l’Union européenne accueille dix nouveaux Etats membres, cette Europe retrouvée doit se doter sans délai d’une Constitution. Nos deux pays apporteront l’élan nécessaire pour faire aboutir ce grand dessein.

Le Royaume-Uni et la France partagent un même goût pour les grands horizons et le sens des devoirs qu’engendre l’exercice de responsabilités à l’échelle du monde. Voilà pourquoi nos deux pays sont engagés au service de la paix dans les Balkans et en Afrique, dans la lutte contre le terrorisme en Afghanistan. Voilà pourquoi il était nécessaire que nos deux pays se rejoignent pour donner à la défense européenne une impulsion décisive, de concert avec l’Allemagne.

Nous partageons la même foi dans la science et le progrès, la même confiance dans l’initiative et la liberté d’entreprendre, la même conviction que la puissance publique apporte sa part de justice, de solidarité et de dynamisme au développement. Voilà pourquoi nous nous sommes retrouvés il y a peu, avec l’Allemagne, pour proposer à l’Europe les voies d’une croissance renouvelée.

Le 11 mars, la tragédie, une fois encore, a frappé l’Europe. Les attentats de Madrid l’ont touchée dans sa chair. Faisons front commun contre le terrorisme. Renforçons résolument l’Europe de la sécurité. Prenons les initiatives politiques nécessaires pour nous attaquer aux racines de ce fléau. Nous le savons, nul pays n’est à l’abri. Nul pays ne peut se tenir à l’écart. Nul pays ne peut agir seul. C’est ensemble et à l’échelle de l’Europe que nous menons cette lutte.

Notre ambition commune d’un monde pacifique et solidaire s’exprime dans les enceintes où s’élabore une nouvelle gouvernance à l’échelle des peuples. Membres fondateurs de l’Organisation des Nations Unies, nous y voyons le creuset de la légitimité internationale. Membres permanents du Conseil de sécurité, nous voulons qu’il se renforce et s’élargisse pour assumer la responsabilité première de la paix et de la sécurité internationale conférée par la Charte.

Nous voulons un G8 ouvert aux pays émergents et aux plus démunis. Pour que la mondialisation n’abandonne pas à leur sort des continents entiers, et d’abord l’Afrique. Pour que cesse la destruction des ressources naturelles et que l’environnement soit ainsi protégé au service de l’humanité de demain. Vous nourrissez de grands projets pour l’année 2005. La présidence britannique pourra compter sur le soutien de la France.

Madame,

Le 14 juillet prochain, les Horseguards défileront sur les Champs Elysées. Ils rappelleront le sang versé ensemble sur les champs de bataille du XXe siècle, des tranchées de la Somme aux sables d’Afrique et aux falaises de Normandie. Leur présence nous rappellera la vision inspirée de Votre aïeul Edouard VII et des signataires, il y a tout juste cent ans, de l’Entente cordiale. Alors s’achevait une histoire, celle de ces longs siècles où Britanniques et Français se sont sans cesse jaugés, mesurés, combattus, sur toutes les mers et tous les continents. Dans un spectaculaire renversement diplomatique, nos deux nations décidaient enfin de s’entendre. Elles seraient peu après amenées à sceller ce pacte dans la fraternité des armes.

Si nous célébrons aujourd’hui ce centenaire, c’est pour signifier que la durée, la profondeur et la diversité de nos liens l’emportent à l’évidence sur nos divergences. Ce que nous voulons célébrer au travers des manifestations qui auront lieu toute cette année, ce sont aussi les promesses de l’avenir qui s’expriment à travers les jeunes générations.

Car l’Entente cordiale est aussi une affaire de cœur, un attachement réciproque qu’il faut continuer à cultiver. Souhaitons que ces sentiments partagés s’épanouissent toujours en compréhension, en solidarité et en vision commune. Gardons à l’esprit le chemin que nos pays ont encore à faire ensemble, et l’un vers l’autre. A l’heure où tant de Français choisissent de s’installer au Royaume-Uni tandis que de plus en plus de Britanniques viennent vivre en France, réjouissons-nous que nos deux peuples continuent à exercer l’un sur l’autre une telle fascination et un tel attrait.

C’est dans cet esprit d’amitié ancienne et de complicité séculaire, Madame, que je vais maintenant lever mon verre. Je le lève en l’honneur d’un long règne où s’incarne la permanence du génie britannique. Je le lève en l’honneur de Votre Gracieuse Majesté et de Son Altesse Royale le prince Philip, duc d’Edimbourg, ainsi que de Votre famille. Je le lève en l’honneur du grand et cher peuple britannique, allié et ami du peuple français.

Vive le Royaume Uni ! Vive la France ! Vive l’amitié franco-britannique !