Une période stratégique pour le commerce

Introduction

En juin 1940, il y a près de 64 ans, un Français à l’allure grave descendait d’un petit avion qui venait d’atterrir sur un aérodrome londonien. Cet homme vient de quitter un pays écrasé et sa capitale - Paris - occupée. Ce soir-là, il rencontre un autre grand dirigeant, éprouvé par le désastre militaire de Dunkerque et en proie à d’autres défis dans un combat imminent. Les journaux britanniques d’alors titraient sur l’invasion allemande. Certains suggéraient la poursuite de la paix. Pourtant, en ces heures sombres, ces deux chefs ont entrevu une chance historique : celle de rallier leurs peuples à l’immense défi qui les attendait.

Le lendemain, le général Charles de Gaulle lançait un appel à ses concitoyens sur les ondes de la BBC, déclarant avec vigueur que la messe n’était pas dite et que l’espoir n’était pas perdu. Son collègue britannique, Winston Churchill, pour sa part, exhortait les Britanniques bouleversés à ne jamais se rendre. Leur détermination a contribué à transformer un désastre militaire en un nouveau dessein.

Les plages ensoleillées de Cancun sont, certes, très éloignées des rivages brumeux de Dunkerque, et les négociations commerciales internationales n’ont guère de point commun avec l’ampleur du dilemme entre guerre et paix auquel De Gaulle et Churchill se virent confrontés. Pourtant, lorsque nous avons quitté Cancun en septembre 2003, sans être parvenus à tomber d’accord sur la manière de faire progresser le Cycle de Doha, le pessimisme et le défaitisme de certains discours n’étaient pas sans rappeler une période plus lointaine et plus sombre.

Nombreux furent ceux qui dirent alors que les négociations de l’OMC seraient paralysées pendant plusieurs années, et que les prochaines élections américaines et la nouvelle composition de la Commission européenne empêcheraient tout nouvel engagement jusqu’en 2005 - au plus tôt. Certains allèrent même jusqu’à suggérer que la réussite de Doha avait été l’exception, et que les échecs de Seattle et de Cancun étaient en fait la règle.

Mais, comme dans les semaines qui suivirent la débâcle de Dunkerque, les prédictions les plus sombres ne se réalisèrent pas. Cancun a été certes une occasion ratée, mais pas une catastrophe. Nous avons manqué une belle occasion de faire avancer le programme de Doha ; mais, nombre de ceux qui avaient crié victoire ont vite compris qu’ils avaient le plus à perdre. Les premiers signes d’un regain d’intérêt pour le processus n’ont pas tardé. Quelques semaines après Cancun, les Etats-Unis et une vingtaine de pays de la région Asie-Pacifique, aux économies très diverses, parmi lesquels figuraient de nombreux pays en voie de développement, ont demandé la reprise des négociations de l’OMC sur la base du projet de texte de Cancun.

Parallèlement, les Etats-Unis faisaient avancer les négociations, comme ils avaient promis de le faire, avec tous les pays disposés à de réels compromis. Dans les six mois qui suivirent Cancun, nous avions conclu de nouveaux accords de libre-échange avec huit pays, nous nous étions rapprochés de six autres pays, et nous annoncions des projets de négociations avec six autres encore. Notre stratégie en faveur de la dynamique du libre-échange nous a permis de résister aux forces protectionnistes, en cette période de difficultés économiques.

Fin 2003, le climat semblait propice à une nouvelle avancée. Ayant le sentiment que les différents pays concernés souhaitaient se réunir pour accomplir un travail sérieux, j’adressais, au début du mois de janvier 2004, une lettre à tous mes collègues de l’OMC, afin de proposer des idées susceptibles de faire avancer les négociations de Doha en 2004. Il fallait se concentrer sur les éléments fondamentaux, tout en restant ambitieux. Dans cette lettre, je proposais de laisser de côté les points délicats, qui nous éloignaient de l’essentiel et provoquaient la discorde, et s’avéraient peu profitables sur le plan économique. J’appelais les participants à se concentrer sur les avancées dans les domaines majeurs des négociations, qui pourraient influer sur le reste du cycle.

Nous avons accompli de grands progrès depuis septembre 2003, mais nous ne savons toujours pas si la réunion de Cancun apparaîtra plus tard comme le "Dunkerque" du Cycle de négociations de Doha : une passe difficile dont nous avons su sortir avec une détermination renouvelée, et à partir de laquelle nous avons inversé le cours des événements. Nous pouvons affirmer que 2003 n’a pas été une année perdue pour le Cycle de Doha ; mais il nous faut encore saisir les occasions qui s’offrent à nous.

Vers un nouvel élan du Cycle de Doha

Après ma lettre de janvier 2004, j’ai parcouru le monde sur plus de 50.000 kilomètres, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, afin de rencontrer les représentants d’une quarantaine de pays, d’écouter leurs idées et d’encourager leur engagement.

Lors d’une réunion à Singapour, j’ai été très réconforté par les idées progressistes de M. Rini, ministre du gouvernement indonésien, et j’ai pu saluer la sagesse sans faille de M. Yeo, ministre du gouvernement de Singapour. En Afrique, j’ai été très encouragé par l’autorité des ministres Erwin (Afrique du Sud), Kituyi (du Kenya) et de leurs collègues, qui ont compris à quel point il était important de concrétiser les objectifs de développement de Doha.

Le mois dernier, à Londres, des ministres venus du Brésil, de l’Union européenne, du Kenya et d’Afrique du Sud m’ont rejoint afin d’analyser dans le détail les questions essentielles. Dans les prochains jours, lors des réunions de l’OCDE, d’autres ministres encore auront également l’occasion de passer du discours théorique à la prise de décision et à l’action.

Certes, l’élan est de retour ; mais la route pourrait s’avérer difficile. A mon sens, notre capacité à progresser de manière notable d’ici à l’été prochain dépend de deux avancées : en premier lieu, nous devons résoudre les questions identifiées à Singapour, en décidant de nous concentrer exclusivement sur la simplification des échanges commerciaux, la refonte de règles douanières vieilles d’un demi-siècle, inadaptées à l’économie actuelle, et, a fortiori, à celle de demain ; en second lieu - et c’est le point le plus important -, nous devons concentrer notre attention sur le projet de texte sur l’agriculture, afin de tenter de convenir d’un cadre spécifique de réforme. Si nous trouvons une issue sur ces deux questions majeures, d’autres progrès devraient rapidement suivre : par exemple, un accord-cadre pour la réduction des tarifs douaniers dans le secteur industriel et la suppression des barrières autres que tarifaires dans le domaine des échanges de marchandises, des efforts renouvelés afin d’ouvrir le marché des services, et un accord sur le meilleur mode de participation possible des plus petits et plus pauvres des pays en développement au commerce mondial.

L’accord sur le processus visant à faciliter le commerce devrait être imminent. En revanche, en ce qui concerne l’agriculture, les obstacles sont un peu plus importants : en effet, tous les pays devront finalement convenir de la suppression totale des subventions à l’exportation, qui faussent le commerce agricole de la manière la plus grave et la plus critiquable, dans des délais précis. Si l’Union européenne avance sur ce point important - comme elle semble près de le faire aujourd’hui -, les Etats-Unis supprimeront la composante subventions des crédits à l’exportation et disciplineront l’aide alimentaire afin d’éviter les détournements financiers, tout en continuant à garantir la satisfaction des besoins humanitaires vitaux de certains pays. Enfin, pour compléter cet ensemble de mesures positives, d’autres pays devront mettre un terme aux monopoles exportateurs détenus par l’Etat, ainsi qu’au recours à des taxes différentielles à l’exportation.

Nous devrons également opérer des réductions importantes de subventions faussant les règles du commerce intérieur, afin de réduire considérablement les inégalités et le montant global autorisé - jusqu’à l’élimination totale de ces subventions. D’autre part, l’ensemble des pays, et notamment les pays en développement les plus importants, devront coopérer avec nous afin de trouver un équilibre entre une ouverture ambitieuse des marchés agricoles et la résolution des problèmes avec les pays les plus sensibles à ce sujet.

Une période d’opportunités économiques stratégiques

Tous ces progrès sont à notre portée. Mais il faudra un effort important et collectif pour les accomplir au cours des prochains mois. Nous n’aurons conscience de l’urgence du processus que si nous admettons que les lueurs d’espoir de ces dernières semaines apparaissent à un moment particulièrement stratégique d’opportunités économiques. Les premiers signes d’embellie économique ont fait leur apparition. Pas assez fort. Pas assez loin. Mais l’économie globale a repris son cours.

Grâce à cette reprise, nous allons pouvoir approfondir et développer l’expansion renaissante par le commerce. Ces 60 dernières années déjà, on a pu constater qu’une libéralisation du commerce décidée à point nommé et, parallèlement, associée à des réformes internes, conduisent à des périodes d’expansion économique plus durables, plus profondes et plus productives.

Au début des années 1990, l’économie américaine était prête à saisir l’immense opportunité constituée par l’ouverture plus importante des marchés mondiaux : au cours de la décennie précédente - les années 1980 -, les Etats-Unis s’étaient consacrés à une rénovation structurelle de leur économie (dérégulation industrielle, secteur après secteur, restructuration et baisse des impôts et charges afin de stimuler les entreprises les plus audacieuses, et résolution des problèmes difficiles du secteur bancaire, de l’inflation et d’une concurrence étrangère accrue). Avec l’achèvement du cycle de l’Uruguay et de l’ALENA (North American Free Trade Agreement - Accord de libre-échange pour la région nord-américaine), l’économie des Etats-Unis était en mesure de profiter de cette mutation, la croissance économique se développait et se renforçait, et l’économie mondiale profitait également de ce boom américain échelonné sur une longue période.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, cette même opportunité de croissance économique se présente, avec un accord mondial pour l’ouverture des marchés. De nombreux pays ont posé les fondations de ce nouveau boom économique engendré par l’ouverture des échanges, afin d’en tirer pleinement bénéfice. Et, avec l’élargissement historique de l’UE, cette région du monde, très active et très performante, voit également de nouveaux horizons s’ouvrir.

De retour d’Irlande cette semaine, j’ai pu comprendre une fois de plus que ce sont les dirigeants d’un pays qui déterminent le rythme de développement de leur nation. Lorsqu’un gouvernement prend les bonnes décisions en vue de libérer les énergies productives et créatrices de son pays, une nation qui a pu être marquée, pendant de nombreuses années, par une croissance très molle - voire zéro - peut réussir à transformer son avenir. Ainsi, des nations dont la jeunesse allait chercher fortune ailleurs, d’une génération à l’autre, peuvent redevenir des modèles pour les jeunes gens d’autres pays.

Les prémisses du changement ébranlent les vieilles idées. On le voit ici-même, en France, ou encore en Allemagne, lors des débats sur la législation du travail qui étouffe l’emploi, les systèmes de retraites qui ne pourront plus financer les besoins des retraités, ou encore les lois fiscales qui entravent l’économie, seule génératrice de recettes. On le voit aussi dans les pays africains qui s’efforcent d’instaurer l’Etat de droit, ou encore en Amérique Latine, où les nouvelles politiques de lutte contre la corruption tentent d’éradiquer des problèmes ancestraux. L’immense impact de progrès même partiaux vers le libéralisme économique et commercial est particulièrement visible en Chine.

En faisant avancer aujourd’hui le Cycle de Doha, nous pourrons coordonner et transformer tous ces efforts. Les réformes économiques intérieures et la libéralisation des échanges mondiaux sont les affluents du grand fleuve de la prospérité économique : lorsqu’ils se rejoignent, le courant est encore plus puissant.

Comment aborder les réformes mondiales ?

Tout en prenant conscience des nouvelles opportunités économiques stratégiques de 2004, nous devons aussi constater les mutations planétaires considérables qui se sont produites depuis l’entrée en vigueur de l’Uruguay Round.

- Tandis que les réformes secouaient la planète, la population mondiale participant aux échanges planétaires a littéralement explosé  : elle est passée d’un milliard à six milliards d’hommes et de femmes, principalement grâce à l’intégration de la Chine et de l’Inde au système économique mondial ;

- Le développement technologique a renforcé les relations et l’interdépendance mondiales, brisant les vieilles entraves à la circulation des idées, de l’information, des capitaux, et la production transnationale ;

- La nature même du commerce a changé, avec les systèmes d’achats mondiaux, et des réseaux de fabrication et de distribution répondant aux besoins immédiats de la clientèle. Cette mutation a transformé la production et la commercialisation de tous les biens - des automobiles aux logiciels informatiques -, qui sont passés d’une sorte d’artisanat local à un processus planétaire auquel participent de nombreux pays ;

- L’interconnexion de l’économie mondiale et des problèmes de réglementation nationale a engendré de nouveaux défis dans une gamme de secteurs assez large - allant des questions d’accès aux médicaments à la sécurité du consommateur, compte tenu des contrefaçons, qui entament la confiance de ce dernier vis-à-vis des marques d’origine ;

- Enfin, la sécurité mondiale est aujourd’hui mencée par un danger sans précédent, rendant la libre circulation des personnes et des biens à travers les frontières beaucoup plus difficile qu’il y a quelques années.

C’est pour toutes ces raisons, très concrètes, que le programme de Doha et de l’OMC constitue aujourd’hui un défi d’une autre nature, et beaucoup plus fort que tous les processus précédents.

L’économie mondiale en pleine expansion

Analysons d’abord le développement extraordinaire des marchés. Dans les années qui ont suivi la fin de la guerre froide, lors de l’entrée en vigueur des décisions de l’Uruguay Round, même les pays qui continuaient à se considérer comme "socialistes" ont abandonné en grande partie le concept d’une économie dirigiste, dominée par l’Etat et la propriété collective. Dès lors, le marché mondial a représenté non plus un milliard de citoyens, mais plus de six milliards de personnes - et cette expansion extraordinaire s’est faite en un laps de temps très bref.

Ce changement, associé à la libéralisation du commerce, a permis un bond de plus de 50 % du commerce des marchandises depuis 1994, pour atteindre plus de 6 mille milliards de dollars en 2002. Pour traduire cela de manière très concrète, on pourrait dire que chaque personne née au cours de ces huit années a représenté à elle seule un accroissement des échanges commerciaux d’une valeur de 2.700 dollars.

Les implications de cette extraordinaire expansion de l’économie mondiale sont immenses. On ne peut pas restreindre cet élan commercial. Avec un "plus" de 5 milliards de personnes dans le système commercial mondial - la plupart d’entre elles étant pauvres -, on ne peut se limiter à une ouverture frileuse et très progressive des échanges, axée uniquement sur un groupe de pays restreint. Pour atteindre un niveau de croissance permettant l’élimination de la pauvreté et la transformation totale des sociétés, nous devons nous montrer très ambitieux et très audacieux.

En d’autres termes, et alors que le programme de Doha commence à se mettre en place, nous devons nous concentrer sur les secteurs offrant les possibilités les plus importantes de développement du commerce, de croissance économique et de réformes nationales. Les subventions à l’agriculture, qui faussent le jeu des échanges mondiaux, sont certainement le premier défi auquel il faut s’attaquer. Mais cela ne suffira pas. Outre le développement des échanges Nord-Sud, nous devons aborder également la question de la libéralisation des échanges Sud-Sud, qui constituent une source de richesse en pleine expansion pour les pays en développement, mais sont aussi l’un des domaines les plus protégés, qu’il s’agisse de produits manufacturés ou de l’activité agricole. Nous devons également veiller à une ouverture importante du secteur des services, qui représente la majeure partie de l’activité économique des pays en développement.

Un développement technologique rapide

Ce marché mondial, qui a littéralement explosé, doit également s’adapter au développement très rapide des technologies. A l’époque de l’ouverture des négociations de l’Uruguay Round, en 1986, les "fenêtres" ("windows", en anglais) n’étaient que des ouvertures protégées par des vitres, les "souris" n’étaient que des rongeurs, et l’ordinateur le plus sophistiqué d’IBM n’avait qu’une capacité de 20 méga-octets. Aujourd’hui, il y a davantage de capacité informatique dans votre voiture qu’il n’y en avait dans le vaisseau spatial Apollo  ! A l’heure actuelle, il y a plus d’Africains du Sud connectés qu’il n’y en avait dans le monde entier en 1994 !

La biotechnologie permet d’augmenter la productivité, d’améliorer la santé et l’environnement, en contribuant au développement d’une agriculture plus nutritive, sur des surfaces réduites et avec une utilisation moins importante de l’eau et des produits chimiques.

Les télécommunications se sont davantage développées entre 1994 et 2004 que pendant tout un siècle, après l’invention du téléphone à partir des recherches d’Alexander Graham Bell - innovation qui avait déjà révolutionné la vie quotidienne de la même manière.

La recherche pharmaceutique et l’étude de l’ADN permettent la création de médicaments moléculaires, grâce auxquels on peut travailler sur certains gènes, et constituant un nouveau potentiel pour sauver des vies.

La "nanotechnologie" - c’est-à-dire le contrôle de la matière jusqu’à une échelle d’un millième de millimètre - ne fait que commencer à ouvrir de nouveaux horizons, depuis les ascenseurs "flexibles" permettant de véhiculer des cargaisons dans l’espace, jusqu’à la création de mini-robots autonomes qui s’attaquent aux cellules cancéreuses.

Le programme de Doha peut donner un formidable élan à l’utilisation et aux bienfaits de ces nouvelles technologies - et d’autres techniques, encore à venir ; mais cela ne sera possible que si les pionniers scientifiques se sentent dans un climat de confiance pour échanger leurs idées, et que l’on garantit aux entreprises la neutralité des Etats en ce qui concerne la concurrence entre les firmes bien établies et les petites sociétés innovantes.

Des réseaux de production mondiaux

L’accroissement de la concurrence conduit plus que jamais les entreprises à améliorer le rendement et à réduire les coûts. Ce processus a conduit en grande partie à la dispersion géographique - c’est-à-dire au-delà des frontières nationales - des outils de production, de fabrication, de commercialisation et de services. Avec la baisse du prix du produit final, on dégage une marge qui engendre encore plus de croissance économique et une expansion des échanges commerciaux encore plus rapide.

Depuis 1960, la production mondiale a plus que quadruplé. Et le commerce mondial a connu une expansion encore plus rapide - il a pu se multiplier par 9. En un mot, l’expérience des quatre décennies écoulées nous montre que l’augmentation de la production et des revenus doit s’accompagner d’un développement encore plus rapide du commerce.

Cette mondialisation des réseaux de production constitue également un défi. Pour des pays tels que les Etats-Unis, le financement mondial a une contrepartie en termes d’emplois et d’ajustements. Et, pour les pays qui en sont à un stade de développement économique beaucoup plus bas, la complexité et la fluidité des schémas mondiaux de production engendrent un défi d’identification des filières d’offre mondiales et de pénétration de ces réseaux. Notre mission consiste à ouvrir les portes et les possibilités à des populations beaucoup plus importantes en nombre, tout en aidant nos propres peuples - plus développés - à gérer cette mutation.

Questions réglementaires et sociales

Autre facteur nouveau : l’interconnexion du commerce et des problèmes de réglementation qui, traditionnellement, relèvent de la compétence des Etats souverains. Dans l’ensemble des pays, de nouveaux acteurs veulent se faire entendre. Il s’agit notamment des pouvoirs régionaux et locaux, de groupes qui luttent contre la pauvreté, des professionnels du secteur médical, de groupes de défense de l’environnement, et d’autres acteurs divers intervenant dans le jeu de la régulation - depuis le secteur financier jusqu’aux télécommunications. Même si le commerce s’est développé et a contribué à la prospérité générale, sa pénétration de secteurs autres que l’échange traditionnel de biens a créé de nouveaux défis et nous a obligés à prendre en considération, avec le plus grand sérieux possible, les conséquences de nos décisions. Mais le choix que nous ne devons certainement pas faire, c’est de revenir en arrière.

Nous devons faire face à une multitude de nouveaux problèmes. Pour ne prendre qu’un seul exemple, il faut se poser la question suivante : comment garantir aux plus pauvres l’accès aux médicaments les plus sophistiqués qui sauveront leur vie, sans pour autant porter atteinte à la capacité d’innovation qui rend possible la découverte de telles substances ?

Nous devons trouver des solutions susceptibles d’améliorer la vie actuelle, mais aussi la vie quotidienne de demain. C’est précisément ce que nous avions déjà fait, avant la réunion de Cancun, au sujet de la question délicate de l’accès à certains médicaments. Nos efforts nous ont permis de trouver un bon équilibre entre l’accès accru aux médicaments et la sauvegarde du système mondial qui encourage l’innovation médicale.

Pour mieux relever tous ces défis, il faut notamment accroître le niveau de transparence du fonctionnement de l’OMC et de nos accords commerciaux. Et l’une des manières d’y parvenir serait de débloquer le processus de règlement des différends. A cet égard, je me félicite de ce que - en dépit du désaccord sur les politiques de biotechnologie -, les Etats-Unis et l’Union européenne soient convenus de rendre publics les arguments des uns et des autres au sein de l’OMC.

La sécurité mondiale

Enfin, l’un des changements majeurs depuis le début de l’Uruguay Round est la nouvelle menace pour la sécurité mondiale. Au début des années 1990, le monde bénéficiait d’une période de paix relative depuis la fin de la guerre froide. Mais nous savons aujourd’hui qu’un nouveau danger nous guettait.

Or, l’impact des questions sécuritaires mondiales sur le commerce est capital. Songez que chaque année, 226 millions de navires-conteneurs entrent dans les ports du monde entier et en repartent, que 400 millions de personnes entrent aux Etats-Unis et en sortent, que l’information qui circule à travers les téléphones, les fax et Internet pourrait remplir 100.000 fois la Bibliothèque du Congrès, et que 650 milliards de dollars passent les frontières en termes d’investissements.

Chacun de ces flux d’échanges internationaux peut véhiculer le terrorisme. La nouvelle dimension des échanges mondiaux étant ce qu’elle est, l’amélioration de la sécurité dans des villes telles que Paris et Washington est conditionnée par un processus du même type à Bogota, Istanbul ou Djakarta.

Du fait de cette interdépendance accrue, notre planète a besoin d’un ensemble de règles plus intégré, mieux harmonisé et plus efficace en matière de circulation transfrontalière des biens, des capitaux et des personnes. Alors que nos autorités portuaires s’efforcent - non sans mal - de mieux s’informer sur la nature des mouvements d’entrée et de sortie, nous devons constater que les anciennes procédures douanières ne sont plus du tout adaptées. Nous savons désormais qu’une bonne information, en temps opportun, ne permet pas seulement de réduire les coûts et la durée des transits : elle est aussi essentielle à la sécurité de tous.

Dans ce domaine, le commerce est aussi un élément de solution à long terme. Personnellement, je ne crois pas que le terrorisme soit dû à la pauvreté. Les données démographiques des terroristes apportent un démenti à cette thèse. Et c’est, de plus, faire insulte à des centaines de millions de pauvres qui ne se transforment pas en tueurs aveugles. Cependant, les terroristes trouvent une énergie dans le sentiment de haine qui se développe dans les nations qui ne réussissent pas leur essor et dans toutes les dictatures où l’économie est stagnante. Aussi n’a-t-il jamais été plus urgent et plus important d’intégrer des sociétés isolées, pauvres et sous-développées à l’économie mondiale moderne, qui peut offrir toutes les possibilités et tous les espoirs. Le commerce peut être tout à la fois une machine économique qui permet de renforcer les nations les plus fragiles, la source de nouvelles idées et une ouverture sur le monde extérieur - autant d’éléments susceptibles de miner les régimes tyranniques.

L’influence de la mutation mondiale sur le programme de Doha

Quelles sont les implications de tous ces changements sur les négociations de Doha ?

Afin d’intégrer les cinq milliards de nouveaux acteurs - pauvres, dans leur grande majorité - au système commercial mondial, nous devons nous montrer audacieux et ambitieux dans notre projet d’ouverture des marchés et d’expansion commerciale, notamment dans les secteurs de l’agriculture, des produits industriels, des services et du commerce Sud-Sud, en pleine potentialité. Pour nous adapter au rythme très rapide du changement technologique, nous devons préserver l’innovation tout en multipliant le nombre de bénéficiaires potentiels. Pour relever avec succès les nouveaux défis des réseaux commerciaux mondiaux, nous devons abattre les murs tarifaires et les barrières non tarifaires - notamment en ce qui concerne les produits industriels -, et réviser les anciennes procédures douanières qui tendent à paralyser le commerce aux frontières. D’autre part, pour faire face aux nouvelles menaces sécuritaires, nous devons moderniser le système international d’information en matière de circulation transfrontalière des biens et des capitaux. Enfin, pour répondre aux préoccupations des nouveaux acteurs du système commercial mondial, nous devons veiller à ce que ce système soit plus transparent et plus ouvert aux citoyens qu’il est censé servir.

Pour réussir dans cet environnement entièrement nouveau, nous devons nous atteler à l’essentiel et laisser de côté bon nombre de questions secondaires, qui risquent précisément de détourner notre attention des problèmes majeurs. Nous devons également rechercher des solutions équilibrées, impliquant des concessions de chacun. Nous savons aujourd’hui que si nous agissons et progressons ensemble, c’est aussi l’ensemble des nations qui vivra mieux.

En ce qui concerne le secteur agricole, les pays membres de l’OMC doivent convenir de supprimer les subventions à l’exportation à une date précise, de réduire de manière importante les subventions nationales qui faussent les règles du jeu commercial et d’en harmoniser les différents niveaux, et, enfin, de développer de manière tout aussi substantielle les possibilités réelles d’accès aux marchés, à la fois dans les pays développés et les principales nations en développement. Ainsi, le marché du coton - qui intéresse tout particulièrement certains pays africains - peut être ouvert grâce à des avancées importantes dans les trois problématiques susmentionnées, et grâce également à l’aide au développement. Les Etats-Unis, pour leur part, maintiennent leur proposition de 2002, consistant à fixer un objectif de suppression des subventions agricoles qui faussent le jeu et de toutes les barrières qui empêchent l’accès aux marchés.

De l’avis de la Banque mondiale, la suppression de ces barrières agricoles permettrait de soustraire 140 millions de personnes à la pauvreté en l’espace d’une décennie. L’augmentation des revenus du secteur agricole, dans le monde entier, permettra d’accroître également la demande des produits de grande qualité des pays industrialisés, de développer les possibilités d’éducation et d’illustrer la valeur de l’ouverture des marchés ruraux mondiaux.

En ce qui concerne les produits manufacturés, nous proposons que les Etats membres de l’OMC poursuivent une politique ambitieuse de réduction tarifaire pour tous les produits répertoriés - même si nous reconnaissons également qu’il y a des limites à la flexibilité, dans ce domaine, afin de permettre aux différents gouvernements de ménager un certain nombre de susceptibilités politiques. Outre ce processus de réduction tarifaire, les négociations doivent englober également des initiatives de "tarif-zéro" pour certains secteurs, en adoptant peut-être une approche de "masse critique" pour définir la participation - comme cela s’est fait pour l’Accord sur les Technologies de l’Information, très réussi. Enfin, nous devons également trouver des solutions novatrices au problème des barrières non tarifaires.

Depuis un demi-siècle, nous avons déjà réussi à réduire les tarifs en matière de produits industriels - principalement dans le monde développé. Toutefois, il existe encore d’importantes opportunités en matière d’ouverture des échanges commerciaux. Si les pays développés sont déjà largement ouverts au commerce des produits manufacturés - le niveau des tarifs douaniers étant en moyenne de 5,3 % -, il subsiste des barrières importantes. Dans les pays en développement, ces barrières restent effectivement très élevées. Leur suppression doit être l’un des éléments majeurs du programme de Doha.

Dans les pays en développement, ces barrières commerciales sont presque totalement contre-productives. Par exemple, les nations en développement appliquent les tarifs les plus élevés aux biens d’équipement - ce qui porte atteinte au développement de ces pays et empêche les investissements étrangers dont ils ont tant besoin. Lorsque le Brésil supprime ses tarifs douaniers de 30 % sur les équipements de télécommunications, et que le Nigeria renonce aux taxes de 20 % sur l’équipement électrique, les pays qui en profitent le plus sont... le Brésil et le Nigeria !

Pour les produits agricoles comme pour les produits manufacturés, et afin que le Cycle de Développement de Doha soit digne de ce nom, nous devons éliminer les barrières commerciales entre les pays en développement, afin de saisir les chances qui se présentent. La Banque mondiale estime qu’un tel processus représenterait un gain de 539 milliards de dollars, en termes de revenus, pour les pays à revenus faibles ou moyens, et que les trois quarts de ce gain proviendraient en fait d’une réduction des barrières commerciales entre ces pays mêmes.

Dans le secteur important des services, les Etats-Unis appellent la majorité des pays membres de l’OMC à faire des offres significatives. A cet égard, on a pris un bon départ, puisque 42 Etats membres de l’OMC - représentant quelque 90 % des échanges mondiaux de services - ont fait des premières offres. Mais la liste de ces pays doit être plus importante - notamment en ce qui concerne les nations en développement, si l’on souhaite une participation générale à ces négociations. Dans le cadre de ce processus, nous sommes disposés à fournir aux pays en développement une assistance technique, afin de leur permettre de soumettre des offres. Nous avons également appelé la Banque mondiale à aider les pays en voie de développement dans l’évaluation des avantages potentiels et la préparation des propositions impliquant plusieurs ministères.

Sans cette ouverture importante du secteur des services, 50 % de l’économie de l’ensemble des pays en développement sera exclue des bienfaits du Cycle de Doha. Cela serait une erreur coûteuse si l’on considère que, dans les pays à faibles revenus, le secteur des services s’est développé près de deux fois plus rapidement que l’ensemble des économies de ces pays au cours des années 1990. En fait, la Banque mondiale a pu constater que l’ouverture des marchés de services était un tel facteur de croissance économique que les pays en développement, dont les marchés de télécommunications et financiers sont ouverts, se sont développés une fois et demi plus rapidement que les nations où ces marchés restaient fermés.

Les pays en voie de développement doivent être des partenaires

Le commerce offre des opportunités, pas des garanties. Les investisseurs dans le monde entier ont à faire face à une multiplicité de choix. La création d’un environnement attrayant pour l’investissement, le commerce, et l’innovation constitue un devoir majeur pour les économies en voie de développement.

Pour profiter pleinement des avantages du programme de Doha, les économies en voie de développement devront maîtriser parfaitement les principes fondamentaux : l’Etat de droit, l’indépendance de la justice, la lutte contre la corruption, et des politiques macro-économiques saines. Les gouvernements doivent également développer l’éducation de base et améliorer les services de santé publique.

Un certain nombre de pays ont fait de grands pas dans ces domaines, et ils ont démontré que des pays en voie de développement peuvent être des bénéficiaires majeurs de la libéralisation du commerce mondial.

Toutefois, trop de pays en voie de développement sont en proie à des difficultés.

En Afrique, nous devons nous assurer que les plus pauvres ont accès aux bénéfices liés à la croissance et à l’ouverture des marchés, notamment la possibilité d’entreprendre et de développer une classe moyenne. L’"US African Growth and Opportunity Act" a créé des incitations en matière économique en fournissant un accès exonéré de droits de douanes au marché américain pour environ 5.000 nouveaux produits provenant de 37 pays africains subsahariens éligibles - de sorte qu’environ 96 % des exportations de ces pays entrent maintenant aux Etats-Unis, sans droits de douanes. Pour conforter ce succès, les Etats-Unis ont lancé des négociations d’accords de libre-échange avec les cinq pays du l’Union douanière des pays de l’Afrique australe : le Botswana, le Lesotho, la Namibie, l’ Afrique du sud, et le Swaziland.

En dépit de son remarquable passé commercial, le Moyen-Orient reste à l’écart du système commercial mondial. Trente pour cent des habitants de la région vivent avec moins de 2 dollars par jour. La part de la région dans le commerce international et l’investissement étranger direct sont parmi les plus faibles au monde. La part de la région dans le commerce mondial est passé de 12 % en 1981 à moins de 5 % en 2001.

Les Etats-Unis poursuivent une initiative d’ouverture commerciale au Moyen-Orient adaptée aux spécificités de chaque pays tout en visant l’objectif d’un accord global de libre-échange avec les Etats-Unis. En plus d’aider les pays à devenir membre de l’Organisation mondiale du commerce nous développons le réseau d’accords de libre-échange que nous avons déjà négociés avec la Jordanie, Israël, le Maroc, et bientôt Bahreïn. Nous fournissons également de l’aide pour construire des capacités commerciales et pour étendre les opportunités de sorte que les pays du Moyen-Orient puissent tirer profit de leur intégration dans le système marchand mondial.

Pour relever les défis du commerce mondial, lors des négociations de Doha en particulier, nous aurons besoin de l’appui des principaux pays en voie de développement. Dans la dernière décennie, les économies de l’Inde et la Chine se sont développées de façon exponentielle. En contribuant à la réussite des négociations de Doha, ces pays défendent leur propre intérêt dans la mesure où ils seront probablement les principaux bénéficiaires d’un système commercial plus ouvert dans les décennies à venir.

En toute franchise, après 50 ans de négociations, les tarifs douaniers sur les marchandises aux Etats-Unis et dans l’Union européenne ne posent que peu d’entraves aux échanges, excepté dans quelques secteurs sensibles, que nous sommes disposés à ouvrir davantage au cours de cette négociation. Les Etats-Unis appliquent un taux moyen de 4 % pour tous les produits. Des pays tels que l’Inde, l’Egypte, et le Brésil n’ont pris que de modestes engagements suite à l’Uruguay Round et pratiquent encore respectivement des taux moyens de 50 %, 37 %, et 31 %. Les pays développés recherchent des réductions de ces tarifs élevés et de nouvelles opportunités commerciales qui bénéficieront également aux pays en voie de développement.

A Cancun le G-20 (groupe des pays en voie de développement) a présenté un programme d’action des autres pays, mais n’a pas suggéré les marchés qu’il serait disposé à ouvrir. Plusieurs des principaux pays du G-20 n’ont pas encore fait d’offre initiale pour ouvrir leurs marchés des services. Même dans l’agriculture, puisque nous nous rapprochons d’un ensemble de mesures qui élimineraient les subventions d’exportation et provoqueraient une diminution importante d’autres subventions compensatoires, le G-20 a rejeté un certain nombre de propositions pour l’ouverture des marchés agricoles, tant dans les pays développés que dans les principaux pays en voie de développement, sans suggérer d’alternative. Le succès des négociations de Doha dépend de la volonté des principales puissances commerciales de faire des propositions pour obtenir des avantages mutuels et de travailler ensemble pour trouver des solutions constructives.

Bien sûr, notre programme de baisse des tarifs douaniers devra envisager un traitement spécial et différencié pour les pays en voie de développement afin de les aider à s’adapter. Comme nous concevons des assouplissements pour des pays ou des types de pays ou de régions avec des problèmes particuliers, nous serons entravés si chaque disposition s’applique automatiquement à quelques 100 pays ou plus - en incluant certains pays qui sont fortement compétitifs dans un secteur. Est-ce qu’il paraît censé d’accorder les mêmes avantages à la Corée qu’au Lesotho ?

M. Lamy [le commissaire au commerce de l’UE, M. Pascal Lamy] a proposé récemment que nous rassurions les pays les plus pauvres et les moins développés sur le fait que les résultats finaux des négociations de Doha ne leur imposeront pas d’engagements trop onéreux. Nous sommes prêts à travailler dans cet esprit, du moment que nous maintenons tous les pays sur la voie d’une plus grande ouverture des marchés dans le respect des mêmes règles de l’OMC. Pour continuer à intégrer ces pays graduellement dans le système des échanges commerciaux mondiaux, un engagement essentiel pourrait simplement être de bloquer leurs tarifs douaniers - c’est une discipline que l’OMC utilise pour s’assurer que certains pays n’augmenteront pas leurs tarifs douaniers au-dessus de niveaux spécifiques. Cela profiterait également aux pays les plus pauvres qui doivent participer aux négociations de facilitation commerciale, ce qui aidera tout le monde à accélérer et abaisser les coûts de transport des marchandises à travers les frontières. Pour les pays pauvres en voie de développement qui veulent saisir de nouvelles occasions de combiner l’ouverture commerciale avec des réformes nationales, nous serions heureux de travailler avec elles pour étendre leur ambition - par exemple, au travers de la libéralisation des services ou des négociations sectorielles concernant les marchandises ou l’agriculture ou encore au travers de l’application des règles commerciales dans des directions qui conforteront ou favoriseront leurs propres programmes intérieurs de réforme. La réussite de leur développement dépendra également de l’extension d’un commerce Sud-Sud dans le cadre d’un système commercial global élargi. En même temps que nous rassurons les pays les plus pauvres et les moins développés sur la portée limitée de leurs engagements dans le programme de Doha, nous devons également les assurer que notre but à long terme est qu’ils deviennent des partenaires à part entière efficaces et des bénéficiaires du système de commerce mondial.

Les nations industrialisées doivent faire face à leur propres défis

Les plus grands pays du monde en voie de développement accepteront des responsabilités croissantes seulement si les pays développés s’engagent sérieusement.

L’ouverture actuelle des Etats-Unis est reflétée, en partie, par notre balance des paiements déficitaire de $542 milliards ; avec un excédent des importations sur les exportations de cette grandeur, il n’est pas trop difficile d’accéder à notre marché. Pourtant nos défis économiques récents ont alimenté une menace émanant des forces de l’isolationnisme économique.

Le mercantilisme et le protectionnisme sont des idées mortes, mais comme les zombis d’un mauvais film d’horreur, ils renaissent continuellement dans tous nos pays, revigorés de temps en temps par la politique. Nous devons être implacables et mettre ces idées mortes au rancart. Et nous devons nous méfier des isolationnistes économiques qui prétendent favoriser le commerce mais qui, en rajoutant tant de conditions et d’exceptions, rendent les échanges commerciaux pratiquement impossibles.

Le président Bush a clairement affirmé que les Etats-Unis continueront de défendre l’ouverture, le dynamisme, et la croissance. Il sait que l’Amérique doit ouvrir de nouveaux marchés pour créer de nouveaux emplois aux Etats-Unis. Il sait également que davantage de libre-échange est indispensable pour donner aux pays en voie de développement l’occasion de se libérer des dépendances du passé. Les négociations de Doha demeurent l’objectif majeur de notre stratégie commerciale. L’engagement fort du Président en faveur du libre-échange, même au milieu d’une année électorale, devrait renforcer les engagements de ceux qui se demandent si l’Amérique est sérieuse dans ses propositions d’éliminer les subventions d’exportation agricoles, de tailler dans les subventions d’ajustement aux agriculteurs, de réduire de manière drastique les droits sur les marchandises et l’agriculture, et d’augmenter le commerce des services. Nous pensons ce que nous disons.

Mais nous avons besoin également de plus de soutien de la part des autres grandes nations développées.

Nous comprenons que l’Union européenne relève des défis uniques. L’union à réaliser avec dix nouveaux membres, comptant plus de 70 millions de citoyens, est suffisante pour inciter certains à se tourner vers leurs problèmes nationaux. Il y a également un débat interne intense à propos de la nouvelle constitution européenne. Les questions conflictuelles qui naissent de la confrontation entre les politiques sociales européennes et la nouvelle réalité démographique se font de plus en plus pressantes. En dépit de ces problèmes à résoudre, le monde sera tributaire de la capacité de l’Europe à demeurer engagé dans le commerce international, ainsi que les commissaires Lamy et Fischler se sont efforcés de le faire. Je suis sûr que l’Europe se montrera à la hauteur de ses responsabilités.

Le Japon devrait jouer dans les négociations de Doha un rôle plus proportionné à la taille de son économie et à sa place dans le commerce international. Nous avons tous nos produits sensibles. Nous avons tous nos pressions politiques intérieures. La question est de savoir si nous permettons à ces sensibilités et à ces pressions de nous paralyser. C’est une question à laquelle le Japon a encore à répondre.

Pas une année de perdue, mais saisirons-nous l’opportunité ?

Pendant longtemps, les Européens d’un certain âge ont parlé de "l’esprit de Dunkerque" pour exprimer la résistance face à l’échec. Ce qui avait été un désastre militaire a été appelé plus tard un "miracle" par Winston Churchill. Un moment difficile considéré après coup comme un moment décisif.

Nous ne savons pas quel regard sera porté sur l’année 2004 et sur l’effort de longue haleine pour ouvrir les marchés, bâtir les économies, favoriser le développement, réduire la pauvreté et améliorer la vie.

Nous savons que nous sommes en face d’une periode économique stratégique. C’est une chance d’inciter - en profondeur - une relance économique mondiale dont la puissance commence seulement à se manifester. C’est une occasion de combiner l’ouverture du marché mondial avec des réformes intérieures déjà en cours, libérant ainsi les forces du dynamisme économique, de la croissance, et du développement.

Nous savons également que cette occasion est associée à des défis auxquels nous n’avons pas répondu la dernière fois où nous avons ouvert les marchés à l’échelle mondiale, il y a une dizaine d’années.

En raison de ces défis - et de ces opportunités - l’ouverture du marché à l’occasion des négociations de Doha doit être plus audacieuse, plus rapide, et plus profonde que par le passé. Pour atteindre cet objectif, nous devons nous remobiliser afin d’enregistrer des véritables progrès en 2004. Pour ce faire, nous devons nous concentrer sur les éléments clés et nous montrer aussi ambitieux que possible.

Près de la moitié de l’année s’est écoulée. Nous ne l’avons pas gaspillée, mais nous n’avons pas encore, non plus, sû tirer parti des opportunités stratégiques s’offrant à nous. Les prochains jours et les semaines à venir seront déterminants.

Merci de votre aimable attention.

Discours prononcé à l’occasion d’un colloque de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) à Paris.