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Conférence de presse de la Commission sur la continuité du gouvernement mise en place par l’American Enterprise Institute et la Brookings Institution (4 juin 2003).

L’élection présidentielle de novembre 2004 aura-t-elle lieu ? C’est la question que se posent plusieurs haut responsables états-uniens à l’approche de la date fatidique. La situation apparaît de plus en plus délicate pour George W. Bush, dont la cote de popularité n’a cessé de décroître au cours des dernières semaines. Pour la première fois, début juillet, un sondage observe un avantage certain pour le candidat démocrate, John Kerry, associé, sur le ticket présidentiel, au sénateur de Caroline du Nord John Edwards. Une enquête publiée par le Christian Science Monitor donne 50 % d’intentions de vote à la paire démocrate, quand le ticket Bush-Cheney n’obtiendrait que 45 ou 46 % des suffrages. La chaîne d’information continue CNN donne des résultats similaires, datés du 8-11 juillet 2004. Dans Newsweek, on apprend que 52 % des électeurs ne souhaitent pas la réélection de George W. Bush (contre 43% qui y sont favorables).

Les récentes « intoxications au sondage » en France nous ont appris à examiner avec une certaine méfiance ces données recueillies quatre mois avant l’échéance électorale. Si ce jeu de pronostic intéresse fortement les politologues, il est souvent plus facile d’interpréter les questions posées par les sondeurs - en ce qu’elles révèlent essentiellement les préoccupations des services « Politique » des principales rédactions -, que les résultats de ces enquêtes. Plus qu’un revirement dans l’opinion publique, la publication de ces sondages annonçant la possible victoire de John Kerry semble avant tout révélateur d’une modification profonde de la perception du candidat par l’élite politique et médiatique du pays.

Le succès du film de Michael Moore aux États-Unis, mais aussi en France où il a reçu la Palme d’or au festival de Cannes, peut être perçu comme une manifestation de ce revirement. Farenheit 911 est un documentaire particulièrement ambivalent : on y apprend que l’Arabie saoudite serait responsable des attentats du 11 septembre [1]. Riyad aurait cependant pu bénéficier de la clémence du président Bush parce que ce dernier a noué, tout au long de sa vie, des liens d’affaires particulièrement approfondis avec les Séoud et les Ben Laden. Ce que vise cette démonstration, c’est à s’appuyer sur l’opposition à la guerre en Irak pour justifier la continuation de la même politique et l’attaque de l’Arabie saoudite. Nul doute que l’adversaire de George W. Bush, John Kerry, aura les mains moins liées que son prédécesseur pour reprendre le contrôle de ce pays, qui dispose des plus importantes ressources pétrolières au monde. C’est d’ailleurs ce qu’a affirmé lui-même le candidat démocrate lors de la convention de Boston, le 30 juillet 2004, à laquelle assistait le réalisateur de Farenheit 911. Reprenant peu ou prou la thèse de Michael Moore, John Kerry a notamment affirmé qu’il souhaitait « une Amérique qui compte sur sa propre ingéniosité et sur l’innovation, et non sur la famille royale saoudienne » [2].

Il n’est pas ici question de mettre en cause l’honnêteté du documentariste Michael Moore. Il est cependant indubitable que, sur cette question, son propos a été grandement influencé par la rhétorique de certains faucons de Washington dont il n’a malheureusement pas su détecter l’ambivalence. Car l’Arabie saoudite est la cible des néo-conservateurs les plus extrémistes tels que Frank J. Gaffney Jr, Daniel Pipes, ou le Français Laurent Murawiec. Avant d’apporter son soutien à Kerry, Francis Fukuyama, le théoricien de la Fin de l’Histoire a lui aussi appelé au retrait des forces armées états-uniennes déployées en Arabie saoudite, afin de faciliter un effondrement du régime de l’intérieur. Une perspective contre laquelle a mis en garde Richard Clarke, ancien responsable de la lutte contre le terrorisme à la Maison-Blanche sous Bill Clinton puis George W. Bush. Selon lui, le renversement de la dynastie des Séoud serait une victoire d’Al Qaïda et aurait des conséquences aussi dramatiques que le renversement du shah d’Iran en 1979. Il a par ailleurs assuré que le vice-président Dick Cheney partageait son point de vue [3].

George W. Bush serait-il débordé sur sa droite par le militarisme de Kerry, qui assure à ce dernier la neutralité bienveillante des faucons jusqu’au-boutistes et rassure les partisans de l’hégémonie états-unienne ? Il est un fait qu’au cours des dernières semaines, le candidat démocrate a commencé à rattraper son retard en matière de budget de campagne. Au cours des deux derniers mois, John Kerry a recueilli plus de dons que son adversaire, ce qui lui permet de combler un peu du retard qu’il avait au départ. En juin, il a battu le record de donations en un seul mois en rassemblant plus de 34 millions de dollars. Autre record battu, celui de la plus haute somme récoltée par Internet en un seul jour : 3 millions de dollars, le 30 juin. Avec l’arrivée à ses côtés de son colistier John Edwards, le candidat démocrate a rattrapé son retard moins d’un mois plus tard. Le 31 juillet, il avait recueilli un peu plus de 200 millions de dollars, contre 216 millions pour George W. Bush [4]. Les investisseurs états-uniens soutiendraient-ils le rempart face au dangereux George W. Bush qu’ils finançaient jusque là ? Ou bien ont-ils décidé d’engager des fonds pour assurer l’élection de celui qui apparaît aujourd’hui comme le plus à même de défendre leurs intérêts ?

Autre signal : certains néo-conservateurs ne cachent plus que, pour poursuivre leur politique impériale, John Kerry représente à leurs yeux une alternative intéressante à l’équipe Bush, discréditée au plan international. Dans un texte paru dans le Los Angeles Times du 29 avril 2004, l’éditorialiste républicain Max Boot propose même implicitement une stratégie de campagne au candidat démocrate : il lui faut s’inspirer de John F. Kennedy qui avait doublé « Nixon sur la droite en lui reprochant son manque de préoccupation au sujet de l’écart significatif entre l’URSS et les États-Unis dans le domaine des missiles, un écart qui n’existait pas en réalité. Aujourd’hui, nous faisons face à un réel manque d’effectifs dans l’armée et cette question n’a pas été traitée par George W. Bush. ». Selon Max Boot, « cette situation offre une ouverture à Kerry qui a déjà affirmé qu’il souhaitait engager 40 000 hommes supplémentaires dans l’armée. Il faut qu’il promette d’en engager 100 000 de plus » [5].

Sa position étant ainsi fragilisée, George W. Bush fait l’objet de toutes les spéculations quant à la stratégie qu’il pourrait adopter afin d’assurer sa réélection. D’autant que la situation dans laquelle il se trouve actuellement rappelle étrangement celle de l’administration Bush le 10 septembre 2001. Accusé à juste titre d’avoir volé les élections présidentielles au candidat démocrate Al Gore, le président Bush n’avait pu, lors de la cérémonie d’investiture, accomplir la traditionnelle marche jusqu’à la Maison-Blanche, sous la menace d’une manifestation d’opposants particulièrement nombreux et virulents. Une impressionnante série de mesures réactionnaires et autoritaires (refus d’adhérer au traité contre les mines anti-personnelles, abandon du protocole de Kyoto, reconnaissance de la personnalité juridique du fœtus) avait achevé de consacrer la dégringolade de la cote de popularité du président et de son équipe. Les attentats du 11 septembre allaient reléguer toutes ces problématiques au second plan. Brutalement, seule comptait la sécurité intérieure des États-Unis, au nom de laquelle une majorité de citoyens était disposée à renoncer à certain de ses droits les plus fondamentaux, garantis par la Constitution.

La « divine surprise » du 11 septembre a-t-elle fait école ? C’est en tout cas ce que semblent redouter plusieurs importants responsables militaires et politiques états-uniens, qui mettent en garde contre l’éventualité d’une interruption du processus électoral en cas d’attentat terroriste d’Al Qaïda.

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Le général Tommy Franks

Le premier à avoir soulevé cette question est le général Tommy Franks. Ce haut-gradé états-unien, qui a mené la campagne irakienne avant de quitter la tête du Central Command en juillet 2003, a fait part de son inquiétude, en novembre 2003, à la faveur d’un entretien paru dans le magazine Cigar Aficionado. Il y met en garde contre le fait qu’une attaque terroriste contre les institutions états-uniennes au moyen d’armes de destruction massive pourrait entraîner la suspension de la Constitution. Au cas où une telle attaque surviendrait, « le monde occidental, le monde libre [perdrait] ce qu’il a de plus cher, la liberté que nous avons vu depuis plusieurs centaines d’années dans le cadre de cette grande expérience que nous appelons la démocratie ». En lieu en place d’un régime démocratique, Washington serait alors conduit à instituer une « forme militaire de gouvernement » [6].

Tommy Franks a beau défendre le président Bush - en affirmant notamment qu’il restera probablement, dans l’Histoire, comme un « héros américain » - il apparaît clairement que ce n’est pas tant contre l’éventualité d’un attentat qu’il cherche à mettre en garde le public états-unien. Celui-ci est en effet quotidiennement abreuvé par les médias d’hypothétiques menaces d’attentats en tout genre, fomentés par Al Qaïda. Ce qui est nouveau, ce sont les conséquences qu’en tire le général : l’attentat bénéficierait aux plus militaristes des néo-conservateurs. L’avertissement rappelle celui de Charles Dunlap, dans le texte de politique-fiction qu’il avait publié en 1992 sur le Coup d’État de 2012. Ce document décrivait la dérive militariste du régime états-unien jusqu’à la prise de pouvoir, en 2012, par le général Brutus, chef d’état-major interarmes. Particulièrement alarmiste parce que particulièrement précis, le texte avait été salué par le plus haut responsable militaire de l’époque, Colin Powell [7].

La polémique était reprise la même semaine, de façon plus précise, par David J. Rothkopf, ancien membre de l’administration Clinton, actuellement en poste au Carnegie Endowment for International Peace, un important think tank de Washington. Dans un article paru le 23 novembre, soit quelques jours seulement après l’entretien de Tommy Franks, il précisait la date de l’attaque évoquée par le général. Une campagne terroriste pourrait selon lui survenir dans les jours précédant l’élection présidentielle de 2004. Il s’agit d’ailleurs d’une technique connue, argumente-t-il : n’a-t-elle pas été employée lors des élections législatives israéliennes de 1996, qui virent la victoire de Benyamin Netanyahu, ou encore lors des présidentielles russes de 2000, qui couronnèrent Vladimir Poutine. Pour ce qui est des États-Unis, Rothkopf décrit un scénario particulièrement précis, particulièrement discuté au sein des leaders démocrates : « J’ai récemment co-présidé une réunion organisée par le CNBC de plus de 200 responsables économiques et gouvernementaux, dont la plupart sont des spécialistes en questions de sécurité et de terrorisme. Près des trois-quarts d’entre eux ont déclaré qu’il était probable que les États-Unis connaissent une attaque terroriste majeure avant la fin 2004 », impliquant des « armes de destruction massive » [8]. D’après ces responsables, qui ne sont « pas prédisposés à l’hystérie ou à la panique », « une telle attaque aurait pour conséquence de susciter un soutien additionnel au président Bush ». Rothkopf ne va pas jusqu’à évoquer une éventuelle responsabilité du clan Bush dans l’organisation de cette attaque : selon lui, les terroristes ont stratégiquement intérêt à renforcer le clan des plus « jusqu’au-boutistes » - parmi lesquels il classe donc Netanyahu, Poutine, ou encore George W. Bush - afin de justifier la légitimité de leur cause et de leur méthode.

Ces propos alarmistes ne sont pas que des paroles en l’air ou de simples conjectures politiques. Elles s’appuient également sur une série de mesures adoptées et de rapports publiés par le département de la Défense et les think-tanks qui gravitent alentour.

Le jour où paraissait l’éditorial de David J. Rothkopf, l’analyste militaire du Los Angeles Times, William Arkin, décrivait les modalités d’une militarisation du mode de gouvernement états-unien par le biais du Northern Command, le centre de commandement militaire chargé de la zone nord-américaine. D’après Arkin, le Northern Command aurait défini trois catégories d’opération, chacune correspondant à un niveau supérieur d’engagement : temporaire, d’urgence, et extraordinaire. « C’est seulement en cas d’opérations intérieures "extraordinaires" que les capacités uniques du département de la Défense sont déployées. Cela n’inclut pas seulement des choses tels que des avions de chasse pour abattre les avions détournés, ou le désamorçage de bombes et autres explosifs, mais aussi le déploiement d’agents de renseignements, de responsables des Special Operations et même de troupes de combat ». Selon Arkin, l’alibi de la menace terroriste aurait permis de justifier l’adoption de différentes mesures de fichage et de surveillance de la population états-unienne, sous couvert de « lutte contre l’ennemi intérieur ». Quelques jours plus tard, le cinquième rapport de la commission Gilmore sur « l’évaluation des capacités de réaction intérieure au terrorisme impliquant des armes de destruction massive » propose de dépasser l’antagonisme entre libertés et sécurité en dissolvant la distinction entre civil et militaire [9].

Mieux, l’American Entreprise Institute a mis en place, avec la collaboration du Brookings Institute, une Commission pour la continuité du gouvernement. L’organisme est présidé par Lloyd Cutler et Alan K. Simpson, tandis que les anciens présidents Jimmy Carter et Gerald R. Ford en sont présidents d’honneur. Le directeur exécutif, John C. Fortier, a cosigné avec l’un des « conseillers techniques » de la commission, Norman J. Ornstein, plusieurs articles dans la presse dans lesquels il décrit le scénario d’une attaque terroriste contre les membres du Congrès.

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Norman Ornstein

Les travaux de la Commission visent justement à élaborer des normes juridiques permettant d’organiser l’intérim du Congrès. Norman J. Ornstein s’oppose en effet à ce qu’une minorité d’élus restés en vie puisse assurer l’intérim, surtout s’il s’agit des « ultra-conservateurs Tom DeLay, Ernest Istook, et Dan Burton - ou des gauchistes Maxine Waters, Charles Rangel et Nancy Pelosi ». Selon l’amendement constitutionnel proposé dans le rapport de juin 2003, les Congressmen seraient alors remplacés, selon un mode de désignation laissé pour l’instant à l’appréciation du Congrès. Ornstein propose notamment de laisser la responsabilité des nominations aux gouverneurs des États [10]. Depuis, Ornstein et Fortier ont publié une nouvelle tribune consacrée au remplacement du président et du vice-président : selon eux, la solution la plus efficace consiste à les remplacer par des membres de leurs cabinets, désignés par eux. Une proposition qui apparaît comme une alternative à celle du général Tommy Franks qui préconise, en cas d’attentats massif ayant décapité l’exécutif, de confier la conduite du pays à l’état-major [11].

À la suite des attentats de Madrid, sur lesquels les autorités espagnoles viennent d’ouvrir une commission d’enquête, l’éventualité d’une frappe terroriste avant les élections présidentielles de novembre 2004 a été remise au cœur des débats par DeForest B. Soaries Jr, président états-unien de la Commission d’assistance électorale. Ce dernier a écrit à Tom Ridge, secrétaire à la Sécurité de la patrie, pour lui demander de prévoir les répercussions sur le processus électoral d’un scénario de ce type. Ce qui a suscité d’immédiates réactions de la part du camp démocrate, qui s’est inquiété d’une possible suspension de la démocratie. Le représentant du Massachusetts, William Delahun, a indiqué qu’il s’agirait là d’une « capitulation ultime de la démocratie face au terrorisme ». Jim Turner, membre démocrate de la Commission parlementaire sur la Sécurité de la patrie, a déclaré que la menace d’une attaque terroriste « semblait n’avoir aucun fondement » [12]. Robert Wexler, élu au Congrès pour l’État de Floride, est allé plus loin : il s’est en effet publiquement demandé si la conférence de presse de Tom Ridge sur le sujet ne visait pas à « détourner l’attention du ticket Kerry-Edwards au cours de leur semaine inaugurale ». Selon lui, « cette administration est connue pour avoir utilisé de longue date des techniques trompeuses à des fins politiques » [13]. Des propos qui ont incité la conseillère à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice, à réaffirmer que l’administration Bush, bien que préoccupée par les menaces d’attentat, n’envisageait pas de repousser les élections [14]. Mais l’inquiétude est encore montée d’un cran, il y a quelques semaines, lorsque le Washington Times a cité les propos de responsables du renseignement états-unien selon lesquels Al Qaïda envisagerait l’assassinat d’un dirigeant des États-Unis ou d’un pays tiers afin d’entraver le processus électoral. D’après l’un de ces responsables, l’ingérence de l’organisation terroriste dans les affaires intérieures états-uniennes n’a qu’un seul objectif : « Pour Al Qaïda, le but c’est n’importe qui, mais pas Bush ». Une affirmation qui s’appuie sur des documents retrouvés sur le disque dur de l’informaticien Naeem Noor Khan, arrêté au Pakistan en juillet et accusé d’être en relation avec Oussama Ben Laden [15].

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John Kerry : une Amérique plus forte ou plus démocratique ?

Dans le scénario ainsi envisagé, tout serait en place pour qu’un coup d’État perpétré à la faveur d’un attentat terroriste permette à l’équipe Bush de se maintenir au pouvoir sans procéder à des élections en novembre 2004. Il faut pourtant relativiser la portée de ces récentes déclarations. La chute progressive de la démocratie états-unienne instituée par les Pères fondateurs n’a pas attendu la menace d’un attentat lors de l’élection présidentielle. En 2001, lorsque George W. Bush truqua l’élection pour prendre le pouvoir, plusieurs représentants du Congrès états-unien, pour la plupart membres du Black Caucus, présentèrent des motions devant le Sénat afin de remettre en cause l’attribution des 25 grands électeurs de Floride au candidat républicain. Il leur suffisait d’obtenir le soutien d’un seul sénateur pour contraindre la Chambre des Représentants et le Sénat à se prononcer sur leur texte, et ainsi s’arroger un droit de regard sur cette élection truquée. Malheureusement, aucun sénateur, et surtout pas l’ambitieux John Kerry, alors élu au Sénat pour l’État du Massachusetts et trop heureux que l’élimination d’Al Gore lui ouvre des perspective de carrière présidentielle, ne parut s’émouvoir de la cause défendue par les représentants du Black Caucus [16]. La ratification du coup d’État par la Cour suprême suffit apparemment à la majorité démocrate au Sénat pour entériner la chute de la démocratie états-unienne. De la même manière, aucun responsable démocrate, hormis la députée noire Cynthia McKinney, n’a dénoncé la complicité évidente de certains membres de l’administration Bush dans l’organisation des attentats du 11 septembre, qui précipitèrent l’instauration d’un régime liberticide et déclenchèrent la reprise en main planétaire menée depuis par les « faucons » de Washington. Le coup de fouet donné à la militarisation du régime états-unien, entamée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec comme base théorique le livre de Samuel Huntington, Le Soldat et l’État [17], n’a pas suscité l’indignation des élus du Parti démocrate, qui ont voté comme un seul homme l’USA Patriot Act, le déclenchement de l’offensive contre l’Afghanistan et enfin la colonisation de l’Irak. Membre, comme son adversaire, de la société des Skull and Bones [18], John Kerry ne manque d’ailleurs jamais une occasion de rappeler qu’il a été capitaine dans l’armée US, qu’il souhaite d’envoyer plus d’hommes en Irak et tout mettre en œuvre pour lutter contre « mouvement jihadiste mondial » qui tente d’imposer le califat par la force [19].

Les attentats de mars 2004 à Madrid ont par ailleurs prouvé qu’une attaque terroriste n’était pas nécessairement l’arme ultime pour se maintenir au pouvoir, et qu’elle pouvait même, au contraire, bénéficier à l’opposition. La menace de l’instrumentalisation d’un attentat terroriste par l’administration Bush pour conserver les rênes du pouvoir semble donc surtout diffusée pour permettre de faire de John Kerry un rempart contre la dictature en cours d’installation et faire, a contrario, oublier sa totale approbation des objectifs de la politique étrangère de son concurrent.

[1] Dans une interview donnée à la chaîne ABC, Michael Moore est allé encore plus loin dans sa diatribe anti-saoudienne. Interrogé sur les liens supposés du régime de Saddam Hussein avec le terrorisme international, il a déclaré : « ce sont nos alliés, les Saoudiens, [et non l’Irak], qui ont fourni de l’aide et de l’assistance aux kamikazes en Israël ». « Having his say », ABCNews, 25 juin 2004.

[2] « John Kerry veut restaurer la crédibilité de la Maison Blanche », Le Monde, 31 juillet 2004.

[3] « Richard Clarke Says Threat of Instability in Saudi Arabia More Worrying Than Iraq », Associated Press, 7 juin 2004.

[4] « Le compte de campagne du candidat John Kerry n’a plus rien à envier à celui du président sortant », par Patrick Jarreau, Le Monde, 31 juillet 2004.

[5] « Kerry Needs ’Muscle Gap’ to Run On », par Max Boot, Los Angeles Times, 29 avril 2004.

[6] « Gen. Franks Doubts Constitution Will Survive WMD Attack », par John O. Edwards, NewsMax, 21 novembre 2003.

[7] « Le Coup d’État de 2012 », Voltaire, 22 juin 2004.

[8] « Terrorist Logic : Disrupt the 2004 Election », par David J. Rothkopf, Washington Post, 23 novembre 2003.

[9] Voir « Recours à l’armée face à l’ennemi intérieur », Voltaire, 17 décembre 2003.

[10] « Norman Ornstein’s Doomsday Scenario », par Michelle Cottle, The Atlantic, juin 2003.

[11] Voir « L’urne a besoin de protection contre le terrorisme », Tribunes Libres Internationales, 29 mars 2004.

[12] « Lawmaker Doubts U.S. Warnings of Possible Attack to Stop Elections, par John Mintz, Washington Post, 13 juillet 2004.

[13] Ibid.

[14] « Rice : No Plan to Delay National Election », par Erica Werner, Associated Press, 13 juillet 2004.

[15] « Ben Laden va diffuser un message mettant fin à la trêve avec l’Europe », AFP, 12 Août 2004.

[16] Peter Deutsch était le seul Démocrate blanc à défendre la cause des électeurs afro-états-uniens floués dans l’élection de Floride.

[17] Sur les théories de Samuel Huntington, voir « La guerre des civilisations » par Thierry Meyssan, Voltaire, 4 juin 2004.

[18] Voir « Skull and Bones, l’élite de l’Empire », Voltaire, 8 juillet 2004.

[19] Voir « Militarisme : John Kerry dans le texte », Voltaire, 24 mars 2004.