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Aux États-Unis, trois « journaux de référence » ont présenté leurs excuses à leurs lecteurs pour leur traitement de la guerre en Irak. Objet de cette repentance collective : ils n’ont pas su mettre en doute l’existence d’armes de destruction massive en Irak et ont donc validé des arguments erronés justifiant l’attaque de l’Irak. Une telle contrition est inhabituelle dans la « presse de référence », mais n’en relève pas moins de la tradition puritaine de la confession publique. Elle est formulée en des termes qui ne visent pas à empêcher le renouvellement d’erreurs aussi colossales, mais au contraire à réaffirmer la valeur d’une presse conformiste et sa prétention à s’imposer comme modèle global.

Premier à ouvrir le feu, le New York Times a publié, le 26 mai 2004, un éditorial engageant toute la rédaction, « Le Times et l’Irak » [1]. Le quotidien indique avoir été abusé par le Congrès national irakien d’Ahmed Chalabi. Pour sa défense, il précise que cette source lui paraissait d’autant plus crédible qu’elle était confirmée par de nombreux officiels états-uniens. En d’autres termes, le New York Times a cru sincèrement à l’existence des armes de destruction massive irakienne parce qu’il pensait avoir un accès privilégié à la source originelle de cette information. Il s’est cru dispensé de critiquer sa source et de recouper son information parce que celle-ci était validée par le pouvoir exécutif.

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Judith Miller

Les lecteurs qui croient que le Times est à la recherche de la vérité ne peuvent qu’être consternés par une telle explication. En effet, toutes les intox parues dans le quotidien ont été publiées sous une seule signature, celle de Judith Miller. Les affabulations de cette journaliste prétendument victime d’une attaque à l’anthrax par Ben Laden voulant se venger de ses écrits avaient déjà conduit, en 2001, à l’évacuation des bureaux du Times avant de finir en farce. En outre les liens de cette dame avec l’ex-patron de la CIA, le faucon James Woolsey, actuel conseiller juridique du Conseil national irakien, sont notoires [2]. Or, Judith Miller a été maintenue dans ses fonctions et continue à déverser ses intox dans les colonnes du New York Times.
La repentance du Times a plongé dans l’embarras les quelques 300 quotidiens régionaux états-uniens et les dizaines de quotidiens étrangers qui reprennent ses articles. La plupart des journaux US concernés ont choisi de reproduire aussi cet éditorial d’excuses. En France, Le Monde, qui avait reproduit in extenso les affabulations de madame Miller dans son supplément hebdomadaire en langue anglaise et avait intégré ses imputations dans ses articles en langue française, s’est contenté de rendre compte de la confession, comme d’une curiosité étrangère.

En juin, ce fut au tour de The New Republic de s’excuser [3]. La rédaction s’interroge : « Avons-nous eu tort ? » et répond bien sûr que non. En effet, la rédaction a soutenu la guerre en s’appuyant sur des rapports officiels accréditant que l’Irak était en train de fabriquer une arme nucléaire. Elle ignorait à l’époque que ces rapports étaient contestés par d’autres experts de la communauté du renseignement et s’avéreraient faux. Son erreur d’appréciation était d’autant plus excusable que de nombreux opposants à la guerre croyaient, eux aussi, à la fiabilité de ces rapports. C’est pourquoi, écrit la rédaction : « Nous nous sentons plein de regrets, pas de honte. Si notre raisonnement stratégique en faveur de la guerre s’est effondré, notre raisonnement moral tient toujours ». The New Republic, un des organes des néo-conservateurs, avait également soutenu la guerre dans la perspective idéaliste de renverser le tyran de Bagdad et d’offrir la démocratie aux Irakiens. De cela, il ne saurait rougir.
Là encore, le lecteur qui croit au mythe de l’objectivité ne peut qu’être saisi d’effroi : peu importe que nos arguments pour entrer en guerre aient été faux, puisque nos mobiles son nobles. Tous les crimes sont permis pourvu que l’on invoque un idéal.

Continuant sur cette brillante lancée, le Washington Post s’est repenti à son tour dans une interminable confession à la « une » : « Le Post sur les armes de destruction massive : une histoire de l’intérieur » [4]. Le quotidien reconnaît avoir placé en titres les articles affirmant que l’Irak disposait d’armes de destruction massive et avoir relégué au fin fond de pages intérieures les petits articles émettant des doutes. Mais il se défend immédiatement en précisant qu’il a, lui, rendu compte des opinions contradictoires, faisant ainsi mieux son travail que ses grands confrères. Assailli de courriers de lecteurs, le Washington Post a publié un étonnant article d’auto-justification une dizaine de jours plus tard [5]. Toujours sous la plume d’Howard Kuntz, on apprend que les erreurs des grands journaux n’ont de toute manière pas d’importance car un traitement plus juste de l’information n’aurait rien changé aux choses : l’administration Bush aurait quand même fait la guerre.
Le lecteur imprégné du souvenir du vaillant Bob Woodward chevauchant le Post pour bouter Nixon hors du Watergate doit, à ce stade, sombrer dans la dépression. Le Post, dont la rédaction est aujourd’hui dirigée par le même Woodward, reconnaît que ses articles ne servent à rien et que donc, être dans le vrai ou dans le faux est sans conséquences.

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Éxposé de Colin Powell au Conseil de sécurité de l’ONU

Certains « journaux de référence » ne s’étant pas encore battus la coulpe en public, la revue professionnelle Editor & Publisher a eu la cruauté de relever les éditoriaux des uns et des autres après le discours de Colin Powell au Conseil de sécurité [6]. Tous les grands journaux états-uniens, sans exception, ont salué la performance du secrétaire d’État et en ont conclu que le doute n’était plus possible [7]. Un an et demi plus tard, les mêmes admettent que tout y est faux.

Cette avalanche de bons sentiments ne fait pas illusion. Aucun de ces journaux ne s’est trompé. Aucun d’entre eux n’a jamais cru que les États-Unis entraient en guerre préventive pour empêcher l’Irak de les attaquer avec des armes de destruction massive. Depuis le premier jour, ils sont tous conscients que cette guerre vise d’autres objectifs et ils ont choisi en pleine connaissance de cause d’en faire la propagande. La preuve en est qu’aucun d’entre eux n’a conclu qu’au vu la non-existence de ces armes, les États-Unis devaient se retirer d’Irak et payer des dommages de guerre aux Irakiens.

Le rôle de ces grands médias n’est pas de changer les choses, comme l’admet le Washington Post. Le Watergate n’était pas un exploit du « quatrième pouvoir » obligeant l’exécutif à rendre des comptes, mais une curée organisée par la classe dirigeante à Washington pour se débarrasser d’un Nixon incontrôlable [8]. Les grands médias ne visent même pas à décrire objectivement les faits, comme le confirme The New Republic. Ils n’ont cure de la réalité pourvu qu’ils aient la bonne conscience. Non, ils cherchent à « fabriquer du consentement » selon l’expression de Noam Chomsky. C’est ce que confirme avec candeur le New York Times : il n’a pas tenté de vérifier les affirmations de la Maison-Blanche, mais s’est rué sur la source primaire de l’intox.

La repentance de ces grands médias n’a pas pour but de prévenir la répétition de leur comportement, mais au contraire de leur permettre de le continuer. Le gouffre séparant leurs articles de la réalité leur faisant perdre toute crédibilité, il leur était indispensable de « faire la part du feu ».

Dans un éditorial qu’il nous consacrait, il y a deux ans et demi, notre aimable confrère Le Monde se moquait de nos analyses anonçant que « les éléments les plus extrémistes de l’armée américaine voulaient obtenir le feu vert du président pour se lancer à l’assaut de l’Afghanistan et bientôt de l’Irak ». Ils nous reprochait de donner à penser à nos lecteurs que « l’histoire réelle que décrivent les médias et sur laquelle agissent les politiques n’est qu’un récit factice, totalement fabriqué et inventé » [9]. Dans la guerre d’Irak, le « quotidien de référence » parisien et ses homologues états-uniens en ont malheureusement fait la démonstration.

[1] « The Times and Iraq », From the editor, in The New York Times, 26 mai 2004.

[2] « Judith Miller, journaliste d’intoxication massive » par Paul Labarique, in Voltaire du 5 mars 2004.

[3] « Were We Wrong ? » by the Editors, The New Republic, publié le 18 juin 2004 sur le site internet de l’hebdomadaire et dans l’édition papier datée du 28 juin.

[4] « The Post on WMDs : An Inside Story » par Howard Kurtz, The Washington Post du 12 août 2004.

[5] « Ultimately, Newspapers Can’t Move the Earth » par Howard Kurtz, in The Washington Post du 22 août 2004.

[6] « How the Washington Post Promoted the War - Part II » par Greg Mitchell, in Editor & Publisher, 22 août 2004.

[7] Voir le discours intégral de Colin Powell au Conseil de sécurité, le 5 février 2003 sur le Fil diplomatique du Réseau Voltaire

[8] « Message aux journalistes de référence » in De Defensa, 22 août 2004.

[9] « Le Net la rumeur », éditorial non signé, in Le Monde daté du 21 mars 2002.