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William Bratton dans le ciel de Los Angeles à la recherche de « terroristes ».
(Photo : Saxon. American Water Works Association)

La diffusion en Amérique latine de la doctrine sécuritaire états-unienne constitue, dans les faits, l’un des projets les plus dangereux du néolibéralisme sauvage. Pour le mettre en pratique, on a fait appel tant à la complicité de fonctionnaires latino-américains de droite qu’à l’ingénuité et la désinformation des citoyens, y compris des responsables politiques de haut niveau sensibles à la nature idéologique du produit qu’ils proposent.




Le terrorisme en uniforme

William Bratton se considère lui-même comme un idéologue de la stratégie « tolérance zéro », qui consiste à imposer aux citoyens des sanctions sévères sans distinction pour les infractions mineures [1]. Il a débuté sa carrière dans la police militaire, travaillé pour la police de Boston et celle de New York, puis, de 1996 à 2002, il a monté sa propre entreprise, The Bratton Group, L.L.C., tout en étant consultant chez Kroll Associates.

Lorsqu’il travaillait pour la police de Boston, Bratton sympathisa avec George Kellig, un « expert » en questions politiques qui affirme que nul délit ou désordre, aussi minime soit-il, ne doit être laissé impuni, sans quoi il conduit inévitablement à des délits plus graves et au désordre social. Depuis peu, les responsables de la production d’idées sécuritaires n’incluent plus dans cette catégorie les atteintes les plus graves à l’ordre public telles que les assassinats commis par la police, ou encore les irrégularités et les malversations frauduleuses pratiquées par les « délinquants en col blanc » [2]. Peut-être justement parce que les responsables politiques auxquels les marchands de sécurité vendent cet arsenal idéologique commettent parfois ce genre de délits... En septembre 2000 on vit de nouveau Bratton et Kellig, cette fois en tant que consultants de l’Institut Manhattan [3], réunis à Caracas avec Alfredo Peña ainsi que d’autres anti-chavistes.

Quant à Kroll Associates, c’est l’une des firmes de sécurité les plus importantes au monde, qui joue un rôle essentiel dans la « guerre au terrorisme ». Cette société « mène toutes sortes d’activités policières et d’espionnage : elle a supervisé une enquête sur les réseaux financiers de Saddam Hussein en 1991 pour la famille royale koweïtienne, a protégé les diplomates de l’ambassade états-unienne à Haïti, a entraîné les forces de l’ordre au Kosovo et en Indonésie, etc. ». [4]. De plus, Kroll a soutenu le programme de Bratton à Los Angeles.

Fin juillet 2003, c’est-à-dire trois mois après que Bratton eut pris en main la police de Los Angeles, le bilan des dégâts occasionnés incluait : neuf personnes assassinées par la police, dont un homme interpellé par une patrouille suite à une poursuite à grande vitesse. Bratton déclara à ce sujet : « peu m’importe si les agents sont agressifs », avant d’ajouter qu’il n’ordonnerait sous aucun prétexte d’enquête sur ces morts. La liste des victimes comprend également deux jeunes exécutés par la police alors qu’ils revenaient d’une fête. Lorsque les amis et la famille manifestèrent devant le quartier général de la police en brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « Bratton : contrôle tes agents », on leur répliqua « Contrôlez vos fils ».

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William Bratton dans
son uniforme de police.

Bratton a déclaré qu’il allait livrer une « guerre contre les gangs », contre ceux qu’il a qualifiés de « terroristes internes » et de « menaces pour la sécurité nationale », empruntant la rhétorique de Bush dans sa « guerre au terrorisme ». Par ailleurs, la police de Los Angeles a créé des unités de centaines d’agents pour réaliser des quadrillages des quartiers opprimés dans le plus pur style militaire et mettre en place une base de fichage sur mille jeunes (appelée « CAL-gang »). Bratton s’est rendu en Israël pour apprendre les tactiques utilisées là-bas contre les Palestiniens et a créé un « Bureau pour la sécurité de la patrie » dirigé par John Miller, qui fut directeur des relations publiques de Bratton lorsqu’il était chef de la police new yorkaise. (« Nouveau commandant »...).

En Amérique Latine

La logique selon laquelle opèrent Bratton et d’autres personnalités de la même engeance, notamment l’ancien maire de New York Rudolf Giuliani, pour mener à bien leurs projets internationaux, est assez simple et fait appel à des techniques de marketing.

Ils usent d’une rhétorique triomphaliste, qui abonde en autocongratulations, sûre de son « excellence » et de son infaillible savoir. Ce discours triomphaliste se manifeste également dans des projets internationaux émanant des « think tanks », ou instituts conservateurs, qui diffusent de par le monde l’idée selon laquelle la priorité pour toutes les villes est de se protéger de ceux qui pourraient porter atteinte à la sécurité publique, ce qui sous-entend la sauvegarde de la vie et des biens des riches exclusivement.

Dans l’éventualité que ces postulats soient acceptés par la municipalité d’une ville donnée, ce qui est facile lorsque celle-ci est administrée par des autorités de droite, des complices de Bratton ou autres personnes du même genre rendent visite rapidement au conseil municipal, formulent des « conseils » du même type, qui incitent à combattre la délinquance de rue d’une « main de fer », puis encaissent, de manière irrégulière et dissimulée si nécessaire, des honoraires s’élevant à plusieurs dizaines de milliers de dollars.

À Mexico par exemple, le maire de la ville, Andrés Manuel Lopez Obrador, du parti de la Révolution démocratique situé à la droite modérée, a embauché Giuliani qui, en fin de compte, a livré des recommandations telles que l’incarcération des mendiants et des prostituées, approuvant en apparence l’ingénuité ou la désinformation d’autorités qui avaient créé d’importants programmes à visée sociale comme la distribution de bons mensuels aux personnes âgées.

Mais la droite néolibérale s’est montrée encore plus astucieuse quand, suite à l’acceptation par la Ville de Mexico du point de vue de Giuliani sur la délinquance, la chambre patronale et des groupes affiliés à la Fondation Manhattan ont organisé une gigantesque campagne pour monter la population contre Lopez Obrador [5], l’accusant de ne pas être capable d’ « en finir » avec les vols et séquestrations générés précisément par les conditions inhumaines de la société de consommation.

Giuliani a encaissé 400 000 dollars pour aller conseiller un pays, auxquels il faut ajouter 140 000 dollars simplement pour avoir établi une charte basée sur ses schémas habituels. Visiblement c’est un escroc, mais très accompli, puisqu’il est capable de dérober beaucoup plus que n’importe quel assaillant de rue, sans parler du facteur aggravant du fait que les conseils de Giuliani conduisent à priver de liberté ou à tuer des gens parce qu’ils ont été marginalisés.

Un autre exemple est celui de Caracas, dont le maire anti-chaviste Alfredo Peña a engagé Bratton pour organiser la répression contre les couches populaires. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, il a été affirmé que les honoraires perçus par les « super-consultants » pour leurs conseils, qui sont directement orientés contre les classes les plus défavorisées de la société, ont été payés par les grandes entreprises locales. Ces faits ne sont toujours pas avérés, mais, s’ils venaient à l’être, il s’agirait d’un dangereux précédent de subordination de la sécurité publique à ces intérêts privés.

Bratton a encaissé de la part de la mairie de Caracas la modeste somme de 108 000 dollars pour réciter son catéchisme de la « tolérance zéro » et pour l’aider à former des groupes civils de soutien à la police, appelés « Gardiens de la ville ». Il s’agit en réalité de milices constituées de volontaires entraînés pour servir d’appui au travail de la police municipale. Il s’agit là d’un événement particulièrement grave dans le contexte vénézuélien, où la police métropolitaine et le maire de Caracas soutiennent ouvertement l’opposition à Chavez.

Le 24 septembre 2002, Peña se lamentait de devoir faire appel aux grandes entreprises pour enrichir Bratton : « (...) Caracas est l’unique ville au monde (sic) qui ne débourse pas un centime de son budget pour rémunérer les loyaux services de Bratton, alors que c’est le cas dans les villes d’Europe et d’Amérique Latine qui l’ont embauché. Les honoraires de Bratton s’élèvent à 180 000 dollars, somme à laquelle il faut ajouter le montant que coûtent les équipements de la police... ».

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Le « superflic » William Bratton prononçant un discours dans les locaux de la police de Los Angeles

Par ailleurs Bratton a prodigué ses conseils à des fonctionnaires chiliens et s’est également rendu à Lima. En juillet 2004, le parlementaire Rafael Rey soulignait les irrégularités et les dépenses occasionnées par l’embauche du mal nommé « superflic » William Bratton.

Il affirmait que le dénommé « Plan Bratton » qu’élabora l’États-unien pour combattre la délinquance n’existait pas en réalité, que l’attribution du contrat s’était faite sans appel d’offre ni avis public et que de plus son entreprise n’est pas autorisée à collaborer avec le gouvernement péruvien. Ce qui n’a pas empêché celui-ci de payer William Bratton début avril 2002, « sans preuve que le contrat avait été signé ni aucune garantie ». Ainsi, Bratton est arrivé à Lima le 28 mai 2002, sans visa de travail, pour n’y rester que jusqu’au 31.

« Le Conseil de Lima a accepté de payer 44 800 dollars pour le supposé rapport. Néanmoins, 83 183 dollars ont été dépensés. C’est-à-dire, si on parle en l’occurrence du document de 10 pages qu’Andrade a pu produire, 8 000 dollars ont été dépensés par page de rapport, ou 20 000 dollars par jour de visite du señor Bratton ».

On a prétendu que les frais, en plus d’être injustifiés voire pernicieux, avaient été supportés par des « dons de particuliers ». Cependant, selon Rey, on a en réalité utilisé de l’argent de Emape, Emilima, Caja Metropolitana, Invermet et SAT.

Pour sa part, Bratton a expliqué lors d’une conférence conjointe avec le maire de Lima que son travail à Lima serait en accord avec les théories dont il a usé par le passé pour justifier sa politique de répression envers les seuls pauvres et marginaux : « Il faut investir dans la sécurité pour permettre le développement d’autres secteurs, comme le tourisme et le commerce. », a-t-il déclaré, avant de réaffirmer la doxa habituelle : « la police ne doit pas fermer les yeux sur les petites infractions ; celles-ci doivent être combattues pour éviter l’escalade vers des délits plus graves (...) ».

En somme, les autorités de villes latino-américaines ont payé des centaines de milliers de dollars pour contracter des « super-consultants » qui impulsent partout des projets de répression contre les secteurs marginalisés de la société et exaltent paradoxalement la « tolérance zéro », eux qui volent et escroquent des pays en développement.

[1] La doctrine de la « tolérance zéro » est à distinguer de la « théorie » de la « vitre cassée », élaborée par George Kellig, selon laquelle l’État doit réparer immédiatement toute trace d’incivilité, telle qu’une vitre cassée, pour minimiser les atteintes à son autorité. Pour un détail de l’élaboration de ces concepts pseudo-scientifiques, voir « Sur quelques contes sécuritaires venus d’Amérique », par Loïck Wacquant, Le Monde Diplomatique, mai 2002.

[2] Il s’agit donc bien de théoriser une justice de classe, puisque seuls sont réprimés les délits et crimes commis par les couches sociales plus défavorisées.

[3] L’Institut Manhattan a été fondé en 1948 par William Casey, futur directeur de la CIA sous Ronald Reagan. Ce think-tank, proche des néo-conservateurs, finance les travaux de nombreux travaux sur le caractère héréditaire de la pauvreté et l’inutilité de l’État providence. C’est le cas du livre de Charles Murray Losing Ground, dans lequel l’auteur affirme que les programmes sociaux destinés aux personnes défavorisées ne font que les enraciner dans la pauvreté. Une thèse également défendue par un autre auteur financé par l’Institut, George Gilder, dans son ouvrage Wealth and Poverty.

[4] « Le nouveau commandant de la guerre contre le peuple », L’Ouvrier Révolutionnaire, n°1184 du 26 janvier 2003.

[5] Lopez Obrador, maire de Mexico, est une figure haut en couleur de la vie politique mexicaine. Souvent accusé de populisme pour ses décisions extravagantes (telle que l’instauration d’un cirque gratuit devant la plus grande cathédrale de la ville, ou le refus du passage à l’heure d’été imposé par le président Vicente Fox), il se pose en candidat possible à l’élection présidentielle de 2006.