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Investiture de Ségolène Royal le 26 novembre 2006
Photo : Parti socialiste

L’analyste qui se penche sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française peut étudier, comme c’est l’usage, les pourcentages des suffrages obtenus par chaque candidat. Il parviendra alors à déduire les stratégies à venir des uns et des autres. Toutefois, l’analyste qui souhaite comprendre les évolutions de fond de la société française procédera tout autrement : il comparera les résultats en nombre de voix d’une élection sur l’autre. C’est cette démarche que nous avions choisi en 2002 et que nous poursuivons aujourd’hui.

Les trois familles de gouvernement progressent

Première constatation : les électeurs qui avaient boudé les urnes, en 2002, se sont déplacés massivement en 2007 (+26 %). De plus, le vote blanc s’est effondré (-46 %). Cette très forte participation pourrait donner l’impression que les électeurs ne se sont pas reconnus dans les anciens candidats, mais ont voulu apporter leur soutien aux nouveaux. Or, cette interprétation est catégoriquement démentie par les études qualitatives. Il faut au contraire conclure que les électeurs ont affirmé à la fois leur confiance dans le processus électoral et leur défiance accrue à l’égard des partis politiques qu’ils ne veulent pas laisser décider entre eux de l’avenir du pays.

En 2002, l’abstention massive de larges secteurs sociaux combinée d’une part avec la forte participation des électeurs du Front National et, d’autre part, avec la multiplicité des candidats avaient permis à cette formation de hisser Jean-Marie Le Pen au second tour, au détriment du candidat socialiste Lionel Jospin. Aussi, cette année, les grands partis ont-il activement mobilisé les électeurs et les ont-ils appelés au « vote utile » (c’est-à-dire à ne pas disperser leurs voix sur des candidats marginaux). Or, contrairement à ce que l’on pouvait prévoir, le « vote utile » n’a pas profité aux quatre candidats en capacité de parvenir au second tour, mais uniquement aux trois candidats susceptibles d’exercer le pouvoir. L’expérience de 2002 a en effet montré que l’opposition à M. Le Pen est si profondément ancrée que tous les autres partis partis sont prêts à lui faire barrage, y compris en appelant à voter pour son challenger quel qu’il soit. À l’époque, Jacques Chirac avait ainsi été élu au second tout avec 82 % des voix ! Il s’ensuit que les électeurs qui avaient sanctionné les grandes familles politiques de gouvernement en 2002, les ont plébiscitées en 2007 (droite + 72 %, centre + 174 %, gauche + 39 %).

Dans ce contexte, la droitisation de la société française se poursuit. En 2002, l’effondrement de la gauche avait été bien plus important que celui de la droite. En 2007, le redressement de la gauche est bien plus faible que celui de la droite. Ce phénomène ne semble pas corrélé aux évolutions socio-économiques, qu’il s’agisse de la persistance du chômage ou de l’accroissement des inégalités. Les études qualitatives le relient exclusivement aux questions d’autorité, principalement la répression de la délinquance, mais aussi la faiblesse chronique du pouvoir qui l’empêche d’adapter le système de protection sociale à la réalité contemporaine, au risque de le voir péricliter. La demande d’ordre n’est pas vécue comme opposée aux droits sociaux, mais comme nécessaire à leur adaptation. Cette droitisation est d’autant plus visible que les principaux courants de la droite ont fusionné au sein d’un parti quasi-unique, l’UMP. Pour la première fois, ni les gaullistes, ni les libéraux, ni les chrétiens-sociaux n’avaient de candidat indépendant. La droite était entièrement rassemblée derrière le candidat atlantiste, Nicolas Sarkozy, à l’exception des ultra-catholiques de Philippe de Villers, chargés d’affaiblir le FN. Cette unité, qui a été récompensée dans les urnes, est cependant source de quiproquo : les électeurs n’ont aucunement approuvé le programme économique de Nicolas Sarkozy. Bien au contraire, ils lui ont demandé d’user de son autorité pour sauver les acquis sociaux dûs à la gauche.

La progression la plus spectaculaire revient aux centristes (+174 %). François Bayrou parvient en effet à incarner à la fois l’expérience gouvernementale et la protestation. Ses électeurs ne remettent pas en cause le système, mais son blocage. Il a mené campagne sur deux thèmes : l’absence de pluralisme authentique dans les médias et l’archaïsme du clivage droite/gauche, ce qui revient à dire que, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, tout débat idéologique est vide de sens. En affirmant qu’il souhaite faire travailler ensemble les meilleurs de la droite et les meilleurs de la gauche, M. Bayrou paraît s’affranchir des influences extérieures de la Guerre froide alors qu’il décline en réalité la théorie de la « fin de l’histoire » chère au professeur Francis Fukuyama. Surtout, cette rhétorique est un moyen pour François Bayrou de s’affirmer comme comme « girondin », c’est-à-dire comme le candidat des élites provinciales face aux élites parisiennes, sans avoir à aborder la question institutionnelle de la régionalisation.

Les trois familles contestataires régressent

La seconde constatation de ce scrutin est la régression —dans des proportions absolument identiques— de trois familles politiques : les post-colonialistes (FN), les altermondialistes (néo-PC/Verts/Bové) et les trotskistes (LCR, LO, PT) perdent chacun 28 à 29 % de leurs voix de 2002. Cette réalité étant établie, il est illusoire d’interpréter ces échecs en fonction de critères internes à ces partis. Ce serait confondre les causes et les conséquences. La personnalité des candidats, leur stratégie de campagne, les conflits au sein de leurs partis expliquent pourquoi certains reculent plus que d’autres à l’intérieur d’une même famille, mais aucunement pourquoi leur famille recule. En définitive, même si les électeurs partagent nombre de critiques formulées par ces familles politiques, et même s’ils conservent un attachement affectif avec elles, ils ne leur font pas confiance pour améliorer leur vie. Ces familles incarnent des perceptions du monde, des sensibilités, pas des conceptions du monde, ni même des utopies.

Malgré l’abandon du discours raciste, pour lequel il avait été sanctionné au second tour de 2002, et le recrutement de nouveaux cadres, le Front national ne parait toujours pas capable d’exercer efficacement le pouvoir. Au point que la presse dominante s’est plut à s’interroger sur la volonté de Jean-Marie Le Pen d’être élu.
Dans ce contexte, le Front national fait les frais du délitement de son appareil militant. Ses cadres ultra-catholiques sont partis au MPF, drainant avec eux 800 000 voix vers Philippe de Villiers. Les électeurs racistes ont trouvé en Nicolas Sarkozy un leader beaucoup plus honorable pour respectabiliser leurs idées. Les classes moyennes protestataires ont trouvé en François Bayrou une personnalité capable de débloquer le système sans le casser.

De manière surprenante, l’électorat PC et Verts forme désormais un ensemble homogène, les altermondialistes, dans lequel José Bové s’est immiscé. Contrairement à la plupart de ses homologues européens, le Parti communiste français n’a pas survécu à la disparition de l’Union soviétique. Il s’est totalement vidé de son identité première. Mais sa structure survit, habitée par une bourgeoisie romantique : en 2002, il avait confié la direction de sa campagne à un écrivain branché et loué son siège national à un grand couturier ; en 2007, il développe un discours correctement anti-sexiste et compassionnel. Il n’entend plus jouer de rôle dans la lutte des classes et se contente d’accompagner les évolutions sociétales, réduisant ainsi de lui-même sa base électorale.
De leur côté, les Verts n’ont pas survécu au renouvellement des générations et à la prise en compte des enjeux environnementaux par les autres partis politiques. En 2002, leur candidat avait mené une campagne sur des thèmes plus sociétaux qu’écologiques. En 2007, ils ont été privés de raison d’être lorsque les tous les partis en lice, à l’exception du FN, ont signé le Pacte écologique de Nicolas Hulot.
Dans cet ensemble PC-Verts s’est glissé le candidat de la malbouffe, José Bové. Ensemble, ils se sont définis comme altermondialistes. Bien que soutenus par les Comités citoyens qui avaient animé et gagné la campagne référendaire sur le projet de Traité constitutionnel européen, les altermondialistes ne sont pas parvenus à proposer une solution pour défendre la souveraineté nationale sans rétablissement des frontières. Emblématiquement, ils ont buté sur la question des sans-papiers, qui propagent au Nord la déstabilisation par la globalisation dont ils ont été victimes au Sud.

Les partis trotskistes ont choisi, il y a longtemps déjà, de refuser toute participation gouvernementale et d’accompagner les mouvements sociaux. C’est ce choix qui, dans le contexte actuel les marginalise. En l’absence de modèle alternatif crédible, leurs critiques du système économique sont assimilées à un constat d’impuissance. Leurs actions contre les délocalisations peuvent ralentir un processus, aucunement y mettre fin.
Cependant, à l’intérieur de cette famille, la LCR tient sa position : sa progression est équivalente à celle du nombre de votants. Cette réussite relative est probablement dûe à une plus grande souplesse théorique, notamment en introduisant une distinction entre plusieurs formes de patronat et de logique capitaliste.

Les éléments programmatiques plébiscités

En définitive, les électeurs ont choisi
- la repression violente de la délinquence,
- le maintien du système de protection sociale, au besoin en réformant brutalement les règles anciennes,
- le dévérouillage des médias.

Ils n’ont pas cru
- que l’entourage de Nicolas Sarkozy le laisserait détruire l’héritage gaulliste en matière d’institutions et d’indépendance nationale,
- que Ségolène Royal pourrait s’affranchir des éléphants socialistes au point de sauver le système de protection sociale en l’adaptant aux réalités actuelles,
- que la méthode de gouvernement proposée par François Bayrou se suffisait à elle-même et le dispensait de programme politique.

Les électeurs de François Bayrou pourraient être victimes d’une méprise. Ils sont opposés à tout système bipartisan. Pourtant en accordant leurs suffrages à l’UDF, ils ouvrent la voie à la création d’un grand Parti démocrate à l’américaine dans lequel fusionneraient démocrates-chrétiens et sociaux-démocrates.

En définitive, c’est Jean-Marie Le Pen et non François Bayrou qui sera l’arbitre du second tour : selon que ses électeurs se déplaceront aux urnes une nouvelle fois ou qu’ils s’abstiendront, ils feront basculer la majorité dans un sens ou un autre. Or, pour assurer la pérennité de son parti, M. Le Pen aurait tout intérêt à favoriser le candidat qui s’engage à instaurer une part de proportionnelle aux élections législatives, Ségolène Royal.

Quoi qu’il en soit, le prochain président de la République ne devra pas se tromper sur le mandat qu’il aura reçu. Il disposera d’une forte légitimité pour faire appliquer durement des règles socio-économiques consensuelles, mais serait bien imprudent d’ambitionner en profiter pour les changer.