L’épouvantable tuerie de Beslan ne peut malheureusement pas être considérée comme une surprise car la Russie n’est pas capable d’une guerre contre le terrorisme. Cette affaire démontre la faillite de son système de sécurité et on ne saura peut-être jamais si ce sont les preneurs d’otages qui ont pris l’initiative du bain de sang ou si ce sont les commandos du FSB qui ont pris la décision d’un assaut calamiteux. Quelle que soit la réalité, on a malheureusement pu constater l’incurie des services d’urgence russes après l’assaut
Le constat d’échec vaut aussi pour l’assaut ou le contre-assaut du FSB. On ne pouvait pas plus mal faire, puisque la quasi-totalité des otages a soit perdu la vie, soit subi de graves traumatismes. La seule réussite est l’élimination des preneurs d’otage. Rien d’étonnant à cela, pendant des décennies, le savoir-faire policier soviétique était tourné contre sa propre population et le système policier russe reste encore à reconstruire pour qu’il apprenne à fournir cette protection qu’un État démocratique doit à ses citoyens. Paradoxalement, la Russie d’aujourd’hui n’a aucune culture sécuritaire et son adhésion, voulue en fait par les Américains, au club de l’anti-terrorisme mondial ne suffit pas pour traiter des désordres de toute nouvelle nature. À Beslan comme ailleurs, les Russes ont pratiqué ce qu’ils ont toujours fait sur les champs de bataille : l’assaut. _La tuerie de Beslan révèle l’immensité du champ démocratique que la Russie a encore à conquérir. Les scories du communisme, voire du tsarisme, qui pèsent d’un poids énorme. On a tort de reprocher à Jacques Chirac ou à l’Europe de « ménager » Poutine. Rien ne serait plus dangereux que d’enfermer les Russes dans le deuil de leurs blocages. Mieux que quiconque, le peuple russe sait de quoi la tragédie de Beslan est faite. Il faut l’aider en démontrant qu’il vit désormais en Europe et plus dans son empire. Le problème n’est pas de chercher des coupables, mais de savoir que, de bonne foi, les Russes n’ont fait que ce qu’ils savent faire.

Source
Libération (France)
Libération a suivi un long chemin de sa création autour du philosophe Jean-Paul Sartre à son rachat par le financier Edouard de Rothschild. Diffusion : 150 000 exemplaires.

« Beslan : les faillites d’un monde antique », par Jean de Boishue, Libération, 8 septembre 2004.