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Jose Luis Rodriguez Zapatero reçu en audience pontificale le 21 juin 2004 à la Cité du Vatican

Le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero a annoncé, le 23 septembre 2004, qu’il désirait élaborer une « Feuille de route » pour séparer définitivement l’Église de l’État espagnol et en finir avec les privilèges uniques dont jouit toujours la confession catholique dans le pays. Peut-être s’agit-il là d’une réaction au retour en force de l’Opus Dei sur la scène publique durant les huit années de gouvernement Aznar, mais aussi certainement du souci de faire appliquer, vingt-six ans plus tard, les principes de laïcité affirmés par la Constitution de 1978. Plus largement, les Espagnols veulent en finir avec des siècles d’affrontements religieux qui culminèrent avec la guerre civile et le franquisme et consacrer désormais la liberté de conscience [1]

En vertu de l’accord conclu avec le Saint-Siège en 1979, juste après l’adoption de la Constitution, et qui visaient à maintenir le statut d’exception de l’Église catholique, des crucifix sont toujours visibles sur les murs des écoles publiques espagnoles et des cours de religion catholique y sont dispensés au détriment des autres convictions. En outre, l’Église catholique bénéficie toujours d’un traitement fiscal de faveur et de larges subventions étatiques.

Le contexte

Si la plupart des Espagnols considèrent ces privilèges comme d’embarrassants spectres du franquisme qui doivent être chassés au plus vite, le gouvernement d’Aznar n’en a pas moins fait rétablir des épreuves de religion catholique au programme du baccalauréat. Ainsi les seuls groupes qui osent s’indigner ouvertement du projet de réforme de Zapatero se situent dans la frange la plus intégriste d’une Église qui ne les soutient que du bout des lèvres, se contentant de dénoncer le « harcèlement laïciste » contre la religion catholique majoritaire, sans trop y croire tant elle sait que le projet gouvernemental ne vise pas à lutter contre une religion, mais au contraire à garantir à tous la liberté de conscience.

En réformant la relation entre l’Église et l’État et en mettant toutes les convictions sur un pied d’égalité, le gouvernement se met en conformité avec la Constitution de 1978 dont l’article 16 stipule qu’aucune religion ne sera religion d’État et que nul n’est obligé de révéler sa confession. Il assure la liberté de culte pour les individus et les communautés sans autres limitations que les nécessités de l’ordre public. L’article 27 affirme la liberté de créer des établissements d’enseignement, le droit à l’éducation et le droit à la formation religieuse et morale.

La religion catholique tient une place prépondérante en Espagne, peut-être plus que dans tous les autres pays d’Europe. L’identité espagnole s’est forgée parallèlement à la reconquista, qui s’acheva à l’époque des rois catholiques, quand Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille chassèrent les derniers musulmans de Grenade en 1492. Ainsi José Maria Aznar n’a pas manqué de rappeler aux Espagnols ces moments particulièrement sombres de leur histoire pour raviver les vieilles querelles et promouvoir le « clash des civilisations » [2]. Pourtant, la séparation de l’Église et de l’État fut déjà instaurée par la Constitution de la République, en 1931, avant que le Front populaire s’engage dans un anti-cléricalisme extrême qui suscita par contre-coup l’alliance de l’Église et des franquistes au sein d’un régime « national-catholique » jusqu’en 1978.

L’Église catholique espagnole reçoit chaque année près de 140 millions d’euros du gouvernement pour assurer son fonctionnement, et ce dernier paye toujours les professeurs de religion qui enseignent dans les écoles publiques, les aumôniers de l’armée et des prisons, ainsi que les importants frais périphériques du culte. Par ailleurs l’Église est dispensée de payer la plupart des impôts et n’est pas soumise à un régime de transparence fiscale. Mais ce n’est pas tout, en adoptant le statut d’organisations non gouvernementales (ONG), les congrégations, fondations et instituts catholiques cumulent ce budget avec un second financement étatique s’élevant à un total de près de 100 millions d’euros, au titre de la « solidarité » et de l’« aide au développement ».

Les réformes envisagées

Les réformes annoncées figuraient bien au programme du PSOE pour les élections du 14 mars dernier. L’annonce de la mise en place de cette « Feuille de route » a néanmoins créé un effet de surprise, tant les Espagnols s’étaient habitués à cette contradiction entre une constitution qui affirme un État laïque et une réalité très indulgente vis-à-vis des privilèges de l’Église.
La vice-présidente du gouvernement Zapatero, Maria Teresa Fernandez de la Vega, s’est vue confier la tâche de coordonner durant l’année à venir des réformes transversales qui concernent les ministères de la Justice, de l’Économie et des Affaires sociales. Une fois le statut de la laïcité rédigé, il sera soumis à l’exécutif pour approbation et s’appuiera pour cela sur un large soutien des associations éducatives, féministes, pacifistes, syndicales, de défense des droits de l’homme, etc., traditionnellement à l’avant-garde de ce combat. Le secrétaire d’État à la justice, Lopez Guerra, défend le projet en ces termes : « La confession catholique est dans une situation avantageuse sans équivalent, en raison d’une part de la tradition, mais aussi, dans la forme, des accords de 1979 avec la Saint-Siège. Au bout du compte, la "Feuille de route" devrait conduire à un statut effectif de non confessionnalité de l’État, ce qui implique de limiter le caractère officiel d’une quelconque religion. Aucune ne peut être plus officielle que les autres, car aucune ne peut être officielle. »

Le nouveau statut prévoit donc d’instaurer l’égalité de traitement entre les diverses religions représentées dans le pays. On estime qu’il y a aujourd’hui en Espagne plus d’1 million de musulmans, 2,5 millions d’adeptes répartis entre les Églises évangéliques et selon les dernières études sociologiques, 20 % de la population se déclare laïque ou athée, un pourcentage équivalant à celui des pratiquants catholiques [3]. C’est donc à un paysage religieux radicalement différent de celui du début de l’ère post-franquiste que le projet va tenter d’adapter les institutions.

La première décision politique prise dans cette optique est la non-prorogation des accords entre l’Église et l’État pour l’année à venir ; ces accords feront l’objet d’un examen par le ministère de la Justice dans une optique constitutionnelle. Concernant le volet éducatif des réformes, il est prévu que l’enseignement de la religion catholique, comme celui des autres religions, soit dispensé en dehors des horaires scolaires et que les élèves qui ne désirent pas y assister ne soient plus contraints de choisir une matière alternative. L’enseignement religieux deviendra par ailleurs une matière non évaluable.

Les réactions désespérées de l’épiscopat

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S. Exc. le cardinal
Julian Herranz

S. Exc. le cardinal Julian Herranz, membre de l’Opus Dei [4] et président du Conseil pontifical pour les textes législatifs, a dénoncé depuis la Cité du Vatican le « fondamentalisme laïc » qui anime les promoteurs de ces réformes, faisant écho aux principaux responsables de l’Église catholique espagnole [5]. Selon lui, ce « laïcisme agressif » aura des répercussions très négatives sur certains secteurs et valeurs fondamentales de la société comme le mariage, la famille et l’éducation de la jeunesse.

Étrangement, l’épiscopat ibérique, pour critiquer les réformes, a recours à des arguments que l’Église française a peu employés pour défendre les collégiennes voilées : « Il n’est pas légitime d’invoquer la tolérance pour empêcher les chrétiens d’agir en tant que tels dans l’espace public », a déclaré l’archevêque de Barcelone, Mgr Lluis Martinez Sistach [6].

Dans une optique plus constructive, Agustin Domingo Moratalla, professeur de philosophie du droit, de la morale et de la politique de l’université de Valence insiste sur la nécessité de l’autonomie financière pour l’Église, mais dénonce ce qu’il voit comme une « privatisation laïque de l’État ». Il redoute que la fin du subventionnement public de l’Église ne prive les citoyens de certains services qu’elle assure aujourd’hui. Il en appelle néanmoins au souci de « rentabilité de la coopération » qui anime, selon lui, la politique du Labor britannique vis-à-vis de l’Église anglicane, celle de la social-démocratie allemande ou du nouveau socialisme italien, pour fustiger la démarche « Laïciste, anticléricale et sectaire » du Parti socialiste espagnol [7].

Dans la même édition du quotidien centriste El Mundo, le journaliste Jose Manuel Vidal renvoie ironiquement le clergé espagnol à ses propres références pour défendre le projet : dans sa tribune intitulée « Pobre para ser libre » (« Pauvre pour être libre »), il cite plusieurs passages de la Bible, évoquant notamment le choix de Jésus pour le statut d’esclave malgré sa condition divine et le conseil prodigué à ses disciples de ne pas accumuler les richesses terrestres, pour affirmer que l’Église espagnole, une fois affranchie de sa dépendance financière vis-à-vis de l’État, n’en sera que plus libre. Et de conclure : « Une Église dépendante des subventions de l’État est une Église domestiquée et muette. ».

[1] La « liberté de conscience » garantit à chacun la possibilité de croire ou de ne pas croire en une religion. Elle s’applique donc non seulement aux croyants, mais aussi aux athées, agnostiques et libre-penseurs. Elle doit être distinguée de la « liberté de religion » qui exclut de ses préoccupations les convictions non-religieuses. Au cours des deux derniers siècles, la liberté de conscience s’est progressivement imposée dans le droit européen, tandis que la liberté de religion triomphait dans le droit états-unien. Ces distinctions théoriques ont d’importantes conséquences pratiques. Ainsi, en Europe, un ancien adepte peut se retourner contre une secte qui aurait abusé de sa faiblesse, tandis qu’aux États-Unis le témoignage d’un apostat contre son Église d’origine n’est pas recevable devant un tribunal.

[2] « La guerre des civilisations », Voltaire, 4 juin 2004.

[3] « El gobierno prepara una "hoja de ruta" para acabar con las "innegables ventajas" de la iglesia catolica », par Manuel Sanchez, El Mundo, 24 septembre 2004.

[4] Voir notre dossier sur l’Opus Dei.

[5] « El cardenal Herranz denuncia el "laicismo agresivo" », El Mundo, 27 septembre 2004.

[6] « Indignacion en la Iglesia catolica ante el "acoso" del Gobierno socialista », par Jose Manuel Vidal, El Mundo, 25 septembre 2004.

[7] « La rentabilidad de la cooperacion », tribune d’Augustin Domingo Moratalia, El Mundo, 26 septembre 2004