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Les citoyens allemands et la politique de puissance

Pendant la Seconde Guerre mondiale déjà et surtout après, beaucoup de personnes – Allemands et non-Allemands – se sont demandé quelle était la part de responsabilité des Allemands dans les crimes du nazisme. L’éventail des opinions allait de l’attribution de la culpabilité à l’ensemble des Allemands (thèse de la responsabilité collective, défendue surtout par les Etats-Unis, qui se refléta dans les décisions de la Conférence de Potsdam en juillet et août 1945, bien qu’il y ait eu aux Etats-Unis des forces influentes qui avaient collaboré avec la dictature nazie) à une conception relevant de la théorie des classes selon laquelle tous les membres de la classe ouvrière étaient innocents et seuls les capitalistes étaient coupables. Cette dernière thèse fut celle qui présida au travail sur le passé national-socialiste dans la zone d’occupation soviétique puis en RDA.

| Zurich (Suisse)
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Aujourd’hui, la question de la « culpabilité » ne peut être utile que si elle offre une bonne base pour considérer le passé de manière réaliste et en tirer des leçons permettant de mieux préparer l’avenir.

Le problème de la culpabilité allemande après 1945

Est-ce que ceux qui n’avaient pas tout fait, avant le 30 janvier 1933, pour empêcher la prise de pouvoir par les nazis étaient coupables ? Est-ce que ceux qui étaient restés en Allemagne et n’avaient pas résisté activement étaient coupables ? Ou est-ce que n’étaient coupables que ceux qui avaient participé activement aux crimes du régime ? Et qu’en est-il de ceux qui ne s’étaient pas sali les mains mais qui, ayant tout intérêt à ce que les nazis arrivent au pouvoir et appliquent leur programme de destruction, n’étaient pas restés inactifs ?

Ne serait-il pas plus judicieux de laisser de côté la question de la culpabilité et de se mettre en quête des manifestations d’humanité des individus même si ceux-ci s’étaient révélés coupables ? C’est ce qu’a fait l’écrivain allemand Carl Zuckmayer. Les rapports sur les Allemands et l’Allemagne qu’il a rédigés à la demande des Américains pendant et après la guerre et qui ne sont accessibles à un large public que depuis quelques années [1] vont à l’encontre des vues répandues après la guerre.

Il faut toutefois se demander quels risques comportent la focalisation sur ce qu’il y a de bon dans l’homme et la mise à l’écart de certains aspects de la réalité. Et surtout lorsque les « coupables » ne voient pas ou ne veulent pas reconnaître leur faute.

Déchirement allemand

Qu’est-ce que cela signifie pour les Allemands d’aujourd’hui ?

Au cours des derniers mois, je n’ai cessé de mettre en garde contre l’actuelle politique allemande et les forces responsables de cette politique. Cette critique est-elle prise au sérieux ? Quelles conséquences en tire-t-on ?

Les Allemands ont aujourd’hui un rapport contradictoire à la politique de leur pays et à leurs politiciens. Selon de nombreux sondages, la grande majorité des Allemands sont opposés aux engagements militaires de la Bundeswehr à l’étranger, au fait qu’en Allemagne le fossé entre les riches et les pauvres se creuse et qu’il y ait de moins en moins de justice sociale. Ces sondages révèlent également que de toutes les professions, c’est celle des politiciens qui a le moins de prestige.

Mais d’un autre côté, ce sont les politiciens qui, à y regarder de plus près, font le plus de tort à l’Allemagne qui occupent les meilleures places dans les sondages. C’était le cas de l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer et c’est le cas d’Angela Merkel, l’actuelle Chancelière. Et aux élections, on observe d’importantes baisses de la participation mais lorsque cette dernière est à nouveau élevée, on vote en général de manière « traditionnelle » : à l’Ouest, majoritairement pour les partis de la guerre et du démantèlement social que sont la CDU et le SPD. Puis loin derrière viennent l’Alliance 90/Les Verts, le FDP et maintenant également La Gauche. A l’Est, la plupart des suffrages vont à la CDU, au SPD ou à La Gauche, puis, beaucoup moins nombreux, aux autres partis. Aussi ne peut-on guère parler d’opposition marquée au Parteienstaat [2].

A quoi cela tient-il ? Sommes-nous victimes de manipulations permanentes ? Effectivement, la propagande belliciste d’une partie des médias allemands, par exemple, marche à plein régime, à vous donner la nausée. Sa pire manifestation depuis longtemps a été l’article du 6 août dernier paru dans le Spiegel. Comment peut-on, après un tel article, acheter encore ce magazine ? Ou avons-nous, Allemands de l’Ouest surtout, une conscience politique sous-développée ? Nous taisons-nous trop facilement face à la politique de puissance ?

Le climat des débats politiques est rude

J’ai moi-même été membre d’un parti ouest-allemand et j’ai assisté aux assemblées politiques de toutes sortes de partis d’Allemagne de l’Ouest, mais je n’ai jamais vu d’assemblée caractérisée par des débats équilibrés, ouverts et calmes. Il faut toujours que quelqu’un « s’impose », non seulement en faisant jouer les registres les plus puissants mais également en intimidant et en méprisant ceux qui pensent autrement. Cela vaut aussi bien pour les confrontations entre partis que pour celles qui ont lieu à l’intérieur des partis. En Allemagne, le climat des discussions politiques est généralement rude. Ceux qui ont une pensée nuancée, équilibrée, sensible, qui sont soucieux de trouver calmement des compromis, des solutions réalistes n’ont aucune chance et, en général, ils s’abstiennent.

A maintes reprises, ils ont essayé de développer des alternatives en fondant de nouveaux partis, mais l’histoire de l’Allemagne fédérale a été jusqu’à aujourd’hui marquée par l’échec de la plupart de ces tentatives. Des « ténors » – sans doute souvent infiltrés par les Services secrets – ont presque partout pris le pouvoir et tout détruit.

Repli sur la vie privée

Cette situation a eu pour conséquence que la grande majorité des Allemands de l’Ouest se sont détachés de la politique et consacrent leurs meilleures forces à d’autres activités. Ils observent de loin les événements politiques, ne sont pas vraiment d’accord, mais pensent qu’il est impossible de changer les choses et n’essaient même pas de le faire.

Et lorsque quelqu’un s’engage, c’est au niveau local, ou sur des questions limitées qui les concernent directement ou dans des domaines consensuels, comme l’aide aux victimes de catastrophes. C’est ainsi que sont nés de nombreux comités de défense.

Humiliations après l’adhésion de la RDA

Les Allemands de l’Est ont fait d’autres expériences. Les forces politiques et économiques qui, en 1990, ont imposé l’adhésion de la RDA à la RFA ont empêché que tous les Allemands se mettent d’accord d’égal à égal et se donnent ensemble, en tant que peuple, une Constitution, comme le prévoyait l’ancienne Constitution.

Et les citoyens de l’Ouest se sont trop peu intéressés à leurs nouveaux concitoyens. Je manque moi-même de connaissances pour parler des expériences et attitudes politiques des Allemands de l’Est avant et après 1990. Le seul fait qu’à l’Est La Gauche recueille autant de suffrages que la CDU et le SPD montre qu’il existe toujours en Allemagne des différences profondes. Et elles ne sont pas dues uniquement aux nombreuses humiliations subies par les Allemands de l’Est après 1990, les exclusions sociales et le chômage dont l’ampleur continue d’être alarmante. Le scepticisme à l’égard des partis de l’Ouest et de leurs slogans creux est sans doute également le résultat d’une meilleure formation et d’une plus grande ouverture politiques ainsi que d’un sens plus marqué de la solidarité.

La res publica n’est pas la res populi

En ce qui concerne l’Allemagne, la conséquence est toujours la même : la res publica est l’affaire d’un petit nombre seulement. Elle n’a jamais été ici une res populi.

A cela s’ajoutent les effets de certaines attitudes d’après-guerre en Allemagne de l’Ouest. Pour la génération qui a vécu la dictature et la guerre et avait participé au système dans de bonnes intentions, un monde de mensonge et de tromperie s’est écroulé en 1945. Ceux qui avaient collaboré étaient très nombreux mais un petit nombre seulement avec des intentions criminelles. Les autres avaient perdu toutes leurs illusions et beaucoup d’entre eux ne voulaient ni parler de leur passé ni s’investir à nouveau politiquement.

Leurs enfants ont jeté le bébé avec l’eau du bain, adressé de graves reproches à leurs parents, se sont laissé endoctriner mais n’ont souvent pas été en mesure d’assumer des responsabilités en faveur de l’intérêt général. Et c’est aussi de là que viennent les forces qui donnent le ton aujourd’hui, mais pas uniquement. Parallèlement à la génération de 68, qui ne représentait qu’une minorité, se développa une génération d’individus carriéristes, avide de succès et d’influence mais souvent dépourvus du sens de la solidarité qui dominent aujourd’hui les partis « chrétiens » : membres de l’Association des étudiants démocrates-chrétiens et Jeunes démocrates-chrétiens, par exemple, qui n’avaient guère de conception éthique et politique personnelle mais voulaient faire carrière. Cependant il ne s’agissait là également que d’une minorité. Moins de 5% de la population adulte allemande sont membres d’un parti. Les autres, la majorité, ont suivi leur voie privée, sans faire de politique.

Sont-ils responsables de ce qui se passe aujourd’hui sur la scène politique allemande ? Certes, on ne peut pas sous-estimer le fait que la politique de puissance exerce un effet très dissuasif et qu’on n’est pas vraiment informé, mais il ne faut pas, à une époque comme la nôtre, abandonner les affaires politiques à ceux qui font de plus en plus sombrer le pays dans le gâchis.

Ne pas abandonner la République à la classe politique

Personne n’a besoin d’être dans un parti pour faire de la politique. L’engagement civil peut être une source de démocratie directe. Il en existe beaucoup d’exemples, ne serait-ce qu’en matière de paix. Ceux qui, ces jours-ci, sur le site web allemand Netzwerk Friedenskooperative, jettent un coup d’œil au calendrier des manifestations de ces prochains mois, se rendra compte qu’il occupe 30 pages. Et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

En 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, le théoricien Silvio Gesell écrivait ceci : « Bien que les peuples aient fait la promesse solennelle de proscrire à jamais la guerre, bien que des millions de personnes proclament « Plus jamais la guerre ! », malgré tous les espoirs placés dans un avenir radieux, j’ose prétendre que si l’on maintient le système monétaire actuel, l’économie fondée sur l’intérêt, nous aurons dans moins de 25 ans une nouvelle guerre encore plus effroyable. »

Il faut mettre en valeur les trésors d’expérience des Allemands de l’Est

Les appels bellicistes qui sont à nouveau censés nous induire en erreur, nous autres Allemands ont des crieurs et des commanditaires. Le respect du prochain exige que l’on informe les citoyens sur la situation afin qu’il ne nous arrive pas ce qui est arrivé à Sisyphe. En effet, il fut condamné à pousser éternellement au haut d’une montagne une lourde pierre qui retombait chaque fois.

C’est pourquoi il est si important que les trésors d’expérience, le sens des réalités et la force démocratique des Allemands de l’Est soient mis en valeur dans toute l’Allemagne. Rappelons-le : il y a trois ans, ce sont des citoyens de l’Est inorganisés mais vigilants qui ont réussi à pousser des milliers de per­sonnes à s’opposer au démantèlement social (loi Hartz IV), à faire que chaque lundi – au plus fort du mouvement, en août 2004, dans quelque 200 villes allemandes – des citoyens se rassemblent pour protester … avant que des cadres de l’Ouest s’emparent du mouvement et l’étouffent.

[1] Geheimreport, 2002, ISBN 3-89244-599-0 ; Deutsch­landbericht, 2004, ISBN 3-89244-771-

[2] « Etat de(s) partis », « régime des partis », notion forgée par Carl Schmidt : Etat dont le pouvoir se trouve essentiellement entre les mains des partis et des groupes de pression (n. d. T.)

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